UNE LETTRE DE LÉOPOLD ROBERT
Nous avons raconté (p. 84) comment Thorvaldsen faillit périr vielime de l'imprudence d'un enfant. Depuis que la première partie de ce livre est imprimée, M. Feuillet de Couches a retrouve clans sa riche collection d'autographes et a bien voulu nous communiquer une lettre de Léopold Robert, adressée a son ami Navez, de Home, 2 avril 1823, et qui confirme les détails que nous avons donnés. Cette lettre témoigne de l'émotion que produisit dans le inonde des arts la nouvelle du danger couru par le sculpteur; elle montre combien tout ce qui touchait le (jrand artiste éveillait L'attention de ses contemporains.
« Il faut que je te conte, mon cher, un événement qui a surpris tout le inonde et qui tient du miracle. M. Thorvaldsen a failli être tué d'un coup de pistolet. La matinée du samedi saint, il était chez lui. Le petit bonhomme de la maison était entré pour lui demander ses pistolets pour s'amuser. Tu te rappelles sans doute le tapage (pie l'on fait dans Home au moment de la Résurrection. M. Thorvaldsen prend les pistolets, et, ne se rappelant pas s'ils étaient chargés, en veut faire partir un par la fenêtre, niais il n'était pas chargé. Pendant ce temps, le gamin prend L'autre, il a l'imprévoyance de faire la même chose que M. Thorvaldsen, sans (aire attention que l'arme était dirigée (•outre lui. Le coup part : la balle l'atteint à l'endroit du cœur même, traverse sa redingote, son gilet, sa chemise et le gilet de flanelle , s'arrête sur les cotes, en faisant une légère meurtrissure. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est (pie la balle a passé entre deux de ses doigts qu'elle a atteints assez fortement. La force du coup le renversa sur son canapé. Il se crut d'abord atteint mortellement. Ne s'étanl pas aperçu de sa blessure a la main , la première chose qu'il fit fut de la porter sur l'endroit qu'il croyait atteint. Le sang qui sortait de sa main couvrit toute sa chemise, el ne contribua pas peu il lui faire croire qu'il n'avait plus que quelques
heures à vivre. Mais il fut bientôt détrompé. Je te demande si cela ne tient pas du miracle? Il y en a que l'on cite qui ne sont pas plus étonnants. Il aurait suivi de bien près Canova. »
M. Navez, élève, comme Léopold Robert, de Louis David , était né à Cbarleroy, le 16 novembre 1787, fils d'un magistrat. Placé d'abord à Bruxelles dans l'atelier d'un peintre d'histoire alors en réputation, nommé François, il y resta neuf ans, et s'y fit estimer. Ayant obtenu le premier prix à un concours de peinture à Gand , il reçut la médaille des mains du comte d'Houdetot, préfet de cette ville, alors française; et cet homme distingué, artiste lui-même et ancien élève de David, l'engagea à se rendre à Paris et à se placer sous la direction de ce grand peintre. Il ne quitta l'atelier de David que pour se rendre à Rome, à l'époque où cet artiste fut exilé. Après plus de quatre ans de séjour en Italie, il retourna à Bruxelles, où s'était réfugié son maître. 11 l'entoura de soins jusqu'au dernier moment, et lui ferma les yeux. M. Navez, talent sérieux et classique, mais de peu d'élan, a beaucoup produit. Il a été en dernier lieu directeur du Musée de peinture de Bruxelles et de l'Académie des beaux-arts. Il compte parmi les plus assidus correspondants de Léopold Robert. Il est mort il y a environ trois ans.