VIE DE THORVALDSEN IV
Le vol dont il avait été victime à Rome avait augmenté chez lui cette disposition d'esprit; aussi avait-il fait fabriquer à Copenhague une forte caisse de fer destinée à renfermer ses collections de petits objets précieux. Pourtant il y avait longtemps que cette caisse étail dans sa chambre, sans qu'il eût songé à s'en servir. Wilkens lui en fit un jour l'observation et lui demanda s'il ne conviendrait pas de s'occuper du rangement : <c Non pas, répondit le vieillard en souriant d'un air malin; tous ces objets sont fort bien là où ils sont, et il faut les y laisser; maintenant, il serait très-plaisanl que les voleurs vinssent dans ma chambre s'emparer de la caisse de fer. Qui serait le plus attrapé, d eux ou de moi? »
Celle défiance ('lait en partie cause de sa parcimonie, cl le rendait d'autant plus difficile dans ses relations avec les marchands. C'est ainsi qu'il eut un jour une querelle assez sérieuse avec un tailleur dont il avail jugé la noie trop élevée. Un malentendu dans la discussion fit croire à Thorvaldsen qu'on avail voulu tromper sa confiance, et il se courrouça au point de prononcer le mot de friponnerie. Le tailleur, qui étail un honnête homme, lut profondément blessé, et se retira en disant qu'il n'accepterait rien pour son travail. Frappé du ton de dignité avec lequel celle déclaration lui avail été faite, l'artiste appela sou domestique-, et celui-ci ayant éclairci le malentendu : c W ilkens, cet homme a raison, dit-il, et je dois lui demander pardon. Allons-y tout de suite. »
Il le fil en effet, et de si bon cœur, que le tailleur fui touché de la démarche du vieillard. Thorvaldsen, pour s'acquitter envers lui, commanda sur-le-champ quantité de vêtements doni il n'aurail pas sans cela songé à se pourvoir, car il a'attachail mille importance a l'habillement et n'était jamais disposé à renouveler sa garde-robe. Cette négligence désespérait son serviteur, qui tenail beaucoup a ce (pie la dignité du conseiller lui saine de ce côté.
Pour venir en aide à un pauvre peintre, le sculpteur payait un tableau le triple de sa valeur1. Celle générosité étail pour lui toute naturelle. Mais il se pouvait faire que Wilkens lui dit quelques
1 C'est à cet esprit de libéralité <|iéou doit attribuer le nombre de toiles médiocres figuranl dans la collet lion du maître.
instants après : « La chaussure dé monsieur le conseiller est tellement percée qu'elle laisse voir la doublure blanche.
— Vous n'avez qu'à y mettre un peu d'encre, et ça ne se verra pas.
— Mais, monsieur le conseiller, cela pourrait paraître singulier, répondait le pauvre domestique.
— Singulier! A qui cela fait-il du mal? Est-ce que quelqu'un a le droit de m'en empêcher? » répliquait le vieillard en se fâchant sérieusement.
Voici une autre anecdote qui montre mieux encore l'intérêt scrupuleux que le brave Wilkens prenait à la dignité de son maître.
L'artiste avait toujours aimé le théâtre; mais à Copenhague les dîners en ville avaient fini par le priver tout à fait de ce plaisir. Pour se ménager un peu de liberté, il résolut de se faire habituellement servir son repas chez lui , si toutefois la femme de Wilkens voulait se charger de ce soin. L'honnête ménage mit tant d'empressement à satisfaire Thorvaldsen, que le maître eut, par scrupule, la crainte d'être une cause d'embarras pour madame Wilkens. Cette pensée le préoccupa au point qu'il chercha une combinaison nouvelle; dans sa simplicité naïve, il crut l avoir trouvée, et voulut insinuer à son domestique que sa femme aurait beaucoup moins de mal s'ils prenaient tous trois leurs repas ensemble. Le ménage habitait un petit appartement dans le palais même de Charlottenborg , ce qui rendait cet arrangement très -praticable aux yeux de l'artiste; mais avec son respect des convenances, Wilkens ne pouvait admettre quelque chose d'aussi monstrueux, et il chercha différents prétextes pour éluder cette proposition; quand elle se formula plus nettement, il donna pour raison capitale la différence d'heures, puisque sa femme et lui dînaient beaucoup plus tôt. « Si ce n'est que ça, repartit le vieillard, la chose est fort simple. Faisonsnous une réciproque concession : retardez un peu votre repas, et moi j'avancerai le mien; ainsi nous nous trouverons d'accord. »
Battu dans son dernier retranchement , Wilkens dut enfin donner le vrai motif de sa résistance : ce Que penserait le monde, dit-il, quand il saurait que monsieur le conseiller dîne avec son