LA PETITE DANSEUSE
IOH PREMIÈRE PARTIE.
beaucoup de cas du talent de l'artiste danois; l'autre professait une admiration passionnée pour le peintre, et il ne nous parait pas douteux que la conduite de Vernet à cette époque n'ait contribué à augmenter encore l'enthousiasme du sculpteur. Malgré la différence de tempérament des deux grands artistes, ils restèrent toujours liés par une sincère et réciproque estime.
La situation était vraiment difficile pour Horace Vernet'. Les idées nouvelles avaient pénétré dans les Etats pontificaux, et il se trouvait des esprits assez prévenus pour vouloir rendre responsables de leurs progrès les Français qui résidaient à Rome. Les pamphlets les plus hostiles couraient à ce sujet , et les lettres anonymes pleuvaient chez le directeur de l'école. Il n'était point homme à s'intimider de ces menaces; au nom de la France il alla trouver le cardinal Albani, et le pria de vouloir bien prendre des mesures pour faire cesser une telle importunité.
Le compositeur F. Mendelssohn, le charmant esprit auquel nous devons de si suaves mélodies , était alors à Rome. Une de ses lettres2, datée du 1er mars 1831, montre que cet état d'agitation se prolongea encore quelque temps.
t( Les plus à plaindre au milieu de toutes ces histoires, dit-il, ce sont les dames Vernet, qui se trouvent dans une situation fâcheuse. La haine de toute la population est tournée assez singulièrement contre les pensionnaires de l'école française; on prétend qu'à eux seuls ils pourraient facilement mener à bout une révolution. On a envoyé à Horace Vernet plusieurs lettres anonymes pleines de menaces; il a même trouvé dernièrement devant son atelier un Transtévérin armé, qui a pris la fuite en voyant qu'il allait chercher son fusil ; et comme maintenant à la villa ces dames sont toutes seules, cette position est des plus pénibles pour cette famille. »
Si les Français étaient plus particulièrement menacés, tous les
1 Voir à ce propos l'intéressante publication de M. A. Durande sur Joseph, Carie et Horace Vernet. Paris, Hetzel.
s Les lettres de Mendelssohn , lettres pleines de verve, de jeunesse, d'enthousiasme, ont été publiées récemment en Allemagne; elles oui éié traduites eu français par M. A. Rolland. Paris, Hetzel.
VIE DE THORVALDSEN. 109
étrangers se trouvaient inquiétés à Rome, et il circulait les bruits les plus alarmants sur les dispositions de la populace à leur égard '. Thorvàldsen , dont les succès avaient suscité de nombreuses jalousies, pouvait plus qu'aucun autre avoir des craintes fondées; c'était l'opinion des jeunes artistes danois, qui lui proposèrent <lr former une garde autour de lui pour protéger ses ouvrages et ses collections. Il accueillit d'abord ce témoignage de dévouement de ses compatriotes ; mais lorsque les troubles parurent prendre un caractère plus grave, il ne voulut plus l'accepter. « Ce serait payer trop cher, dit-il, la défense de ma personne ou de mes statues que d'exposer l'un de vous à se faire tuer. Si l'on n'en veut qu à mon argent, c'est fort bien, je m'efforcerai <le le remplacer; si c'est à ma vie, qu'on la prenne aussi. Ne f'audra-t-il pas la donner un jour? »
Malgré la fermeté de ce langage, Thorvàldsen étail d'humeur trop pacifique pour se plaire dans une vie agitée. Dès cette époque d ne se trouve plus chez lui à Rome, et il songe sérieusement a changer de résidence; cette résolution semble ressortir de plusieurs lettres conservées dans ses papiers, par lesquelles ses amis l'en gagent à se rendre de Rome à Marseille, pour venir par Paris les rejoindre à Londres, où ils se dirigent de leur côté.
En Bavière on eut sans doute quelque soupçon de ces projets,
1 Thorvàldsen eul sa part de tourments dans ces agitations. Un jour II lui t iès -surpris de voir arriver chez lui l'exécuteur testamentaire du cardinal Consalvi; celui-ci l'invitait à venir toucher sur l'heure les 1:2.000 cens encore dus pour le monument de Pie VII. Le sculpteur lit observer que, son travail n'étant pas complètement achevé, le moment du pavement n'était pas venu; mais la personne insista, et le pria de monter sans plus tarder dans la voiture qui l'attendait à la porte. Il v avait des IronMes dans la ville, ri les directeurs du mont-de-piété craignaient une attaque de la populace contre leur caisse, où l'on sait que la somme avait été déposée par le cardinal Consalvi; on voulait que l'artiste touchât immédiatement les 12,000 ('•eus, on qu'il les v laissât à ses risques et périls. Il choisit la première alternative, mais il se trouva ensuite fort inquiet, avec ses sacs d'aryent dans sa voiture. Chez M. Torlonia, ou il se lendit pour demander qu'on en acceptât le dépôt, la plus grande agitation régnait; la cour était remplie de gendarmes, on redoutait à chaque
instanl une attaque, e1 il fui assez cavalière ni congédié par les commis
Cependant, grâce à l'obligeante intervention de madame Torlonia, il put se débarrasser de son incommode fardeau. (Thiele.)
car le roi Louis s'efforça d'appeler le sculpteur a Munich; il lui offrait de le nommer professeur à l'Académie de cette ville et conseiller d'État en service extraordinaire.
Ces instances ne décidèrent pourtant pas l'artiste à prendre un parti définitif. L'agitation s'étant calmée, les fêtes recommencèrent avec plus d'entrain que jamais. Thorvaldsen avait toujours aimé à se rendre le soir dans les réunions , où il était surtout attiré par le plaisir d'y rencontrer des femmes jolies et élégantes; il paraît qu'à Rome on en comptait alors un assez grand nombre. Horace Vernet charmait toute la société romaine; on a conservé le souvenir de sa direction, qui a fait époque dans les fastes de l'école française. Mendelssohn, le jeune et ardent artiste qui vivait dans l'intimité des deux illustres maîtres, était également de toutes les réunions; c'est même dans une de ces fêtes qu'il les avait l'un et l'autre rencontrés pour la première fois.
(t A mon premier bal chez Torlonia, écrit- il, ne connaissant aucune dame, je me tenais debout, examinant le monde et ne dansant pas. Tout à coup je sens quelqu'un me frapper sur l'épaule, et en même temps une voix inconnue me dit : et Vous admirez donc aussi la belle Anglaise?» Quel ne fut pas mon étonnement, lorsqu'en me retournant je me trouvai face à face avec le conseiller d'Etat Thorvaldsen, qui, debout à la porte du salon, ne se lassait pas d'admirer cette délicieuse créature. A peine m'avait-il adressé sa question, que j'entends derrière nous un grand bruit de paroles : « Mais où est-elle donc, cette petite Anglaise? Ma femme m'a envoyé pour la regarder, per Bacco! » Celui qui parlait ainsi était un petit Français fluet, aux cheveux gris et hérissés; à sa boutonnière brillait le ruban de la Légion d'honneur. Je reconnus de suite en lui Horace Vernet. Il engagea aussitôt avec Thorvaldsen une conversation très-sérieuse et très-savante au sujet de cette beauté, et ce qui me charma surtout, ce fut de voir la jeune fille tant admirée par ces deux vieux maîtres1, qui ne se lassaient pas de la contem-
1 Mendelssohn parle en jeune homme lorsqu'il appelle Vernet el Thorvaldsen ces deux vieux maîtres. En fait le peintre avait à peine quarante ans, et le sculpteur, qui n'en avait pas encore soixanle, était dans toute sa verdeur.