VIE DE THORVALDSEN. III
pler, continuer à danser, sans se douter de rien, avec la plus adorable naïveté. Thorvaldsen et Vernet se tirent présenter aux parents de la jeune Anglaise, et ne s'inquiétèrent plus de moi; de sorte que je ne pus rien leur dire ce jour-là. Mais quelques jours après, je fus invité chez mes bons Anglais de Venise, qui voulaient , disaient ils, nie présenter à quelques-uns de leurs amis. Or, ces amis étaient précisément Vernet et Thorvaldsen , ce dont je l us enchanté. »
Les deux maîtres, qui se retrouvaient chaque soir dans le monde, se visitaient souvent aussi dans leurs ateliers. Mendelssohn les voyait assidûment; c'est ainsi qu'il décrit l'atelier du peintre, ami du sculpteur : « Dans des allées d'arbres toujours verts, qui main tenant, au moment des Heurs, exhalent un parfum exquis, au milieu des massifs du jardin Médicis, il y a une petite maison où Ton fait toujours un bruit quelconque <|ui s'entend de loin : des cris ou des querelles, ou bien un air joué sur la trompette, ou bien des aboiements de chiens; c'est la qu'est l'atelier. Le plus beau désordre y règne partout. Des fusils, un cor de dusse, un requin, des palettes, une couple de lièvres lues à la chasse ou de lapins morts; partout sur les murs des tableaux achevés ou à moitié la ils. L' ïmmquration de la cocarde tricolore-j des portraits commencés de Thorvaldsen, Eynard, Latour- Maubouij; , quelques chevaux, l'esquisse et les éludes de la Judith, le portrait du Pape, des têtes de Mores, des pifferari, des soldats pontificaux, votre humble serviteur, Cafta et Abel, enfui l'atelier lui -même, tout cela est appendu dans l'atelier. »
On respirai! un air plus calme au pied des terrasses du palais Barberini. Combien de visiteurs de tous les pays ont tour à tour passé dans les ateliers du sculpteur, se sont promènes d;ins ce petit jardin tout parfume de la douce senteur des lauriers -roses, sous cette treille verte coupée par la teinte brune des grands vases de Heurs, tandis que des tortues familières se tramaient paisiblement dans les allées et les plates-bandes !
« Thorvaldsen, dit un visiteur, demeure à Rome sur le mont Pincio, rue Sixtine, au palazzo Tomati. Le premier étage es1 consacré à son habitation; l'atelier est plus haut; ou j parvient
par un escalier étroit. Lorsque vous frappez à la porte, c'est le grand statuaire qui vient vous ouvrir lui-même, à l'exemple du Poussin. La simplicité de son ameublement est tout à fait primitive, mais une foule de belles peintures ornent les murs de ses appartements. Là sout des bibliothèques remplies de livres, des vases rares, des collections de médailles, de pierres. Vous apercevez partout de charmantes gravures, des esquisses, des portraits de princes et d'artistes. Un jardin précède la maison, et l'on y descend de l'atelier même. Les mauves, les fleurs rouges, F aloès, les roses sauvages, enveloppent çà et là quelques blocs de marbre.
» Thorvaldsen se fait remarquer par sa grande activité, par la vive attention qu'il donne à tous les objets dont il s'occupe. Vous suivez l'idée dans son travail avec une aisance extrême. 8a conversation, lorsque son travail n'est qu'une simple exécution, est facile, enjouée, en même temps que remplie d'esprit et de finesse. Personne parmi les artistes ne porte plus de dévouement et d'intérêt à ceux qui commencent avec zèle la carrière. Thorvaldsen est une des plus grandes existences qui aient acquis leur droit de cité dans le monde artistique. L'art lui a donné le rang le plus élevé, un rang que nul n'efface, même en Allemagne, dans ce pays des positions héréditaires. C'est incontestablement un esprit de premier ordre. Il joint à une énergie rare cette souplesse facile qui semble n'être le partage que des talents élégants. Il finit sa vie, commencée durement au milieu du peuple, dans les premiers rangs de la société, où sa personne inspire autant d'intérêt que de vénération I. »
On voyait souvent dans son jardin le sculpteur se promener d'un pas tranquille, l'air rêveur, et pétrissant un morceau d'argile; au premier abord, on aurait pu le prendre pour un homme oisif. Mais quelle activité sous ce calme apparent! et comme elle devait être bien organisée cette tête qui, sans efforts, menait de front tant de grands travaux , souvent si différents , profanes ou religieux , légers ou sévères!
Le travail le plus pénible pour l'artiste c'était sa correspondance :
1 M. Fayot, dans le journal l'Artiste.
VIE DE THORVALDSEN.
il lui en coûtait d'écrire, et il avait fini par prendre à cet égard une habitude flegmatique dont il ne se départait presque jamais. Quand il supposait qu'une lettre devait contenir quelque réclamation désagréable, il s'abstenait de la décacheter, et laissait accumuler sa correspondance pendant plusieurs mois, jusqu'à ce (pi' un ami voulût bien se charger de la mettre en ordre et de répoudre pour lui l.
« Ma qualité de pianiste, dit encore Mendelssohn , me procure ici un plaisir particulier. Vous savez combien Thorvaldsen aime la musique. 11 a dans son atelier un très-bon instrument, et le malin je lui joue de temps en temps quelque chose pendant qu'il travaille. Lorsque je vois le vieil artiste pétrir son argile brune, donner d'une main ferme et délicate le dernier coup à un bras ou à une draperie; lorsque je le vois créer ces œuvres impérissables qui feront l'admiration de la postérité, je me sens heureux de pouvoir lui être agréable. »
On sait que Thorvaldsen jouait lui-même de la flûte en véritable virtuose. A cette époque, il était en commerce intime avec l'Amour :
1 Le plus souvent Thorvaldsen se bornait à signer. Sauf ses lettres en danois, la plupart do colles qui sont écrites en d'autres langues (français, allemand, italien) offrent donc peu d'intérêt en tant qu'autographes. .Nous nous bornons, pour ce motif, à donner ces deux signatures :
Elles sont, la première surtout, d'une fermeté toute sculpturale. Dans l'une, il conserve le prénom familier de Bertel; dans l'autre, il a traduit son prénom en italien , Alberto.
Thorvaldsen ne détruisait jamais les lettres qu'il recevait; c'était sur le verso qu'il écrivait le brouillon de sa réponse, quand exceptionnellement il la faisait lui-même. Il couvrait aussi les feuillets blancs de croquis, d'esquisses, de projets. M. Thiele a retrouvé toutes ces pièces, si précieuses pour reconstituer l'histoire de l'artiste et de son oeuvre, enfouies dans une cave sous des monceaux de décombres dans le palais Tomati, à Home.
LS
après avoir représenté le dieu dominateur de l'univers dans les quatre bas-reliefs dont nous avons parlé plus haut, il entreprit une série de compositions sur l'histoire du fils de Vénus, cette histoire si féconde en incidents et la plus variée que nous offre la fable antique. Ce n'était d'ailleurs pour lui qu'un divertissement. « Je vais m' occuper des petites affaires de l'Amour, disait-il alors; le malin enfant me tire les manches; il faut que je les secoue pour l'en faire sortir. »
Il était cependant trop peu érudit pour trouver de lui-même tous les sujets qu'il a représentés, et dont la plupart sont tirés des fragments les moins connus de l'Anthologie grecque. Mais il était aidé en cela par un ami, savant poëte (savant plus encore que poëte), du nom de Ricci, qui habitait à Rieti près de Rome. Ricci ayant eu le malheur de perdre sa femme, l'artiste s'était empressé de composer un monument pour le tombeau de cette dame dans l'église de Rieti. Le poëte lui fut extrêmement reconnaissant, et les bons rapports entre les deux amis devinrent encore plus intimes.
Ricci se livrait donc à des recherches qui étaient dans ses goûts , et fournissait au sculpteur, en vers italiens, les sujets de ses basreliefs. Il nourrissait même le projet de faire graver le travail de Thorvaldsen pour illustrer une histoire de l'Amour ainsi composée par lui d'après les vieux poètes.
L'artiste prenait beaucoup de plaisir à ce passe-temps, et les productions suivaient les indications de Ricci avec une facilité si étonnante, que bientôt les exploits du fils de Vénus se trouvèrent réunis en une sorte d'épopée en relief1.
Le buste de lord Ryron, que Thorvaldsen avait modelé en 1817, avait été très-bien accueilli en Angleterre. Plusieurs années après la mort du poëte à Missolonghi, ses compatriotes songèrent à lui
1 Tous ces petits sujets étaient moulés et modelés en septembre 1831. Thorvaldsen en continua la série l'année suivante, et Ricci fît paraître un volume intitulé Anacreonte novissimo del commendatore Alberto Thorvaldsen in xxx bassordievi anacreontici , tradotti dal Angelo Maria Ricci. Roma, 1832, in-8°. Cet ouvrage, dédié au sculpleur et qui renferme trente planches gravées au trait d'après ses bas-reliefs, paraît avoir eu quelque succès. Ricci avait déjà publié en 1828 un recueil de poésies ayant pour titre l' Anacreonte di Thorvaldsen.
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élever un monument : le comité formé dans ce but s'adressa au sculpteur. Comme tous les esprits libéraux de ce temps, l'artiste était philhellène; il se chargea donc volontiers de l'exécution du travail; Byron, dont la personne lui avait été peu sympathique, n'était plus alors pour lui que l'un des héros de l'indépendance de la Grèce.
En 1829, sir John Hobhouse, qui présidait le comité anglais, écrivait à Thorvaldsen à la date du 22 mai; en même temps qu'il le priait de vouloir bien entreprendre cette œuvre, il lui offrait la somme de mille livres sterling. On sait que les Anglais se montrent généreux lorsqu'ils veulent élever un monument à la mémoire de quelqu'une de leurs illustrations. Thorvaldsen, de son cote, a toujours été plus soucieux de l'honneur que du profit qu'il pouvait tirer de ses ouvrages. Bien qu'il gagnât l'argent facilement, il était économe par simplicité de mœurs, en même temps que très-large dans sa manière de traiter; il serait facile d'en donner des preuves nombreuses.
Le sculpteur répondit donc que la somme offerte lui permettrait d'exécuter non-seulement la statue, niais aussi un bas-reliel pour le piédestal. Le comité s'en rapporta entièrement à lui pour la composition du monument; il demanda seulement un dessin pour le soumettre aux souscripteurs, et lit observer à l'artiste qu'on dissimulerait plus facilement l'infirmité de l'illustre défunt 1 si on le représentait assis.
L'esquisse fut faite en 18130, et l'année suivante, un premier plaire fut modelé; mais (Passez importantes modifications ont été apportées à l'exécution définitive en marbre, <|iii montre Byron assis sur les débris (Tune colonne grecque et tenanl d'une main la plume, de l'autre le poëme de Childe-Harold. La tête semble écouler l'inspiration poétique.
Le bas-relief représentant le Génie de la poésie était terminé à la même époque, et pourtant les marbres ne purent être expédiés à
1 On sait que Hyron était boiteux, et qu'il niellait tous ses -.oins à radier « cite infirmité; le comité anglais parait s'être altaché à respecter cette préoccupation du poète.
Londres qu'en avril 1835. Avant d'être érigé, le monument eut à subir de longues vicissitudes. On avait d'abord songé à le placer dans Westminster ou dans l'église de Saint -Paul; puis au Musée britannique, à la galerie nationale; enfin au cimetière de Kensalgrecn. Mais le clergé anglican, qui ne peut être cité pour sa tolérance, fut plus hostile que ne l'avait été le clergé romain au mausolée de Pie VII. Il voyait avec déplaisir qu'on honorât la mémoire d'un poëte à ses yeux immoral et impie.
Dix années s'étaient écoulées sans que le monument eût trouvé une place, lorsqu'on 1845 le collège de la Trinité (Trinity collège) de Cambridge, où Byron avait fait ses études, offrit de le recevoir. On parvint, non sans peine, à retrouver les marbres, restés jusque-là dans les souterrains de la douane de Londres, et le monument fut enfin érigé au lieu où l'on peut le voir aujourd'hui, dans la bibliothèque du collège.
En 1831, Thorvaldsen reçut la visite d'une autre illustration littéraire de l'Angleterre, sir Walter Scott. D'après ce qu'on rapporte, le célèbre historien romancier se serait pourtant montré à Rome peu curieux des œuvres d'art, puisque, dit -on, il n'alla pas même voir le Vatican ; nous ne mentionnons que sous toute réserve une assertion à laquelle nous avons peine à ajouter foi. Quoi qu'il en soit, l'écrivain désira être présenté au sculpteur. Walter Scott, tout versé qu'il était dans la connaissance des langues du Nord, ne savait parler que la sienne, et quant à Thorvaldsen, il lui eût été impossible de suivre une conversation en anglais. Une personne qui assistait à leur entrevue en a conservé les détails1. Ces deux hommes illustres allèrent au-devant l'un de l'autre avecune touchante cordialité; mais leur conversation fut singulièrenienl entrecoupée, comme on peut se l'imaginer; elle ne se formula qu'en interjections et en monosyllabes. Cependant on put entendre de part et d'autre les mots : conoscenza, — charmé, — plaisir, — kappy, — connaissance , — piacere , — delightcd, — heureux. C'était un langage assez sommaire, mais les deux nouveaux amis
1 M. Kestner, Etudes romaines.
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étaient si contents, qu'ils paraissaient se comprendre à merveille; ils se serraient les mains avec effusion, se frappaient sur l'épaule; et quand ils se quittèrent, ils se suivirent encore des yeux aussi longtemps qu'ils le purent, en continuant à faire les gestes les plus démonstratifs.
Tout ce qui est clair, ouvert, naturel, charmait Thorvaldsen. La simplicité de sa nature ne s'était pas accommodée de l'étrangeté de Byron; il n'avait jamais pu rien entendre à cette immense mélancolie; Walfcr Scott, au contraire, lui plaît dès qu'il le voit, il le comprend de suite. Pendant le séjour que fit à Rome le grand romancier, il modela son buste.
Tout en recevant à Munich son artiste favori avec la plus cordiale bienveillance, le roi de Bavière n'avait pourtant pas manqué de lui reprocher assez vivement le peu de zèle qu'il apportait à l'achèvement de la statue d'Adonis, objet de toutes ses prédilections. A son retour à Rome, Thorvaldsen avait tenu compte des plaintes du souverain, et il s'était remis avec une certaine ardeur à cet ouvrage. Les connaisseurs considéraient le marbre comme presque achevé, et ils en admiraient l'exécution soignée; ils lurent donc très-surpris de voir le sculpteur le soumettre tout à coup a un remaniement en quelque sorte radical, car, malgré les éloges qui lui avaient été prodigués pour celte ligure, il eu était médiocremenl satisfait et ne la considérait pas encore comme digne d'être livrée. Il la retoucha donc avec une telle hardiesse qu'il effraya ceux qui le voyaient à l'œuvre. Les troubles survenus a Moine interrompirent pendant quelque temps ce travail, et ce ne fut qu'en octobre LS){ I que l'artiste en annonça le complet achèvement à son royal ami. Le roi Louis se réjouit hautement de la bonne nouvelle, et insista de nouveau sur son désir de voir Thorvaldsen accepter les fonctions de professeur à l'Académie de Munich. Il lui demandait en même temps à quel point en était la statue de M iximilien Ier de Bavière, qu'il lui avait commandée plus récemment1.
1 Le roi Louis avait fait cette commande le 15 février 1830, c'est-à-dire le lendemain de l'arrivée de l'artiste à Mtinicli, et comme témoignage de la satisfaction que lui causait sa visite.
Le modèle de cette statue équestre, grand deux fois comme nature, ne fut terminé qu'en 1836; il arriva en Bavière la même année et fut exposé à la fonderie royale. La statue et le cheval furent fondus d'un seul jet l'année suivante par Stiglmaier1; cette opération fut si heureuse qu'il fut presque inutile de ciseler le bronze. En 1839, le monument de l'aïeul du roi Louis fut inauguré solennellement sur la place de Wittelsbach, à Munich. L'électeur est représenté armé de toutes pièces, dans le costume qu'il portait au temps de la guerre de trente ans.
Thorvaldsen, qui trouvait qu'un monument n'était pas complet si le piédestal était dépourvu de bas-reliefs, avait modelé deux compositions destinées aux deux faces ; mais quand le roi en apprit l'existence, il fit écrire au sculpteur que des considérations politiques ne lui permettaient pas d'en faire emploi2.
C'est à cette époque que Thorvaldsen travailla au monument de Gutcnberg, et ensuite à celui de Schiller. Il ne fit d'ailleurs que les petites esquisses de ces deux ouvrages. Le premier lui avait été demandé par la ville de Mayence en 1832 ; et la statue fut exécutée, d'après ses dessins et ses maquettes, par son élève, M. Bissen, sculpteur danois d'un vrai mérite, qui a fait depuis de beaux travaux pour son pays. Cette figure montre l'inventeur de l'imprimerie dans le costume des vieux maîtres allemands du moyen âge, tenant dans la main droite les lettres mobiles, et portant au bras gauche la Bible latine, le premier livre multiplié par la typographie. L'un des bas-reliefs représente Y Invention de la presse , l'autre X Invention
1 Michaud, dans sa Biographie universelle , fait sans doute une confusion lorsqu'il dit que la statue de Maximilien Ier a été fondue par Stiglmaier d'après le modèle de Rauch. Nous ne nous souvenons pas qu'il y ait à Munich d'autre statue de Maximilien que celle de Thorvaldsen. Stiglmaier était fils d'un forgeron. Le roi Louis ayant eu connaissance de son talent naturel, l'avait envoyé en Italie pour étudier la science du fondeur; il lui confia ensuite de nombreux travaux. Stiglmaier a fondu la statue colossale de la Bavaria, érigée sur une colline près de Munich. Cette statue, qui a près de vingt mètres de hauteur, a été exécutée d'après le modèle du sculpteur Schwanthalcr, ce même artiste que le roi Louis avait recommandé à Thorvaldsen. (V. p. 98.)
2 Les deux modèles furent mis de côté, et figurent aujourd'hui au Musée de Copenhague. Nous en donnons la description au catalogue.
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des lettres mobiles : Gutenberg y figure en compagnie de son collaborateur Faust.
Toute l'œuvre fut coulée en bronze, à Paris, par M. Grozatier, en 1836, et le monument fut inauguré à Mayence le 14 août 1837. Cette ville, pour remercier Thorvaldsen, qui n'avait voulu accepter aucune rémunération pour prix de ses modèles , lui décerna le droit de bourgeoisie honoraire.
L'artiste prit également un collaborateur pour exécuter le monument de Schiller1, qui devait être érigé à Stuttgart, et qui fut inauguré avec pompe dans cette ville le 8 mai 1839.
Bien que Thorvaldsen eût manifesté à plusieurs reprises l'intention de quitter Rome, où les agitations politiques avaient troublé le calme de son esprit, il n'avait pas eu le loisir de préparer avec suite les moyens de mettre ce projet à exécution. De grands travaux avaient occupé tous ses instants ; il se trouvait en outre retenu par l'attrait d'une société d'élite, dont Horace Vernet stimulait L'ardeur aux plaisirs. Malheureusement pour le sculpteur, le directeur de l'école française allait bientôt s'éloigner. Thorvaldsen avait modèle Le buste du peintre en 1833, et avant de partir, Vernet termina le portrait de son ami. Ce portrait, peint vivement et avec esprit, reproduit les traits et La physionomie du maître avec une grande vérité2.
Vernet était trop populaire à Rome pour que son départ ne lût pas un grand événement et ne donnât pas lieu à de sincères regrets. Comme il devait s'embarquer au mois de février, Les artistes de toutes les nations, au milieu desquels il axait vécu plusieurs
1 II se chargea de composer les esquisses, et ne demanda pour ce travail que le remboursement de ses frais. C'est à l'un de ses élèves, M. Matthiae, que fut confiée l'exécution de l'œuvre elle-même. Les esquisses, envoyées à Stuttgart en 1835, y furent approuvées, et les plâtres lurent alors coules suivant l.i convention. Les modèles passèrent de Home à Munich pour y être fondus par Stiglmaier : on les laissa quelque temps exposés à la Fonderie royale, ou ils reçurenl la visite d'un grand nombre d'amateurs, tandis que les bronzes étaient expédiés i Stuttgart.
2 Ce portrait figure aujourd'hui dans une des salles du premier étage du Musée Thorvaldsen à Copenhague. .Nous en donnons uni' gravure sur la page de titre de ce livre.
années, organisèrent une fête d'adieu au palais Ruspoli. On trouve à ce sujet, dans une lettre datée de Rome1, quelques détails caractéristiques.
« Chose assez singulière, y est-il dit, à quelque réunion que Thorvaldsen soit présent, et quelle que soit la personne pour qui la fête se donne, il y a toujours un moment imprévu où il semble que la solennité ait lieu en son honneur. C'est ce qui est arrivé encore cette fois. L'assemblée ayant porté un toast à Horace Vernet, Thorvaldsen, qui était à sa droite, lui présenta la couronne de laurier, laissée jusqu'à ce moment sur le buste du peintre. Mais Vernet ne souffrit pas qu'on la posât sur sa tête; il se leva, la saisit, et en ceignit le front de Thorvaldsen en disant : <c La voilà à sa place! » En même temps, il se jeta au cou du sculpteur et l'embrassa. Cette scène provoqua un enthousiasme indescriptible, et le vieux palais Ruspoli s'ébranla jusque dans ses fondements, au bruit des acclamations et des applaudissements. »
Le même narrateur nous apprend que cette fête eut son lendemain. Elle avait eu lieu un jour d'abstinence, et comme il était difficile que les lois religieuses fussent scrupuleusement respectées, les organisateurs du banquet avaient pris la précaution de solliciter d'avance l'indulgence de l'autorité ecclésiastique. Pourtant « le jouisuivant, les gendarmes se présentèrent pour arrêter l'hôtelier du palais Ruspoli, comme coupable d'avoir permis à ses hôtes de manger gras la veille de la Purification de la sainte Vierge. Le coupable s'étant réfugié à temps à la villa Médicis, qui jouit du droit d'asile, l'affaire fut accommodée, et il put échapper à l'emprisonnement ; mais pour le lui épargner, les ordonnateurs de la fête payèrent une amende de cent écus romains. »
Le départ d'Horace Vernet fit un vide dans la société romaine; personne n'en fut plus ému que le sculpteur, qui dès ce jour songea plus sérieusement à quitter Rome. Les deux artistes restèrent d'ailleurs toujours unis par une amitié sincère.
t( Cher et illustre collègue, écrivait quelques mois après Horace Vernet, je ne veux pas laisser partir un de mes amis pour Rome
1 Nous avons trouvé cette lettre dans l'ouvrage de M. Thiele.
VI E DE THORVALDSEN. 121
sans Je charger d'un petit mot de souvenir pour vous. Je ne sais si M***, à qui j'avais donné une semblable commission, l'aura remplie
j) Je suis certain que vous n'aurez jamais pensé un instant qu'il pût } avoir négligence de ma part. Les sentiments de respect et d'amitié que j'ai pour votre talent et pour votre personne vous sont un sûr garant de l'inviolabilité de mou attachement et de ma vénération pour l'un et pour l'autre, sans compter toute ma reconnaissance pour vos bontés pour moi.
>j II avait été question dans nos journaux d'un voyage que vous deviez faire à Paris1. Jugez de ma joie à une semblable nouvelle! Je vous ai écrit à cette époque, comme je vous l'ai dit plus haut, mais le temps s'est passé, et je crains bien d'être forcé de renoncer a l'espoir de vous tenir ici.
» Adieu, cher et illustre ami. Si je pouvais nous être de quelque utilité dans ce pays, disposez de moi. Vous ne douiez pas du bonheur que j'éprouverais à vous donner de nouvelles preuves de mon dévouement .
» Tout à vous et de bien bon cœur.