VIE DE TI10UVALDSEK
Thorvaldsen était à cette époque dans sa soixante-huitième année : on oublie son âge quand on voit avec quelle ardeur il songeait encore à entreprendre de grands travaux , malgré les entraves que les exigences de la société danoise devaient apporter à leur rapide exécution.
C'était une occupation considérable que d'ouvrir chaque jour sa correspondance; l'artiste, nous l'avons dit, n'avait jamais mis beaucoup de zèle à lire les lettres, non plus qu'à y répondre; il était moins disposé que jamais à se donner ce tracas. Heureusement il trouva dans la personne du secrétaire de l'Académie, M. Thiele, qui devait un jour être son biographe, un ami sûr, un esprit droit, un homme de tact, qui lui rendit le service d'entreprendre cette besogne. M. Thiele ouvrait les lettres, mettait sous les yeux du maître celles qu'il pouvait avoir intérêt à lire de suite; quant aux autres, elles étaient classées pour faire l'objet d'une sorte de rapport périodique; de ce nombre furent toutes les demandes de secours. L'argent comptant que Thorvaldsen avait apporté de Rome s'était écoulé en dons charitables avec une rapidité telle, qu'il avait fallu bientôt en renouveler la provision. Mais une nouvelle somme prenant aussitôt le même chemin que la première, force fut à l'artiste de mettre quelque réserve à ses libéralités en examinant sérieusement les diverses requêtes. M. Thiele, qui se chargea de ce travail , cumula les fonctions de secrétaire et de trésorier.
Bien que ses habitudes d'économie eussent, dans ses dernières années, dégénéré en parcimonie, Thorvaldsen fut toujours disposé à secourir largement le malheur. Les esprits superficiels ont pu l'accuser d'avarice avec une apparence de vérité; mais ceux qui ont connu les secrets intimes de sa vie repoussent avec énergie celte accusation. Sans doute on a entendu le vieillard discuter avec obstination le prix d'une paire de chaussures; on l'a vu se baisser péniblement pour ramasser à terre un bouton. Cependant qu'une pauvre femme s'éloigne de chez lui satisfaite d'une généreuse aumône, que la mise et le maintien de la malheureuse créature lui paraissent cacher une misère plus grande encore qu'il ne l'avait cru
(l'abord, il s'empresse de la faire rappeler et lui met dans la main une nouvelle poignée d'écus.
Rien de plus naturel que cette apparente contradiction ; les caractères ne sont point tout d'une pièce, et l'on trouve à tout instant dans la vie des hommes des contrastes aussi étranges au premier abord. Thorvaldsen avait cette exagération d'économie assez commune aux vieillards qui ont connu la pauvreté dans leur jeunesse, et qui, pour avoir mené une vie laborieuse, n'ont pas vu leurs besoins s'accroître avec leur fortune. De tels hommes sont d'autant plus à louer lorsque, parcimonieux pour eux-mêmes par habitude, ils savent largement disposer au profit du malheur de ce qu'ils ont acquis parleurs efforts personnels.
Mais ce n'étaient point seulement les indigents qui avaient recours à l'artiste. Gomme on connaissait son crédit, quiconque sollicitait à la cour, auprès des ministres, ou des gens en place, s'adressait à lui; il fallait alors présenter des requêtes, les apostiller. Le commerçant qui songeait à étendre ses affaires demandait que Thorvaldsen lui prêtât la somme dont il avait besoin, ou se portât caution. On avait alors grand' peine à dissuader le maître d'engager sa signature; car le service lui paraissait si facile à rendre, qu'il avait presque honte de le refuser, et sans la vigilance de son secrétaire et ami , il aurait pu quelquefois se compromettre sérieusement par ses dispositions obligeantes. Une fortune royale aurait eu peine à suffire à tant d'exigences.
Bien souvent aussi il n'était sollicité que ad vompam et ostentettionem, et l'on pourrait composer une histoire plaisante si l'on énumérait toutes les lettres des pères et des mères qui pliaient l'artiste d'être parrain de leurs enfants. Il consentait généralement à accepter cette charge, et le plus souvent il oubliait sa promesse; mais il se tirait alors d'affaire en envoyant quelque présent.
Enfin tous les Thorvaldsen , et de la ville, et des environs, et de tout le royaume, lui écrivaient ou venaient le voir pour lui déduire soigneusement les liens généalogiques qui établissaient leur pareille. Le sculpteur s'en amusait, et il ne rebutait personne.
De tous les importuns, les plus nombreux et les moins réservés
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étaient ceux qui lui faisaient savoir que, lorsqu'il irait revoir l'Italie, ainsi qu'il en avait manifesté l'intention, ils seraient volontiers du voyage. Ils comptaient, bien entendu, être défrayés par un aussi illustre et généreux compagnon de route, et même, dans ces conditions, ils ne manquaient pas d'insinuer qu'ils séjourneraient sans répugnance plusieurs années sur la terre classique de l'art*.
On comprend qu'avec tant de sollicitations, et surtout tani d'entraînements mondains, il fût difficile à l'artiste de se livrer, autant qu'il le souhaitait , au travail qui faisait encore la joie intime de sa vie, après avoir fait la gloire de son nom. Il reconnut qu'il ne pouvait se soustraire à toutes ces entraves qu'en s' éloignant de Copenhague.
Nous ne voulons pas d'ailleurs reprocher aux Danois un empressement à fa faveur duquel ont pu se produire quelques importunités. .Si dans le nombre des enthousiastes il s'est trouvé des indiscrets, où n'en rencontre-t-on pas? Mais ce qui mérite d'être remarqué, c'est la considération extraordinaire dont l'illustre artiste était l'objet; ce sont les respects dont sa vieillesse fut entourée par ses concitoyens. De tels hommages ne font pas moins honneur au Danemark qu'à Thorvaldsen ; ils donnent la mesure de l'intelligence de la nation et de son goût sincère pour les arts. Dans quel pays voit-on les grands artistes ainsi honorés:1
C'est d'après ees considérations que nous ne craindrons pas d'entrer dans quelques détails touchant les dernières années de la vie du sculpteur.