VIE DE T II OR VALDSE N
tenborg, il parut si peu zélé que l'aumônier Hoyer, lorsque vint le temps de la première communion , le mit au dernier rang du catéchisme, le considérant comme à peu près dépourvu des connaissances les plus élémentaires. Mais à la même époque avait lieu la distribution des prix de l'Académie, et Bertel obtenait en récompense de son application la petite médaille d'argent. Les journaux de Copenhague en firent mention, et le nom du lauréat fut remarqué par le maître du catéchisme, qui interpella son élève : «Thorvaldsen, serait-ce votre frère qui vient de remporter un prix à l'Académie?» L'écolier se redressa, rouge de surprise : « C'est moi, monsieur l'aumônier. » L'ecclésiastique, qui s'était habitué à juger Bertel comme un élève sans valeur, est fort étonné par cette révélation. Sur l'heure il change de ton avec lui : « Monsieur Thorvaldsen, lui dit-il, veuillez passer au premier rang. » A ce mot de Monsieur, l'enfant fut tout ému. Le professeur employa désormais cette formule, qui faisait à Bertel une situation à part dans la classe, et celui-ci en demeura tellement touché, que l'impression qu'il en ressentit resta toujours profondément gravée dans son souvenir. Parvenu à un âge avancé, entouré de toute la considération dont un artiste ait jamais joui , comblé d'honneurs, le maître disait souvent à ses amis, lorsqu'il venait à reporter sa pensée vers ses jeunes années, qu'il n'avait jamais depuis savouré la gloire avec autant de délices que le jour où elle avait fait si \ iolemmenl bondir son cœur d'écolier.
Thorvaldsen avait dix-sept ans (1787) lorsqu'il remporta ce premier succès. Loin de concevoir une idée exagérée de son mérite, il ne travailla qu'avec plus d'ardeur. Calme, sérieux, réservé même, il parlait peu, et ses camarades pouvaienl difficilement le distraire lorsqu'il avait pris ses crayons et s'était mis à Tel iule.
Nous avons dit (pie son père le destinait à devenir l'associé de ses modestes travaux. Le jeune homme cédait volontiers a l'impulsion paternelle; souvent encore il portail au chantier le dîner de l'artisan, et tandis que celui-ci prenait quelques instants de repos, Bertel s'emparait du ciseau et terminait, en la corrigeant, la figure commencée.
Deux ans après (1789), il remporta un nouveau prix : un basrelief, l'Amour au repos, lui valut la grande médaille d'argent. Alors Gottskalk jugea que son fils était assez instruit pour se consacrer complètement à la carrière qu'il devait suivre. Bertel était disposé à se conformer à ces désirs; mais le peintre Abildgaard, qui avait dirigé le jeune artiste dans ses études à l'Académie, avait reconnu en lui de trop sérieuses qualités pour l'abandonner à un métier indigne de son talent naissant. Il avait voué à Thorvaldsen une affection véritable, et, tandis que ses camarades pressaient leur condisciple de rester parmi eux, le professeur alla trouver Gottskalk. Ils eurent quelque peine à s'entendre. Le père avait rêvé pour son fils, s'il le gardait près de lui, un état modeste sans doute, niais dans lequel il croyait avoir l'assurance de le voir gagner convenablement sa vie. Une carrière plus élevée, où il ne pouvait plus le suivre, c'était à ses yeux l'inconnu avec tous ses dangers; sa tendresse s'en effrayait.
Pourtant il fut décidé que le jeune homme partagerait son temps en deux moitiés à peu près égales, l'une réservée aux études académiques qui devaient mettre un fonds de connaissances solides au service de ses instincts d'artiste, l'autre consacrée au labeur qui fait vivre. Avec ses parents il habita une petite maison d'Aabenraa, et trouva le moyen de satisfaire à la fois son père 1 et Abildgaard.
Dès cette époque, Bertel ébauchait des bas-reliefs et sculptait en pierre des figures de ronde bosse. Son premier ouvrage digne de mention est un médaillon de la princesse de Danemark, fait en 1790, d'après une mauvaise peinture, car le jeune artiste n'avait pu qu'entrevoir cette princesse à son passage. Ce portrait
1 Une grande horloge de bois, léguée il y a quelques années au Musée de Thorvaldsen et que l'on voit aujourd'hui dans la salle où se trouve l'ameublement du sculpteur, est un ouvrage de ce temps. Le jeune homme travailla également avec son père à l'écusson des armes de Danemark placé au-dessus de la porte de la pharmacie du roi. Une œuvre plus artistique est celle qu'ils exécutèrent conjointement pour le château de Erédéricsberg, résidence d'été du souverain : ce sont quatre lions placés autour du rond-point qui précède l'entrée des jardins.
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tMit néanmoins beaucoup de succès, et la ressemblance était si frappante, que le mouleur qui acheta le modèle en débita un nombre considérable d'exemplaires.
Thorvaldsen travaillait ordinairement sur les dessins d'autres artistes, et surtout, d'après ceux de son maître Abildgaard. Une femme tenant un télescope, placée sur le fronton de l'édifice de la Douane, a été exécutée d'après un dessin du peintre Nicolas Wolff.
De tout artiste de valeur les moindres essais sont à noter, parce qu'ils sont les tâtonnements d'un esprit qui cherche sa voie. Ces! pour ce motif (pic nous mentionnerons quelques-uns des ouvrages du jeune sculpteur qui ne mériteraient pas autrement de prendre place dans rémunération de ses travaux. En effet, l'Amour au repos, qu'un religieux respect a fait conserver dans le musée du maître1, n'est (pie l'oeuvre d'un écolier heureusement doué. L'Académie possède les autres bas- reliefs pour lesquels Thorvaldsen a obtenu ses premières récompenses. G'esl d'abord Héliodore chassé du temple.
Bertel s'était préparé au concours en même temps que d'autres jeunes gens, ses amis. Dans ce but, ceux-ci se réunissaient une lois par semaine, et s' exerçaient en commun à composer des sujets lues le plus souvent de l'Ancien et du Nouveau Testament. Tandis que ses camarades discutaient, Thorvaldsen, plus disposé à l'action qu'au discours, modelait déjà sa terre, ou même sa mie de pain, et avant que les autres eussent trouvé la solution du problème, il avait achevé son modèle. Ce trait est caractéristique; il montre la tournure d'esprit de l'artiste, qui, toute sa vie, applique plutôl qu'il ne discute les théories qui lui paraissent justes. Nous verrons, en effet, qu'il n'a laissé aucun travail écrit pour dire son sentiment en matière d'art : rien dans ses lof tics , qui sont d'ailleurs tort rares, ne laisse supposer qu'il ait jamais eu la préoccupation d'exposer des principes. Ses idées, il les a traduites en marbre, et c'est avec le ciseau, jamais avec la plume, qu'il a exprime l'énergie de ses convici ions.
1 Ce bas-relief esl placé dans les galeries «In sons-sol.
A l'époque dont nous nous occupons, il était d'ailleurs loin de se sentir encore maître de lui-même, et, par suite de la timidité naturelle de son caractère, qui le portait à douter de ses propres forces,
11 ne dissimulait pas à ses condisciples la crainte que lui inspirait la pensée du prochain concours. Ceux-ci avaient fini par en faire un sujet de raillerie.
Cependant, le 1er juin 1791 , il se présente comme les autres, et, le sujet donné, il monte en loge. Mais à peine y esl-il installé que, saisi de frayeur, il s'esquive par un escalier dérobé. Sur le point de prendre la clef des champs, il rencontre un professeur de l'école, qui le gourmande doucement, et par quelques bonnes paroles l'encourage à rentrer en loge. Le jeune homme, un peu honteux de son escapade, obéit, et se mit au travail avec tant d'ardeur, que dans l'espace de quatre heures il acheva l'esquisse de Y Héliodore chassé du temple , qui lui valut la petite médaille d'or. Dans les deux mois suivants, il l'exécuta en marbre.
Quand on examine aujourd'hui cet ouvrage, on a peine à comprendre que Thorvaldsen en puisse être l'auteur : ce bas -relief, par ses qualités comme par ses défauts, est en désaccord complet avec l'œuvre du sculpteur. Mais les maîtres débutent bien souvent dans la carrière en suivant les traditions de l'école. L'inexpérience de la jeunesse ne leur permet pas' encore d'agir autrement; et ce n'est que lorsqu'ils se sont fait remarquer par quelque travail conforme au goût du jour, que, forts de leurs premiers succès, ils peuvent, en s' affranchissant des entraves, trouver eux-mêmes leur propre voie.
Dans Y Héliodore, la composition manque de sobriété; la scène est confuse, les personnages n'ont pas une allure franche et naturelle : mais l'ouvrage est accommodé aux idées de l'époque, et l'exécution montre assez de talent chez le jeune artiste pour attirer l'attention des contemporains. Le ministre d'État, M. Dctler de Revcntlow, remarqua ce bas -relief et le fit mouler. Il assura Thorvaldsen de ses bonnes dispositions, et se mit à la tête d'une souscription organisée par le peintre Wolff dans le but de procurer au sculpteur les loisirs nécessaires au complément de ses études.
VIE DE THORVALDSEN. I I
On souhaitait qu'il appliquât son talent naissant à des sujets de L'antiquité païenne.
C'est alors (jue Bertel composa Priam demandant à Achille le corps d'Hector1. Thorvaldsen a pins tard traité le même sujel , mais avec un tout autre accent. Il est curieux de comparer Fessai de jeunesse avec l'œuvre magistrale de l'âge mûr.
La première composition esl banale : un vieillard s'agenouille, un jeune homme le relève avec bonté, lîien d'ailleurs n'indique, à première vue, ni quels sont les personnages, ni ce qu'il y a de dramatique dans l'action.
Quelle grandeur, au cou Ira ire, et quelle énergie dans la seconde! Ce vieillard, c'est Priam, c'esl le malheureux père d'Hector; ce guerrier, c'est Achille, assis, le regard lixe, le sourcil froncé; on sent bouillonner dans son cœur celle terrible colère chantée par le poêle. Se laissera- 1- il loucher par la pitié, ou repoussera- 1- il celle immense douleur d'un père? Les compagnons du héros attendent le déuoûnienf avec anxiété. Kl pour produire un effet aussi saisissant, l'artiste n'a pas recours à des attitudes forcées : la composition est simple, et la pose de tous les personnages esl naturelle.
Pourlanl la première o-uvre de l'élève u'étail pas absolument dépourvue de' mérite. On rapporte «pie l'évêque Frédéric Munter, homme de gOÛi et esprit ('claire, en lui satisfait à ce point, qu'il prédit que Thorvaldsen deviendrai! un des grands sculpteurs de son siècle. Comparé à Y Hcliodorc , le l'riam dénotait un progrès important; il se faisait surtout remarquer par un certain degré de simplicité et de naturel. On peu! comprendre dès lors comment l'élude de l'antiquité donnera dans la suite au talent de l'artiste sa véritable direct i<>n .
A la même époque, Thorvaldsen modela un autre bas- relief de
plus petite dimension, Hercule et Omphale.
1 Cel ouvrage a été donné comme souvenir par Thorvaldsen, au momenl de son départ pour Rome, à l'un de ses ramai ados, le graveur Lahde. Plus lard, il fut acheté par le gouvernement danois el placé dans la collection de l'Académie.
Mais ce fut en 1793 qu'il s'engagea dans une lutte sérieuse, dont le résultat devait en grande partie décider de son avenir. S'il obtenait la grande médaille d'or, il acquérait le droit de voyager pendant trois ans avec une pension de l'Académie. En se présentant cette fois au concours, il n'était pas soutenu par une confiance présomptueuse, mais il n'avait plus d'appréhension. Sai)it Pierre guérissant le paralytique lui valut le grand prix '.
Des biographes ont représenté Thorvaldsen à cette époque comme dépourvu de toute instruction. Il est évident que cette assertion est exagérée. Les professeurs de l'Académie avaient coutume de donner à leurs élèves, comme sujets d'études, les œuvres les plus sérieuses de la sculpture ou du dessin ; et dans le Saint Pierre on reconnaît déjà les traces d'une imitation et d'une sorte de réminiscence des compositions de Raphaël. Plus tard, tous les travaux religieux du sculpteur porteront l'empreinte de son admiration pour le grand peintre, de même que ses statues ou ses bas -reliefs recevront, dans les sujets païens, une sorte de reflet de l'antiquité grecque. Toutefois il est juste de dire que l'artiste, en dehors des connaissances spéciales acquises dans son art, ignorait tout ce qui ne s'y rapportait pas directement; la littérature et l'histoire étaient presque lettres closes pour lui, et toute sa vie il ne fut rien moins qu'un lettré.
La pension attachée au grand prix de sculpture, et qui devait permettre au lauréat de voyager pendant trois ans, n'étant point disponible, Thorvaldsen attendit à Copenhague. Pour lui permettre de continuer ses études, l'Académie lui accorda une subvention pendant deux années. Il se trouva ainsi dans une position relativement bonne, parce qu'en outre il trouva l'occasion d'être chargé de quelques travaux. Il dessina des vignettes pour des éditeurs2; il enseigna l'art de modeler à un certain nombre de personnes riches, et donna aussi des leçons de dessin. Il lit même plusieurs poitrails, la plupart dessinés sur parchemin et légèrement coloriés 3.
1 Ce bas-relief figure à l'Académie.
- Thalie, de Ilaste; Coules du Nord, de Suhm; Essais en prose, de lïahbeck. 3 On a retrouvé quelques-uns de ces portraits. M. Thiele possède une pelite
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Pendant cette même période, il exécuta quelques portraits-médaillons, parmi lesquels on a retrouvé ceux du peintre N. Wolff et du médecin M. Saxtorff. On cite encore deux bas-reliefs, les Saisons et les Heures, faits d'après les dessins d'Abildgaard-, et deux compositions originales, une Euterpe et une Terpsichore.
Le peintre Abildgaard, qui eut le mérite de discerner le premier les heureuses dispositions de Thorvaldsen et de le prendre sous sa protection, n'exerça pourtant sur lui que peu d'influence. Gel artiste, très-maniéré, avait une vogue toute naturelle à celte époque. Sans doute les premières œuvres de Thorvaldsen durent se ressentir beaucoup de ce contact; on pourra surtout le remarquer dans un petit groupe, travail de première jeunesse' et liès-médiocre, représentant une femme assise qui lait boire deux jeunes garçons dont les poses n'ont rien de naturel.
Mais bien que le sculpteur, dès qu'il lut sorti de la première période de tâtonnement , se soit franchement écarté du genre d'Abildgaard, il n'en a pas moins conservé dans ses dessins, et cela est très-remarquable, le faire du peintre, qui dessinait d'après nature avec beaucoup de talent. Il y a de cet artiste, dans les salles de l'Académie, de larges études anatomiques vraiment belles. Si les modèles ont en général des attitudes forcées, le crayon est ferme, correct et très-pur. Jusqu'à la fin de sa vie, Thorvaldsen a dessiné d'après les principes que lui avait inculqués Abildgaard.
Dans sa jeunesse, Bertel parlait peu. Sou regard limpide n'était pas exempt d'une certaine mélancolie qu'on avait peine à s'expliquer. Naturellement timide, et n'ayant pas L'habitude du monde, il était peu expansil. Du reste, il avait l'esprit paresseux pour tout ce qui ne touchait pas à la sculpture; et s'il apprit quelque chose en dehors de son art, ce ne fut que par l'observation ou par le commerce avec des hommes instruits. Les dernières années qu'il passa encore à Copenhague axant son départ pour Home modifièrent en partie l'excès de réserve qu'on avait d'abord pu lui repro-
silhouette noire, gracieuse et fine, du jeune Bertel, dessinée par lui-même el offerte à son ami le peintre de fleurs Frit&ch.
1 Ce groupe est placé dans les galerie? du sous-sol du Musée.
Il PRE M I ÈRE PARTIE.
cher, et, lui qu'on n'avait jamais vu rire, il prit souvent part à la gaieté des autres au milieu de ses camarades.
Deux années s'étaient écoulées depuis qu'il avait obtenu le grand prix de sculpture ; mais la pension qui devait lui permettre de voyager n'était pas encore vacante, et le temps de la subvention accordée par l'Académie touchait à son terme. Thorvaldsen demanda que cette subvention lui fût conservée une troisième année. En même temps il présenta un petit bas -relief, Numa consultant la nymphe Eqérîe ', œuvre assez gracieuse, mais où l'on remarque encore la pose forcée des figures. La prolongation de la subvention lui fut accordée, et il reçut en outre l'assurance que l'année suivante la pension deviendrait disponible à son profit.
Pendant les derniers temps de son séjour à Copenhague, il fit, sur la commande de M. de Reventlow, le buste du ministre d Etat, M. de Bernstorff. Il n'avait jamais vu ce personnage, et il fut obligé de reproduire les traits du visage d'après un portrait peint. Pour mettre la dernière main à son travail, il obtint, non sans difficulté, de M. de Bernstorff une séance de quelques minutes, et cependant il eut le bonheur de réussir sous le rapport de la ressemblance. Cet ouvrage est aussi d'une assez bonne exécution. Il modela encore, mais avec beaucoup plus de facilité, le buste du conseiller d'État Tyge Rothe. Ce sont les deux premières œuvres de Thorvaldsen, dans l'ordre de date, qui figurent à son musée. Bien que les modèles eussent été terminés à Copenhague, il n'en exécuta les marbres qu'après son arrivée à Rome.
Le 20 mai 179G, Thorvaldsen s'embarqua sur la Thélis, en partance pour Naples. L'artiste, qui ne devait plus revoir ses parents2, s'éloigna de sa patrie, recommandé au capitaine, M. Fisker, par le comte de Bernstorff, et muni de quelques lettres pour Rome. Le voyage fut long , et le jenne homme eut à supporter de nombreuses traverses avant d'en voir le terme. Après avoir croisé dans la mer du Nord, la Thétis alla toucher à Malaga, puis à Alger, et s'arrêta devant Malte. Là, elle subit une quarantaine très-sévère;
1 Placé dans les galeries du sous-sol du Musée Thorvaldsen. - Sa mère mourut eu 1801, et son père eu 180(5.
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et ayant ensuite remis à la voile pour Tripoli, elle fut assaillie par une tempête si terrible qu'elle fut obligée de rentrer à Malte afin de réparer ses avaries.
Toujours disposé à repousser toute étude autre que celle de la sculpture, Tborvaldsen , à bord, demeura dans la plus complète oisiveté. Son temps se passait en conversations ou le plus souvent en rêveries, et sa seule occupation fut de tracer sur un album1 quelques notes qui nous montrent dans toute sa naïveté le caractère du jeune artiste à cette époque.
En voici quelques extraits :
« Malte, 18 décembre 179G.
«A la quarantaine. Matinée aussi belle qu'on peut l'imaginer; on vient de nous annoncer que nous sommes désinfectés el libres. Le froid n'est, pas tout à fait aussi piquant qu'il Test chez uous par une belle matinée d'automne. Avec le chevalier messager de la bonne nouvelle, sept barques remplies de musiciens de toute espèce viennent s'installer au bas de nos cabines, et nous régaler probablement de ce que ces {>ens savent taire de mieux, (le n'est pas beau \ cependant ce n'est pas non plus tout a lait mal. Mais celle belle matinée, la nouveauté, la haine cl la crainte des Maltais changées tout à coup en amitié et en insouciance, surtout le vieux rêve de musique italienne sur l'eau, réalisé eu quelque sorte sous mes yeux, tout cela en fait ù mes oreilles la musique la plus délicieuse, quoiqu'elle se réduise le plus souvent à des airs de sérénade qui ne sont guère employés en temps et en lieux opportuns, »
« Malte, 1(> janvier 1797.
((Dans l'après-midi, à cinq heures, je «polie la frégate, qui se rend de Malte à Tripoli. Assis dans le canot, je souffre de la voir partir. J'ai de la peine à cacher mes larmes au vice-consul, qui se tient dans le canot avec le pilote et un autre homme que je ne
1 Cet album est conserve au Musée avec beaucoup d'autres papier-.
connais pas. Je descends à terre. Le pilote m'indique le capitaine du SpironarOy avec lequel je dois partir pour Païenne. Il revient aussitôt. Il cherche à me consoler lorsqu'il me voit triste. Je soupe chez lui; il me montre ensuite mon gîte, qui est assez bien. »
« 17 janvier.
« Je me couche, et je finis par m' endormir. Mon hôte vient me réveiller, moi et Hector, mon chien; il m'embrasse avec effusion. Je sors et je me rends à bord du Spironaro, pour changer de linge; de là je vais au brick danois pour parler au capitaine, mais il n'est pas à bord. Je rentre au logis; en chemin, Hector prend ses ébats et fait la chasse à des chèvres qui exécutent des bonds et des cabrioles. Il renverse une petite fille qui porte un enfant dans ses bras; mais ils n'ont pas de mal. Il renverse encore un petit garçon; on en rit. »
Ces courts fragments peignent dans toute sa candeur la bonhomie du jeune Scandinave. Sans nul doute la musique, les statues, les tableaux, tout cela le passionne vivement; mais ce qu'il ne peut oublier, ce sont les exploits d'Hector: Hector a renversé une petite fille sans lui faire de mal; il a renversé un petit garçon et l'on a ri ! Voilà un chien décidément digne de son nom. Comme tous les rêveurs, Thorvaldsen aime cet animal sympathique dont la familiarité discrète ne vient pas interrompre la suite des idées, et que l'on retrouve là, toujours prêt à bondir joyeusement, quand la pensée, fatiguée, cherche une distraction. Où rencontrer un compagnon plus patient, plus accommodant, plus résigné à se taire, plus disposé à parler et à courir, que ce compagnon du poète qui cherche son vers, du sculpteur dont l'imagination parfait un chefd'œuvre? Les chiens de Thorvaldsen doivent avoir une place dans sa biographie.
Le capitaine de la Tliétis, qui avait promis de veiller sur le jeune artiste, avait tenu sa promesse. Il l'avait même pris en amitié, et nous venons de voir que ce fut un chagrin pour Bertel de se séparer
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de lui. Pourtant, cet homme, habitué à une vie dure et active, ne goûtait pas l'oisiveté de son protégé. Voici un passage d'une lettre adressée à sa femme, et datée de Malte le 29 décembre 179G :
(( Thorvaldscn est encore ici, mais il se met enfin à s'enquérir d'une occasion d'aller à Rome. Il se porte bien; tu peux le faire savoir à ses parents. Dieu sait ce qu'il deviendra! Il est si foncièrement paresseux qu'il n'a pas eu envie d'écrire lui-même, et que, étant à bord, il n'a pas voulu apprendre un mot de la langue italienne, bien que l'aumônier et moi nous nous soyons offerts à lui donner des leçons. J'ai résolu de l'adressera notre ambassadeur de Naples, afin que celui-ci le fasse parvenir à Rome. Le jeune homme a une pension annuelle de quatre cents écus, et que Dieu lui soit en aide! Il a un gros chien qu'il a baptisé du nom d'Hector. Il dort la grasse matinée, et ne se préoccupe que de ses aises et de friandise. Mais tout le monde à bord l'aime parce qu'il est bon enfant. »
Dans une autre lettre, le capitaine dit encore : « C'est un honnête garçon, mais un vilain paresseux. »
Il est curieux de voir porter un tel jugement, de bonne foi et avec une apparence de vérité, sur celui qui devait un jour être l'un des sculpteurs les plus féconds et les plus laborieux de sou temps. Qui sait, pourtant, quel travail de germination se cachait, peutêtre à l'insu même du jeune artiste, sous celle apparente oisiveté?
Thorvaldscn s'était donc décidé à passer à Païenne. Voyons encore quelques fragments de son journal :
u Païenne, 25 janvier 1797.
« M. Mathé et le vice-consul me conduisent à un palais où il \ a des tableaux de Ruhens, et de là à une église peinte par un Sicilien nommé Manno. Il a peint le plafond, qui es! assez bien. Il y a encore d'autres bonnes peintures et un beau monument dans cette église. De là, nous allons chez Manno; c'est un galant homme; il nous fait voir cinq tableaux, entre autres une Sainte Madeleine en prière qui est très-bien. On vient à parler de I Académie; il me dit que je la verrai ce soir. J'arrive au moment où il
s'habille. Il met l'uniforme guerrier que le grand maître de Malte lui a donné pour avoir peint une église. Il nous conduit à l'Académie, qui se compose de trois classes. Je vois la classe du modèle; clic est faible. »
« 26 janvier.
« Je sors le matin et je rencontre mon interprète chez M. Mathé. Nous allons à la cathédrale, qui est en construction; nous visitons en même temps un atelier de sculpture; il y a quelques figures terminées ; je n'en vois qu'une qui est très-médiocre. Je parcours plusieurs autres églises. Le soir, je vais à l'Opéra. Il y a deux ou trois chanteurs excellents. »
a 28 janvier.
« Le paquebot part ce matin à sept heures, en même temps que la frégate napolitaine qui doit le convoyer à cause des Turcs. Le lendemain (dimanche 29 janvier), les hommes à bord croient distinguer Naples, dont ils ne sont plus éloignés que de quatre-vingts milles à peu près. Je pense arriver à Naples avant la nuit. Je commence à me sentir un peu mieux. Il y a à bord quelques jolies femmes, et la plus belle parle allemand. Il y a encore de mauvais drôles à physionomie hideuse, de vieilles femmes à peau tannée, et autres individus qui ne sont pas précisément de la bonne compagnie. On me dit que je dois payer pour mon chien; il y a tant de passagers, que la pauvre bête trouve à peine assez de place pour se coucher; ils sont entassés comme des harengs saurs à fond de cale. A dix heures, nous jetons l'ancre dans la rade de Naples. »
« Naples, 1er février.
t< Je me lève et je m'habille à sept heures. Je descends à terre. Un homme vient au-devant de moi ; il me demande si je désire un domestique de place. Je lui dis que non; je lui demande de me conduire alla piazza francese. Il y consent; mais chemin faisant il me dit qu'il va m'indiquer une hôtellerie bien meilleure, celle-là étant détestable, et en effet elle en a l'air. Nous traversons un grand
VIE DE THORVALDSEN. I!)
nombre de rues. Nous arrivons chez un traiteur avec lequel il convient du prix, fixé à quatre carlins, deux pour le coucher et deux pour le manger. Je suis bien aise de trouver quelque chose à manger, car je suis aussi affamé qu'on peut l'être. Le garçon moule à ma chambre et me demande si je veux déjeuner. .le descends dans la salle; il y a là quantité de gens, officiers et prêtres. G'esl mauvais et sale; bref, mon chien mange plus que moi, bien que j'aie grand' faim. Si ce traiteur est le meilleur qu'il y ait en ville, que Dieu ait pitié des mauvais ! »
« 2 février.
« Je m'habille pour aller chez le ministre résident [M. de Hourkc, chambellan du roi de Danemark]. Une vieille femme est chargée de me guider, mais elle ne sait pas le chemin; elle le demande à un marchand verrier qui sait parler allemand, ainsi que tous les verriers de Naples, à ce que je crois. 11 ne sait pas non plus où ça est. La vieille est obligée de s'en informer. Avant d'arriver chez le ministre, j'ai avec moi trois individus et un petit garçon qui doivent m' indiquer la maison.
» Arrivé chez, le ministre, je me chamaille en allemand avec un domestique qui me dit que Son Excellence n'est pas visible, et qu'elle est à table. Je n'ai guère envie de m'en aller sans avoir obtenu quelque chose; je lui demande de m' annoncer, il se décide en rechignant. Le ministre sort; il m'adresse la parole en Français, je lui réponds en danois, qu'il a presque oublié. Il s'excuse de ue pouvoir m' entretenir pour le moment; il aura le plaisir de causer plus longuement avec moi si je veux lui taire l'honneur de dîner chez lui le surlendemain. Je retourne au logis, en passant par la grande allée [Villa reale], où est un superbe groupe de marbre | le Taureau Farnèse]. »
« 3 février.
« Je dîne chez le ministre; j'y fais la connaissance du professeur Tischbein; il me prie de venir le voir demain; il me conduira partout. »
« i- février.
" J'y vais le matin; je ne le trouve pas chez lui. J'y rencontre un de ses élèves qui parle aussi allemand. Je vois ses tableaux et quelques dessins qui sont très-bien. M. Tisehbein revient; il charge un de ses élèves de me conduire dans tous les studj.
» Nous allons d'abord à un atelier de sculpture où il y a beaucoup de belles figures en marbre; j'en copie une. De là, nous allons à un autre endroit où il y a quantité d'antiques, le grand Hercule et beaucoup d'autres. Mais il y fait si froid que je ne puis y rester longtemps; demain j'emporterai mon manteau. Quand tout sera placé, il n'y aura rien de pareil au monde. »
« 5 février.
(( Aujourd'hui, le verrier allemand vient me trouver. Nous sorfons ensemble pour voir plusieurs églises, entre autres celle qui est enrichie d'un grand nombre de figures de marbre. Nous allons ensuite à la campagne. Nous sommes assez heureux pour voir quelques-unes des figures provenant des fouilles faites au château de Plaisance [Porticij; il y en a deux qui sont excellentes. »
« 7 février.
« Aujourd'hui, je vois Capo di Monte; M. Andréa a la bonté de m'accompagner. C'est magnifique ! Ah ! que de belles choses ! Il y a des tableaux de Raphaël et d'autres grands maîtres; il y a encore des vases étrusques, des médailles, des mosaïques. Je suis obligé de parcourir les salles à la hâte; j'en suis fâché. J'y retournerai une autre fois. »
« 1) février.
« Je vais chez le professeur Tisehbein, et de là à Capo di Monte. Je vois la galerie plus à loisir. Je dîne ehez M. Andréa. Dans l'après-dînée, je retourne à la galerie. »
VIE DE THORVALDSEN. -21
Mais arrêtons -nous. Ces citations doivent suffire : au milieu de ce pêle-mêle de notes intimes se peint déjà tout entier le caractère de Thorvaldsen. Son admiration sincère pour les antiques ne l'entraîne à aucun mouvement emphatique ou déclamatoire. Il marque tout simplement sur son album le Taureau Farnèse ou l' Hercule , tandis que son esprit en gardera un bien autre souvenir. Et toutes ces nobles figures, qui se gravent si profondément dans sa mémoire, lui arrachent à peine une exclamation : « Ah ! que de belles choses ! »
Son premier séjour en Italie ne fut point heureux. Il tomba malade; et, comme il était naturellement porté à la mélancolie, il souffrit beaucoup de son isolement. Plusieurs lois il lut tente de reprendre la roule du Danemark; mais la crainte d'avoir à rougir de cette faiblesse le retint. Dans un moment d'humeur moins noire, il monta dans un vetlurino, et arriva enfin a Rome, le S mars 1 T'.'T. Il y avait près de neuf mois qu'il avait quitté Copenhague lorsqu'il mit le pied dans la Ville éternelle. Et, quoiqu'il fût entièrement libre de voyager partout où il lui plairait, c'est là qu'il vécu! tout le temps qu'il fut pensionnaire de l'Académie.
l'au non k.