VIE DE TH 0 R VAL DS EN. L
domestique? — Le monde! le inonde! s'écria Tborvaldsen. Vous voilà encore avec votre monde! Ne vous ni-je pas dit mille lois (jue je ne me soucie en rien de ce qu'il peut penser sur toutes ces choses? Ne suis-je pas libre de vivre comme il me plaît?... Kl puis, Wilkens, j'estime que dans votre état vous valez tout autant que je vaux dans le mien. » Le maître mécontent bouda pendanl quelques jours son serviteur.
Cette insouciance des distinctions sociales ne témoigne pas seulement de la naïveté de L'artiste, elle montre aussi combien peu la haute fortune lui avait donné de fierté. Un roi était son ami, avait été presque son camarade à Rome. L'illustre sculpteur avait été accueilli à la table des princes, des grands, des tètes couronnées, et il y avait fait bonne figure. Il lui semblait tout aussi naturel de venir s'asseoir à celle de son fidèle et honnête Wilkens : peu importail le rang, puisqu'il avait de l'estime pour Lui.
Il allait encore dans le monde, où son grand renom, sa belle tenue, son affabilité, son caractère honorable, lui valaient les égards de tous ceux qui l'approchaient. Les dames {joutaient les manières courtoises de ce vieillard, dont les Longs cheveux encadraient si bien un visage d'un dessin correct, d'une expression douce et gracieuse. On aimait surtout le voir dans son atelier se promenant vêtu d'une grande robe de chambre grise, une toque de velours noir posée sur sa tête blanche.
Quand il devait aller à la cour ou chez un ministre, il se lais, ni une grande affaire du choix des décorations qu'il porterait; il avait , en effet, une telle quantité de croix et de crachats, qu'il lui eût été impossible de les placer Ions sur sa poitrine. On ne saurail dire malgré cela qu'il attachât une importance exagérée à ces distinctions; pour lui, c'était plutôt une collection 1 , intéressante au même titre que celle de ses pierres gravées et de ses médailles.
Ces marques (laiteuses de l'estime des rois n'avaient pas donne à Tborvaldsen plus de vanité que sa fortune et sa gloire n'avaient
1 Toutes ces pièces étaient rangées dans une cassette spéciale, et s'il no songeait jamais à s'en prévaloir vis-à-vis des hommes, il s'amusait quelquefois .i les montrer aux visiteuses connue des bijoux agréables.
mis en lui d'orgueil j il est toujours demeure simple. Si quelquefois, très-rarement d'ailleurs, il a parlé de ses œuvres de prédilection avec un juste sentiment de leur valeur, il n'en a jamais parlé avec suffisance. Quant aux ouvrages des autres artistes, il les admirait volontiers et les louait de bonne foi ; son indulgence sur ce point n'était nullement calculée, mais naturelle; dès que dans une œuvre d'art il pouvait se trouver quelque lueur du feu sacré, il la discernait du premier coup, et c'était pour lui un plaisir de la faire distinguer à d'autres. Les accès de misanthropie auxquels il était sujet, qui lui faisaient oublier momentanément sa bienveillance, pouvaient le rendre injuste envers les hommes , le tromper sur leur valeur et leur caractère; elles ne le portaient jamais à méconnaître le talent des artistes, ou le mérite de leurs ouvrages.
Ce fait montre que sa misanthropie était accidentelle, qu'elle ne tenait pas au fond de sa pensée. Il prouve que la jalousie, dont on accuse souvent les artistes, était entièrement étrangère à sa nature. Le maître s'était toujours plu à rendre service à ses confrères, et l'on pourrait citer des actes nombreux qui témoignent de son désintéressement et de sa bonté. Voici un exemple entre mille. Le roi de Prusse avait commandé une statue à Thorvaldsen : « Sire, répondit l'artiste, il y a en ce moment à Home un de vos fidèles sujets qui serait plus capable que moi de s'acquitter, à votre satisfaction, de la tâche dont vous daignez m' honorer. Permettez-moi d'appeler sur lui votre royale protection. » Le sculpteur ainsi recommandé et qui se trouvait alors dans une position gênée, s'appelait Rodolphe Sehadow. La démarche de Thorvaldsen lui fournit l'occasion de produire une œuvre charmante, la Fi leu.se.