‹ Thorvaldsen, sa vie et son œuvreChapitre 22 sur 196 · LES TROIS GRACES · texte numérisé non relu

LES TROIS GRACES

dans les fastes des conquérants.

La nation était Hère du grand artiste qui, parti des rangs les plus obscurs, s'était élevé par son mérite; elle fêta nom retour avec une joie tenant du délire. Il faut, dans celle circonstance, rendre aux Danois la justice de reconnaître qu'ils savent apprécier

la valeur de leurs compatriotes, et qu'ils ne les sacrifient pas volontiers aux étrangers, comme il arrive trop souvent dans d'autres pays.

On avait appris que Thorvalclsen était en mer, à bord de la Rota, et le navire était attendu avec impatience. Le 15 septembre, vers six heures un quart du soir, il entra dans le Sund , et un courrier arriva en toute hâte annoncer à Copenhague la grande nouvelle. Le vent étant très -faible et le courant contraire à la marche de la frégate , on calculait qu'elle ne pourrait atteindre qu'avec peine la rade d'Helsingoer dans la soirée, et il ne fallait pas compter qu'elle entrât dans celle de Copenhague avant le lendemain, dans la matinée. Le lendemain était précisément un dimanche; la population entière fut sur pied de bonne heure ; mais la journée se passa dans une anxieuse et vaine attente.

La frégate, retenue par le courant contraire, avait jeté l'ancre près de Helsingoer. En cet endroit, le Sund n'a guère que la largeur d'un grand fleuve; une invitation fut de suite adressée par les Danois à la ville suédoise d'Helsingborg, et le lendemain un steamer, la Reine Marie , ayant à son bord une société composée d'habitants des deux villes et portant les pavillons des deux nations, vint saluer la Rota. Le steamer fit le tour de la frégate, tandis que la musique de son orchestre jouait des airs nationaux , que les chœurs reprenaient alternativement. La Reine Marie ayant accosté, Thorvaldsen monta à son bord , où il fut salué par un hymne patriotique; le pasteur d'Helsingoer, M. Boye, lui adressa une harangue, et la fête se prolongea une partie de la journée.

L'artiste revint ensuite à bord de la Rota, où il se promena sur le gaillard d'arrière jusqu'à une heure avancée de la soirée, et à la tombée de la nuit, la frégate se trouva enveloppée d'une splendide aurore boréale. Ce phénomène est d'ailleurs assez fréquent dans les mers du Nord, mais l'enthousiasme national voulut y voir une sorte de prodige destiné à Thorvaldsen : c'était le dieu Thor qui ceignait d'une radieuse auréole le front d'un de ses plus glorieux enfants.

Le steamer s'était efforcé de remorquer la frégate; ce ne fut pour-

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tant que le lundi matin qu'il put l'amener au delà de Kronborg. Le brouillard était épais, et il était impossible de jouir de ce beau spectacle qu'ofïie le Sund, de l'île de Seeland à la côte suédoise, admirable tableau qui, par les belles soirées d'été, rappelle en quelque point la vue du Bosphore ou celle du golfe de Naples. La Rota s'avançait lentement dans la brume, escortée de deux canots, l'un danois, l'autre suédois, d'où s'élevaient des chants nationaux mêlés au bruit cadencé des avirons.

L'attente, déçue toute la journée du dimanche à Copenhague, n'avait lassé personne, et le lundi, tous les regards étaient encore fixés sur le clocher de l'église de Saint-Nicolas, au sommet duquel devait être hissé un pavillon dès que le navire paraîtrait. Pourtant l'homme chargé de faire le guet à la batterie Sextus ne pouvait lien voir à cause du brouillard, et l'anxiété redoublait.

Quelques instants avant midi le ciel s'éclaircil tout à coup. Alors on vit au loin la Rota, toutes voiles dehors, qui cinglait "vers la rade; le drapeau fut vivement hissé au haut du clocher; au menu moment s'éleva dans toute la ville une clameur prolongée, et la population en foule se précipita vers le port.

Malgré la pluie qui tombait assez abondamment, on se mit en mesure de recevoir Thorvaldsen suivant le programme tracé par le comité qui présidait à la fête1. Bientôt on vit sortir du port militaire et s'avancer dans la rade, au-devant de la frégate, des canots où flottaient des banderoles et des pavillons, et que montaient les députations des différentes associations de la ville. L'un des pavillons, celui des artistes, portait l'image des Trois Grâces de Thorvaldsen; les poètes s'étaient mis sous la bannière de Pégase, les étudiants sous celle de Minerve; Ksculape désignait les médecins, Vulcain les industriels; la figure de Neptune, reproduite sur un autre drapeau, Taisait reconnaître le canot moule par un officier de marine qui dirigeait la manœuvre. En deçà de la batterie des Trois- Couronnes, toutes les embarcations se divisèrent en deux files, traçant chacune un demi-cercle, au milieu duquel entra la

1 M. Threle a conservé les moindres détails de cette fête.

frégate. A ce moment, un brillant arc-en-ciel perça la nuée et vinl former comme un arc triomphal au-dessus de la Rota : pour la seconde fois, le ciel du Nord semblait vouloir fêter le retour de son enfant.

Tous les canots approchèrent bientôt du navire, et l'un d'eux, décoré dans le style pompéien, vint s'y amarrer ; il était monté par MM. Freund et Thiele, qui passèrent à bord de la Rota. Thorvaldsen se tenait debout sur le gaillard d'arrière, parfaitement calme, souriant avec bonhomie, et regardant avec une sorte d'étonnement naïf toutes ces démonstrations solennelles, comme s'il ne comprenait pas bien qu'elles avaient lieu en son honneur. Dès qu'il vit ses deux amis, il courut à eux et les embrassa cordialement, leur laissant à peine le loisir de le complimenter, ainsi qu'ils en avaient la mission.

Pendant ce temps, un immense concert de voix s'éleva de toutes les barques, pour chanter en chœur un hymne composé en l'honneur de l'artiste par le poète Heiberg. Ces chants eurent pour échos prolongés les hourras enthousiastes de la foule groupée autour du port. En même temps, la Rota se trouva pour ainsi dire prise à l'abordage par toutes les barques, chacun voulant monter à bord pour voir de plus près l'illustre vieillard. En quelques instants, le navire fut tellement encombré qu'on put craindre un accident, et l'on s'empressa de faire descendre Thorvaldsen dans la chaloupe qui devait le conduire à terre, sous la sauvegarde du capitaine Dahlerup.

Dès qu'ils s'aperçurent de son départ, les Danois qui étaient montés sur la Rota se jetèrent précipitamment dans leurs embarcations, et le pont fut vide en un instant. Alors ce fut jusqu'au quai une course improvisée à l'aviron entre les canots s' efforçant de rejoindre celui qui portait Thorvaldsen. Pendant ce temps, les marins de la frégate étaient montés aux vergues et saluaient de leurs acclamations le grand artiste qu'ils avaient eu Y honneur de ramener dans leur patrie.

Le vieillard fut reçu au débarcadère par les membres de l'Académie des beaux-arts, auxquels ses anciens amis s'étaient réunis. Thorvaldsen avait le regard limpide, la physionomie douce et iu Ici-

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ligente; le dessin régulier de sou visage était noblement encadré par la longue chevelure blanche qui retombait sur ses épaules. Sa taille était élevée, son allure ferme, son corps droit. Sa belle figure, la simplicité de sa tenue, produisirent sur la foule une profonde et sympathique impression, et l'on eut beaucoup de peine à lui frayer un chemin jusqu'à la voiture qui l'attendait sur le quai. L'affluence était si considérable qu'il alla ainsi, par la rue Amélie et la place d'Amalienborg , jusqu'au palais de Charlottenborg , sans s'apercevoir que ses chevaux avaient été dételés et que sa voiture était traînée par le peuple. Lorsqu'on lui parla de cette particularité, il refusa d'y croire : cette démonstration un peu exagérée n'était pas de nature à plaire à la simplicité de ses mœurs et de son caractère.

La voiture entra dans la cour de Charlottenborg1; le palais fut bientôt assiégé, et les curieux rassemblés sur la place voulaienl absolument pénétrer par la grande porte, que l'on avait prudemment fermée. Le portier ne répondant pas aux coups de sonnette réitérés, un individu parvint à s'introduire par la fenêtre même du gardien, et, se donnant pour mandataire de la foule, dil qu'elle ne se séparerait pas sans avoir vu Thorvaldsen. Dès que l'artiste connut ce désir, il se laissa conduire par M. Thiele au balcon de la grande salle qui donne sur la place Royale.

<t Ne croirait-on pas, dit-il en souriant, (pie nous sommes à Home, que je suis le Pape, et que je vais donner la bénédiction uibi et orbi du haut du balcon de Saint-Pierre? »

Il se découvrit pour saluer ses compatriotes et fut accueilli par des hourras prolongés. L'affluence était si grande sur toute la place, que la statue équestre de Christian V semblait nager dans une mei agitée, tandis que les poteaux des réverbères portaient de véritables grappes d'enfants. Charlottenborg était tout enguirlandé de fleurs pour recevoir son nouvel hôte, et le soir il y eut par la ville une promenade aux flambeaux, organisée par les jeunes artistes.

Après une telle journée , Thorvaldsen se flattait sans doute de

1 Nous avons dil que ce nahiis est occupé par f Académie des beaux-arts.

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pouvoir rentrer dans la vie paisible; mais il se trompait, ce n'était là que le prélude d'autres solennités, d'autres ovations, et l'artiste n'eut pas de longtemps le loisir de se reposer. Comme un souverain, il lui fallut porter le fardeau de sa grandeur sans paraître en être fatigué ' .

Nous n'entrerons pas dans le détail de toutes ces fêtes, qui nous mènerait beaucoup trop loin : peu d'hommes furent à tel point l'objet de la sollicitude persistante de leurs concitoyens. Les journaux avaient célébré le retour du sculpteur et continuaient à entretenir le public de ses moindres actions; chaque courrier apportait une quantité incroyable de lettres : c'étaient des félicitations, des demandes de secours , des pétitions qu'il fallait apostiller. Les poésies ne manquèrent pas non plus, car les Muses sont cultivées avec ferveur en Danemark.

Parmi les lettres qui attendaient Thorvaldsen bien avant son arrivée à Copenhague, nous devons en mentionner une, remarquable par son étrangeté. Le secrétaire de la Société historique de Rhode-Island , dans l'Amérique du Nord, l'informait que ladite Société l'avait nommé membre honoraire, par ce motif qu'il pouvait

1 Dès le lendemain ce fut une excursion à Sans-Souci, château de plaisance de Christian-Frédéric, où étaient réunis tous les membres de l'Académie des heaux-arts, dont ce prince était président. Il y eut même une séance dans la forêt, après laquelle on alla dîner à l'hôtel de Bellevue, si joliment situé sur le bord du Sund , et où la population de Copenhague se plaît à se rendre le dimanche pendant la belle saison.

Le jour suivant eut lieu une séance plus solennelle, dans laquelle le vice-président annonça que l'Académie avait décidé de faire frapper en l'honneur de Thorvaldsen une médaille portant son nom et qui serait donnée en prix aux élèves de sculpture. L'exécution de cette médaille fut confiée au professeur Chrislensen.

Quant aux membres de la municipalité, ils remirent au vieillard le diplôme de bourgeois honoraire de la ville de Copenhague.

Les artistes qui avaient fait le voyage d'Italie s'étaient groupés en une sorte d'association sous le nom de Société romaine. Ils organisèrent une réunion intime en l'honneur du sculpteur, qui y parut décoré de Y ordre de la Baïoque, c'est-à-dire portant cette petite monnaie de cuivre suspendue à la poitrine par un ruhan vert. Au dessert, on ne manqua pas de le couronner de lauriers.

Mentionnons encore une grande fête qui eut lieu à Roeskilde, alors le siège du parlement danois.

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être considéré comme le représentant actuel du premier Américain de sang européen. Des recherches récentes sur les antiquités américaines établissaient en effet qu'un certain Thorfinne Karlsefne avait en 1007 dirigé une expédition à Rhode-Island ; il avait passé l'hiver à Mount-IIope, et sa femme, Gudrid, le printemps suivant, lui avait donné clans cette contrée même un fils qui fut nommé Snome. Or ce même Snome, d'après les généalogistes, est un des ancêtres de Thorvaldsen l. « Admirez ces savants, dit l'artiste en riant de bon cœur. Comment pourrions - nous , sans eux, nous imaginer d'où nous venons et où nous allons? »

Thorvaldsen s'installa au palais de Charlotteuhoig, dans l 'appartement du rez-de-chaussée, destiné au professeur de sculpture de l'Académie. Cet appartement, dont les fenêtres donnent sur le Jardin botanique, l'attendait depuis 1805, el n'avait été occupé que pendant le court séjour qu'il lil à Copenhague en 1819. On y avait ajouté plusieurs salles pour déposer provisoirement, avant son arrivée, celles de ses œuvres qu'il avait envoyées d'Italie et qui l'avaient précédé dans sa patrie. L'artiste se mit en devoir de disposer ces marbres et ces plâtres, ainsi que les nombreux morceaux que la Rota venait de transporter. Il songea même a déballer ses riches collections de médailles, de vases antiques, de pierres gravées; mais il lui fallait du temps pour mettre de l'ordre dans ces richesses. Le sculpteur ne s'appartenait plus, il était la prou du public; chaque jour on voyait à la porte de l'Académie stalionner des files de voitures, connue il ne s'en trouve à Copenhague qu'aux abords du théâtre, les sou s de représentation extraordinaire. Tous les visiteurs étaient reçus avec affabilité; l'artiste, qui avait l'habitude le matin de passer une robe de chambre et qui ne se pressai! guère d'achever sa toilette, était généralement surpris dans cette tenue; c'est ainsi que, les pieds dans ses pantoufles, il passait des journées entières à remplir les fonctions de cicérone au milieu de ses propres sculptures. l*uis il lui fallait chaque jour aller dîner

' L'ouVrage qui renferme le résultat de ces recherches sur l'histoire (te l'Aillé* rique du Nord a été publié en IH37 sous le titre de Antiquitates americanœ. Le tableau généalogique qui y est annexé déduit la filiation de Thorvaldsen.

en ville et finir la soirée dans quelque réunion. « J'y coulerai à. fond, » disait-il à un ami1.

Ce qui le fatiguait surtout dans ce genre de vie, c'était l'impossibilité de se livrer à ses travaux ; car il craignit longtemps de paraître manquer d'égard aux visiteurs s'il les recevait l'ébaucboir ou le marteau à la main. Plus tard, quand il s'aperçut du plaisir qu'on prenait à le voir à l'œuvre, il ne se gêna plus pour travailler comme à Rome, et peu à peu sa vie reprit une allure plus conforme à ses goûts.

Il se levait de bonne heure, et, suivant une ancienne habitude, il déjeunait frugalement de deux grands verres de lait accompagnés de deux petits pains. Mais il continuait à dîner chaque soir chez un nouvel hôte, sans pouvoir satisfaire à toutes les invitations qui lui étaient adressées.

Peu de temps après l'arrivée de Thorvaldsen à Copenhague, le conseil d'administration de l'église de Notre-Dame voulut mettre à profit la présence de l'artiste, qui résolut alors de réunir dans cette église tout son œuvre religieux. Le Christ et les douze Apôtres2, le Sermon de Saint- Jean- Baptiste , n'allaient pas seuls enrichir Notre-Dame. D'autres grands ouvrages furent encore projetés : l'Entrée de Jésus à Jérusalem* , frise destinée à orner le péristyle; quatre statues de prophètes, qui devaient être placées dans des niches de chaque côté du portail, et les statues de marbre de Luther et de Mélanchthon , qui auraient figuré sous le porche *.

1 Thiele.

5 Le conseil lui fit savoir qu'il affectait à cette entreprise une somme de 34,000 écus danois, dont il pouvait disposer. La statue de marbre du Christ, exécutée pour la chapelle royale, fut cédée au prix de 16,000 écus. En outre, les dix apôtres que le sculpteur avait fait exécuter en marbre à ses frais lui furent achetés et payés 2,000 écus chacun. Quant aux deux autres apôtres dont il avail toujours songé à remanier les modèles, ils lui furent également commandés.

3 Le sujet a été choisi par Thorvaldsen.

* L'artiste travaillait au buste de Luther quand il mourut. Après sa mort, le projet de ces deux statues paraît avoir été abandonné par le conseil d'administration de l'église. Deux seulement des statues des prophètes ont été exécutées plus tard : celles de David el de Moïse, par MM. Rissen et Jérichau.

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