CHAPITRE DEUXIEME
Thorvaldsen devant les antiques. — Zoëga. — Difficultés pécuniaires. — Etat maladif. — Troubles politiques. — M. Hojm: et le Jasan. — Anna- Maria. — L'Enlèvement de Briséis.
Écolier appliqué à l'élude, puis jeune homme insouciant et rêveur, Ici ;t t ic Thorvaldsen jusqu'à son arrivée à Rome. Bientôt une complète métamorphose va s'opérer en lui, cl L'homme nouveau va paraître. « Je suis né le 8 mars 1797, disait-il plus tard; jusque-là je n'existais pas. » Toutefois la transformation n'est pas brusque, cl ce n'est qu'après une lente période d'incubation, pour ainsi dire, qu'il arrive à briser sa première enveloppe.
Alors de l'imitation servile se dégage peu à peu l'artiste que la fièvre créa- JAS0N- triée ne quittera plus.
La contemplation des antiques lait sur Thorvaldsen une impression rpic nous avons déjà constatée. Son admiration ne produit pus ces celais extérieurs <|ui sonl le propre des natures méridionales; il
reste clans une sorte d'extase et de stupeur, comprenant tout ce qu'il doit apprendre et tout ce qu'il lui faut oublier.
L'évêque Miinter, qui avait si favorablement auguré de l'avenir de l'artiste, l avait muni de lettres de recommandation pour un savant archéologue nommé Zoëga, que les Danois considéraient comme leur Winckelmann. Celui-ci prend bientôt le jeune homme en affection, et la meilleure preuve qu'il lui donne de ses bienveillantes dispositions est de se montrer pour lui un juge sévère. Il le soutient, le guide de ses conseils; sans se faire illusion sur ce qui manque à Thorvaldsen, il apprécie cependant la rectitude de son intelligence. Il écrit en effet, à la date du 4 octobre 1797, de Gcnzano :
« Notre compatriote Thorvaldsen est venu passer ici huit jours pour voir les curiosités des environs. C'est un excellent artiste, de beaucoup de goût et de sentiment , mais ignorant tout ce qui est en dehors de l'art. Soit dit en passant, l'Académie agit d'une manière peu réfléchie, en envoyant des jeunes gens aussi incultes en Italie, où ils doivent perdre beaucoup de temps à apprendre des choses sans lesquelles ils ne sauraient profiter convenablement de leur séjour dans ce pays, et qu'ils peuvent apprendre plus facilement et plus rapidement avant de se mettre en route. Sans savoir un mot d'italien ou de français, sans la moindre connaissance de l'histoire et de la mythologie, comment est-il possible qu'un artiste fosse ici ses études comme il le faudrait? Je ne demande pas qu'il soit savant, je ne le souhaite même pas. Pourtant faut-il qu'il ait au moins une idée vague du nom et du sens des choses qu'il voit. Le reste peut se compléter par la fréquentation des savants. »
Les observations de Zoëga pourraient s'appliquer à beaucoup de jeunes artistes qui vont à Rome, même de nos jours. Mais peut-être ici devaient-elles s'adresser moins à l'Académie de Copenhague qu'au caractère de Thorvaldsen lui -môme, que nous avons vu jusqu'à présent si peu disposé à s'instruire dans tout ce qui ne touchait pas directement à son art.
Quelques personnes ont dit qu'il employa mal les premières années de son séjour en Italie, et que pendant longtemps il demeura
sans lien produire. Nous devons rectifier ee jugement inexact. Doué d'une extrême facilité, le jeune artiste avait jusqu'alors profité de ce don naturel; dès qu'un sujet était donné, il se mettait au travail, et il exécutait un modèle avec une étonnante rapidité. A Rome, le doute est entré dans son esprit, et c'est là le premier progrès; il a contemplé tant de chefs-d'œuvre, qu'il a plus que jamais conscience de sa propre faiblesse. Désormais, s'il songe à créer quelque œuvre originale, il rêve d'abord longtemps à son sujet, et ce n'est (pie lorsqu'il a donné une forme assez précise à sa conception, qu'il se décide à prendre l'argile; mais de ce que ses mains sont souvent inoccupées, il ne faut pas conclure que sa pensée soit inactive.
c La neige que j'ai dans les yeux commence à fondre, » dit-il. 11 étudie les antiques au point de les apprendre en quelque sorte par cœur. Ce qui le frappe et l'attire le plus, ce sont les simples et fortes compositions appartenant aux temps de fart grec que Winckelmann appelle la période du haut style. Il en lait de nombreuses reproductions. Citons d'abord celle en demi -grandeur du PollllXy l'un des deux colosses du Moule Cavallo, objet de sa plus vive admiration; le Jupiter Capitolin} V Apollon du Vatican, la Vénus de Médias, Ariane } Saptw, Melpomène*, etc. Ajoutons à cette liste la reproduction en marbre des bustes an I n pies à? Homère , de Cicéron, Agrippa. Ces derniers travaux avaient pour objet de remplir les engagements de l'artiste envers l'Académie. Il copie aussi le buste de Raphaël, du Panthéon, pour être agréable a son professeur, le peintre Abildgaard, qui l'en avail prié'2. Imliu il exécute en marbre les deux portraits -bustes modelés avanl son départ de Copenhague, et celui de l'ambassadeur danois à Naples.
Nous ne connaissons qu'un très-petit nombre des compositions originales qui datent de cette époque. Les unes ont disparu, d'autres, qui n'avaient pas obtenu l'approbation de Zoëga, oui été pour
1 Ces reproductions élaient en 1821 clans le cabinet de M. de Ropp, à Mietau. (Nagler.)
2 Madame la baronne de Stampe possède à Nysœdeilx têtes, ['une de Méduse, l'autre de Bacchus, sculptées en marbre à celle époque.
ce motil détruites par l'artiste : tel fut le sort d'une Minerve. La draperie, jetée de manière à nuire à la décence de la figuré, avait été plus particulièrement l'objet de la sévérité du critique : « Une honnête femme de l'antiquité aurait rougi de paraître dans une telle tenue. Que dire d'une déesse! » Nous ignorons ce que sont devenus deux groupes, l'un la Paix et l 'Abondance , l'autre Vénus et Mars vainqueur. Nous ne savons pas non plus si une statue au-dessous de nature à'Hygie, commandée par le docteur Lehmann, existe encore. Mais nous avons vu chez M. Thiele Achille relevant Penthésilée vaincue , petit groupe de la même dimension que Bacchus et Ariane , qui date de la même époque.
Ce dernier ouvrage, qu'on peut voir au Musée, donne la mesure des progrès que ïhorvaldsen avait faits depuis son arrivée à Rome. On reconnaît encore dans ce travail l'élève de l'Académie de Copenhague, mais grandi par un commerce intime avec l'antique. Ce groupe est gracieux ; les formes d'Ariane et de Bacchus ont une certaine ampleur de style empruntée aux grands modèles. La tête du dieu est la reproduction presque identique de celle du Bacchus du Capitole, improprement appelé pendant longtemps Ariane1. On peut donc considérer cet ouvrage comme une sorte de transition entre les copies faites d'après l'antique et les œuvres originales exécutées plus tard sous l'inspiration de l'art grec.
C'est durant les chaleurs de l'été de 1798 que fut étudié le Bacchus et Ariane , destiné à l'Académie de Copenhague. Lu fort accès de fièvre interrompit Thorvaldsen dans son travail, et le modèle inachevé menaçant ruine fut ensuite moulé précipitamment. L'artiste crut devoir solliciter l' indulgence de ses maîtres pour l' imperfection du plâtre, qu'il envoya toutefois en Danemark.
Depuis son arrivée à Rome, la vie n'avait pas toujours été facile pour le pensionnaire de l'Académie de Copenhague. Il avait eu de bons et de mauvais jours. Les mauvais, la réalité les apportait; les
1 C'est bien une tête virile, et l'on ne peut douter que ce soit celle d'un dieu, aux deux petites cornes formées par sa chevelure. Une reproduction de ce fragment antique existe dans la collection de Thorvaldsen rangée dans le soussol de son musée, où elle porte le numéro 113.
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bons, la jeunesse et l'espérance savaient les conquérir. La pension de quatre cents éeus (douze cents francs environ) que recevait Thorvaldsen suffisait à peine aux nécessités matérielles de l'existence la plus modeste. Du reste, envoyer tous les six mois un rapport sur le progrès de ses études, et, après deux années, quelque ouvrage qui pût attester la conscience de son application, telles étaient les seules obligations qui lui eussent été imposées par l'Académie^ et il s'en acquittait avec un soin scrupuleux.
Pour suppléer à l'insuffisance de la pension, il fallut gagner quelque argent, et cela n'était pas facile dans ces temps de troubles. En 1707, le Directoire cherchait par Ions les moyens à renverser le Saint-Siège et à s'emparer de ses États. Bonaparte prenait Urbin, Ferrare, Bologne, Ancône; et Pie VI, en signant le traité de Tolentino, s'engageait non - seulement a payer une indemnité de trente et un millions, mais à céder à la France une quantité considérable d'objets d'art. Ce lui un vrai chagrin pour Thorvaldsen, et, dans tous ces grands démêlés politiques, rien ne le loucha plus directement.
Le généra] Duphol avant été tué dans une émeute, Berthier entra dans Rome le 10 février I7ÎIÎS. Pie VI, dépossédé de son
pouvoir temporel, fui conduit a Florence, puis en France; la république fui proclamée, et ce n'est qu'en 1800 qu'un nouveau |>ape, Pie VII, fut élu. Le concordat de 1801 ramena quelque tranquillité dans les Etais romains, successivement occupés par les troupes françaises et napolitaines; et Ton s'étonnera que, pendant tout ce temps d'agitations, un jeune artiste étranger ait pu poursuivre ses études aussi régulièrement et avec autant de persévérance que le fit Thorvaldsen.
Il est vrai <|ue s'il trouva le moyen d'exercer et de développer son talent, d lui fui impossible d'en rendre l'emploi lucratif. Ses travaux d'étude, ceux qu'il envoyail a Copenhague, ne lui rapportaient absolument rien. Il rencontra heureusemenl un peintre anglais, nommé Wallis, qui lui paya un scudo par jour pour peupler ses paysages de petites figures. Thorvaldsen dessinait avec une grande fermeté; mais il est digne de remarque qu'un jeune sculp-
teur ait assez, bien connu les procédés de la peinture à l'huile pour s'acquitter à son honneur d'un tel travail. Le modeste profit qu'il en tirait fut souvent pour lui une bien précieuse ressource dans ces temps difficiles,
Thorvaldsen avait à lutter contre un autre ennemi que la pauvreté. Il n'était point encore guéri de l'état maladif dont il avait souffert à Naples, lorsqu'à peine installé à Home, il fut atteint par les fièvres. Durant presque toute sa vie, à des intervalles plus ou moins longs, il se ressentira de ce mal, qui ne l'empêchera pourtant pas de vivre sans infirmités jusqu'à un âge avancé. Dans les premières années de son séjour à Rome, ce malaise, dont l'effet naturel est de conduire à la langueur, fut cause de fréquentes intermittences dans son travail.
Le studio (atelier) qu'il avait pris dans la strada Babuina avait été occupé avant lui par le célèbre sculpteur anglais Flaxman, cet autre admirateur passionné de l'antique, que ses compatriotes ne surent apprécier à sa juste valeur qu'après sa mort. Thorvaldsen, malgré les difficultés qu'il rencontra au début de sa carrière, devait être plus heureux que son prédécesseur; et c'est peut-être à un Anglais qu'il dut d'avoir pu goûter de son vivant tous les avantages d'une grande renommée.
La maison de Zoëga était ouverte à un grand nombre d'artistes de tous les pays, particulièrement des Allemands, des Danois, des Suédois ; c'est là que Thorvaldsen rencontra un paysagiste allemand, nommé Joseph Koch. Une certaine camaraderie s'établit rapidement entre les deux jeunes gens, et ils deviennent bientôt si bons amis qu'ils vont loger ensemble dans la via Felice, chez une vieille padrona di casa, dame Ursula, qui prend soin de leur ménage.
Thorvaldsen fut six ans pensionnaire de l'Académie, par suite de prolongations successives. Lorsqu'il vit arriver le terme des trois années pendant lesquelles il devait régulièrement jouir de la subvention, il conçut le projet de composer une œuvre importante avant de quitter Rome. C'est alors qu'il lit le premier modèle d'un Jason, qui ne nous a pas été conservé. Cette statue, de grandeur
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naturelle, représentait le héros vainqueur du dragon, chargé de la toison d'or. Elle resta longtemps exposée dans l'atelier de l'artiste', où de nombreux curieux vinrent la voir; mais elle ne frappa vivement personne, et le sculpteur, découragé par le peu d'impression qu'elle produisait, brisa lui-même son travail.
Cependant cette ligure de héros n'a pas en vain, pendant tant de mois, occupé Thorvaldsen; il y a longtemps rêvé, et bien qu'il n'ait pas réussi la première fois à rendre l'œuvre telle qu'il l'avait conçue, il veut tenter un nouvel effort. Un autre Jason, de dimension colossale cette fois, est bientôt modelé2. Peut-être cet ouvrage aurait-il eu le sort du précédent, si madame Frédérique Brun, sœur de l'évêque Miinter, n'eût avancé des fonds à l'artiste, qui n'était pas en position de faire face à la dépense du moulage. Au commencement de l'année 180.'}, le plâtre lut terminé.
Cette fois la statue de Jason devint à Rome L'événement du joui'. A peine connaissait-on le nom de L'artiste, mais tout le monde parlait de son œuvre, et l'accord unanime des connaisseurs le signalait comme un morceau d'un vrai mérite. Canova s'était écrié : « Voilà une œuvre de style nouveau et de grande manière '! » Le sévère Zoëga lui-même ne craignit pas de lui donner une flatteuse approbation, et ce fut de tous les éloges celui auquel L'artiste lui Le plus sensible.
Ce succès néanmoins menaçait de rester stérile. Les commandes n'arrivaient pas plus que par le passe, et personne ne songeait à faire exécuter un marbre de la statue si sautée. Thoivaldscn était au bout de ses ressources, et le temps de la pension de L'Académie avait été prolongé au delà de toutes les limites admises. Il ne fallait donc plus songer à rester à Home. Après avoir différé son départ de semaine en semaine, de jour en jour, il dut se décider a quitter l'Italie, le cœur plein de regrets pour cette gloire qui lui échappait a peine entrevue. Le pauvre artiste avait lait ses malles : elles étaient
' Il y travailla jusqu'en avril 1801. (Thiele.)
2 Automne «le 1802.
3 <i Ouest' opéra cl î quel giovane danese è fatto in uno stilo nuovo el grandioso! »
chargées sur le vetturino qui attendait à la porte. Les plâtres, les meubles, les effets, avaient été vendus. Mais, au moment de partir, son compagnon de voyage, le sculpteur Hagemann, vint lui annoncer ([n'en raison de quelques formalités pour les passe-ports, il fallait rester jusqu'au lendemain.
Cet incident matériel devait changer l'avenir de Thorvaldsen. Quelques heures après, le riche banquier anglais Thomas Hope entrait dans l'atelier, et frappé de la grande tournure du Jason , s'informait, de ce que lui coûterait un marbre de cette belle statue. « Six eents sequins, » répondit le sculpteur ému et se raccrochant à une sorte d'espoir. « Ce prix est insuffisant, il vous en faut au moins huit cents, » repartit le généreux amateur1.
La vie de Thorvaldsen entre alors dans une phase nouvelle. Il reste à Rome, non plus comme pensionnaire de l'Académie, mais comme artiste indépendant, vivant de son travail; à dater de ce jour la fortune, qui était entrée chez lui avec le banquier anglais, ne l'abandonne plus. Il est vrai de dire qu'il la secondera par de constants efforts et par un travail assidu.
La visite de M. Hope venait en quelque sorte de sauver le sculpteur. Les moyens d'existence que la commande du Jason lui assurait, au moins pendant quelque temps, lui permettaient de poursuivre ses études en Italie, où il était retenu par sa passion pour les antiques. Il semble donc qu'on va le voir se mettre à l'œuvre avec un joyeux empressement pour exécuter en marbre eette statue, qui commence à lui faire une certaine réputation. Il n'en est rien : il tombe au contraire dans un état de langueur qui lui rend tout travail impossible. A peine a-t-il pris le ciseau qu'il l'abandonne; son esprit et son cœur sont ailleurs; l'artiste est à
* Cependant voici l'engagemeni écrit en français et signé par Thorvaldsen : « Moi soussigné je m'engage d'exécuter pour M. Thomas Hope, de Londres, en marbre statuaire de Carrare de la pins parfaite qualité, selon un modèle actuellement existant dans mon étude, près de la place Barberini, une statue, hante de onze palmes romains, représentant Jason debout, tenant d'une main sa lance, de l'autre la toison d'or, pour la somme de six cents sequins romains, payables en quatre termes, etc. » (Thiele.)
Il est vrai que M. Hope se réservait d'augmenter le dernier payement si la statue exécutée répondait à son attente.
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celle époque dominé par ramant. Thorvaldsen vient de se créer un lien dont l'influence fâcheuse et persistante a trop longtemps pesé sur sa vie pour que nous ne soyons pas obligé d'entrer dans quelques (Ici a ils à ce sujet.
Zoëga, le sincère ami, le juge sévère, est un hôte aimable. Il a dans Genzano, près de Rome, une agréable villa, où Thorvaldsen est fréquemment invité, et où il va rétablir sa santé lorsqu'il est pris de quelque accès de fièvre. Le jeune homme goûte le charme de cette maison, dont le maître et la maîtresse sont pleins de paternelle bonté pour lui. Là, le temps se passe gaiement, et on se livre aux jeux, aux danses champêtres, en compagnie de jolies femmes. One d'elles surtout avait frappé l'artiste. C'était une Romaine, brune, aux regards de flamme, à la tète fière, aux tonnes vigoureuses et sculpturales. Giorgione l'aurait peinte avec les Ions les plus chauds de sa palette. Elle s'appelait Anna-Maria Magnani. Sa condition était modeste, car elle ne paraît avoir été qu'une sorte de camériste de la signora Zoëga.
Pendant les danses sur la pelouse, et grâce au laisser-aller des fêtes champêtres, tandis (pie le violon entraîne la joyeuse compagnie, la main du jeune Danois a souvent rencontré celle de la brune jeune fille. Les cheveux blonds, le teint transparent, les yeux clairs de celui-ci, contrastent avec ceux d' Anna-Maria. Tliorvaldsen ne manquai I pas d'élégance dans la tournure. 11 avait de la distinction et de la finesse dans les traits, avec celle beauté transparente et délicate naturelle aux hommes du Nord, et qui est d'autant plus appréciée en Italie qu'elle s'y rencontre plus rarement.
Anna-Maria fut bientôt sa maîtresse. Éprise la première, la jeune fille avait opposé peu de résistance. Celle liaison, qui u'aurait dû être qu'un incident de la vie de jeune homme, devint malheureusement une lourde chaîne pour l'artiste. Les premiers mouvements de la passion ne lui avaient pas permis d'apprécier toute la distance qui le séparait de cette femme sous le rapport des {joùts et surtout du caractère. Celle-ci ne tarda pas cependant a donner la mesure de sa valeur morale. Impatiente de changer de condition, la belle camériste fait une autre conquête. Elle s'assure une position
bien supérieure à celle que son premier amant peut lui offrir, en épousant un homme de plus haute naissance et jouissant de quelque fortune. Pourtant la nouvelle mariée, madame d'Uhden, n'oublie pas les affections d'Anna-Maria , et ses relations avec Bertel ne sont pour ainsi dire pas interrompues. Le jeune Danois, qui a le cœur plus délicat, souffre cruellement de cette situation, à laquelle raideur de sa passion ne lui laisse pas le courage de mettre un terme. Il est même tellement aveuglé par l'amour, qu'il tombe sérieusement malade lorsque l'époux emmène sa femme de Rome à Florence.
Anna-Maria n'avait d'ailleurs aucune affection pour son mari. Désireuse avant tout, et à quelque prix que ce fût, de sortir de l'humble condition où l'avait placée sa naissance, elle avait épousé M. d'Uhden. Mais comme elle ne voulait pas rompre le lien qui l'unissait à l'artiste, elle comprit qu'elle pourrait un jour être abandonnée de son protecteur légitime. En femme prévoyante, elle se fit donner par son amant, dont, grâce à M. Hope, la position s'était un peu améliorée et l'avenir paraissait se dessiner, un engagement formel et par écrit de lui assurer une situation, dans le cas d'une rupture conjugale. Forte de cette promesse, elle ne redouta plus l'orage, et peut-être même ne fut-elle pas fâchée de le faire éclater promptement. La crise eut lieu à Florence, et une lettre datée de cette ville du 12 juin 1803 ne tarda pas à parvenir à l'artiste. C'était une sommation en bonne forme d'avoir, sur la demande de la signora Anna-Maria d'Uhden, à se présenter sans délai pour remplir ses engagements vis-à-vis de ladite dame1. Ce n'est pas sans étonnement que nous voyons cette étrange missive signée fra Luigi Formenti, du couvent de Santa- Maria délia Stella.
Thorvaldsen était lié; il s'exécuta en recueillant près de lui sa maîtresse. Toutes ces secousses n'étaient point de nature à mettre fin à son état de souffrance, que les chaleurs de l'été (1803) devaient encore augmenter. Il céda aux instances de ses amis, et se rendit à Albano pour y rétablir sa santé alors fort délabrée.
1 Thiele.
VIE DE THORVALDSEN. :»
Lorsqu'il revint, il eut occasion de connaître le baron de Schubart, ambassadeur du roi de Danemark à la cour de Naples. Le baron et sa femme étaient venus à Rome dans l'intention d'y passer quelque temps au milieu des artistes dont cette ville était peuplée. L'un et l'autre avaient un goût sincère pour les arts, et ils témoignèrent une extrême bienveillance au sculpteur. Celui-ci devint pour eux un ami, et ils se firent un plaisir de le présenter partout dans la plus liante société, où leur rang leur donnait accès.
C'est ainsi que l'artiste fut introduit auprès du baron Guillaume de Uumboldt, qui était alors à Home avec sa famille. La maison du baron était le rendez-vous des personnes les plus éminentes par leur rang ou par leur mérite, et Thorvaldsen en profila pour s'y créer un grand nombre de relations qui exercèrent une influence considérable sur ses travaux. La comtesse Woronzoff lui commanda quatre statues de marbre1 : un Bacchus, un Ganymède , un Apollon et une Vénus} ainsi qu'un groupe de l'Amour <■( Psyché. Il lui aussi chargé par le comte de Moltkc de composer deux statues taisant pendants, un Bacchus et une Ariane.
Au mois d'avril 1804, Thorvaldsen se rendit a Naples, en compagnie du comte. Puis, malgré les difficultés soulevées par la jalouse Anna-Maria, il alla passer une partie de la belle saison a la villa du barou de Schubart, à Monteneros Ce séjour lui l ut particulièrement agréable; ses hôtes le comblèrent de prévenances; l'air pur du pays, les bains de mer affermirent sa santé, et bientôt il désira se remettre à ses travaux habituels. Le baron s'empressa de lui installer mi petit atelier, et ce fut là qu'il modela le joli groupe de l'Amour et Psyché , l'une de ses meilleures créations. Avant de quitter Montenero, il voulut témoigner sa reconnaissance aux botes aimables qui lui avaient procuré de si doux instants. Lu moins de lient jours il modela un bas-relief représentant la Danse des Muscs au Parnasse 3 gracieuse composition, bien entendue et agréablemenl exécutée^ qu'il offrit à la baronne le jour de sa tète. Thorvaldsen fit encore une excursion à Gènes, et rentra bientôt a Rome. Le
1 Le prix de chacune de ces statues lui fixé ;'i 400 écus romains.
succès de ses derniers ouvrages avait attiré l'attention publique. Les honneurs commencèrent à venir jusqu'à lui : le 13 octobre 1804, il reçut de Florence le diplôme de professeur de l'Académie royale de cette ville. L'Académie de Copenhague s'était attendue à revoir l'artiste à l'expiration de la dernière prolongation de sa pension ; mais elle se garda bien de le rappeler, lorsqu'elle apprit que cet élève faisait tant d'honneur à son pays dans la métropole même des arts. Elle lui envoya un don de quatre cents écus, pour lui exprimer la satisfaction qu'elle ressentait de la réputation qu'il s'était acquise1.
A peine Thorvaldsen était-il de retour à Rome qu'il lui vint de Montenero la nouvelle que la foudre était tombée sur son atelier aussitôt après son départ, et que, de tous les modèles qu'il avait laissés, le groupe de l'Amour et Psyché avait seul été épargné. Les amateurs crièrent au miracle, et les poètes chantèrent ce prodige. Les sonnets coururent les salons, et tout ce bruit, dont l'artiste était innocent, contribua à étendre sa notoriété.
Le printemps de 1805 fut marqué, dans la vie de Thorvaldsen , par le premier bas-relief vraiment important qu'il ait composé, et cet ouvrage est resté l'un des plus célèbres du maître : il a pour sujet U Enlèvement de Briséis. Le Jason l'avait placé dans l'estime des connaisseurs à un rang distingué auprès de Canova , dont la gloire était alors à son apogée; l'Enlèvement de Briséis augmenta sa renommée naissante, et quelques personnes prétendirent que déjà il avait dépassé son illustre émule dans cette branche de leur art, le bas-relief, où Thorvaldsen plus tard demeurera en effet supérieur.
Zoëga ne manquait pas d'aller chaque mois, ainsi qu'il en était convenu, faire une visite à l'atelier de son protégé. Il vit le basrelief eten fut vraiment satisfait, puisque, àla date du 27 avril 1805, il écrivit à son ami l'évêque Munter :
t( Thorvaldsen est maintenant fort en vogue, et les commandes affluent de tous côtés. Personne ne doute plus que lui et Canova
1 Quelques mois plus tard (Ier mai 1805), il deviendra lui-même membre de l'Académie de sa ville natale et professeur à cette Académie, en remplacement de Weidenhaupt , puis membre bonoraire de l'Académie nationale de Rolo^ne.
VIE DE THORVALDSEIN
ne soient les deux sculpteurs les plus éminents qu'il y ait à Rome. J'éprouve un assez vif plaisir à voir se réaliser ce que j'avais prédit à une époque où personne ne voulait y croire. »
Les commandes se produisirent dès lors, au détriment du Jason, qui l'ut négligé. Le Ban //us, Y Apollon , le Ganymède de la comtesse Woronzoff étaient terminés en 1805, tandis que le Jason était toujours au même point.
Il est difficile de ne pas éprouver à ce sujet quelques regrets de la conduite de Thorvaldsen. La visite de M. Hope avait eu une influence assez importante sur sa destinée pour qu'il eût dû songer à satisfaire un amateur qui s'était aussi noblement comporte envers lui. Mais les artistes ont parfois de ces caprices d'esprit pour lesquels il ne faut pas se montrer trop sévère. Les voyages de santé qui plusieurs fois tinrent Thorvaldsen éloigné de Rome une partie de l'année; au retour, des embarras financiers qui l'obligèrent à se livrer à de nouveaux travaux; puis le décret de Napoléon, «In 17 décembre 1807, ordonnant la saisie de toutes les propriétés anglaises sur le continent , ont bien pu servir de prétextes plus ou moins admissibles aux retards apportes a l'exécution du Jason. La vérité, c'est que l'œuvre, telle qu'il l'avait conçue dans l'origine, ne plaisait pins à l'artiste '. Il offrit de composer une autre statue, qui serait, disait-il, bien supérieure à la première; mais le caractère anglais se montra ici avec tonte sa persistance obstinée, et M. Hope ne voulut jamais entendre qu'où !<■ détournât de son choix. De tout cela il résulta une longue correspondance, et l'amateur finit par perdre patience*. Cependant tout s'arrangea pins
1 Lorsque Thorvaldsen se décida enfin à terminer sa statue, il <lii un jour à M. Tliielc, présent dans son atelier taudis qu'il y travaillait : >< Quand je la fis, je la trouvais bonne. Elle l'est encore assurément. Mais à présent je sais (aire mieux. »
2 De Londres, à la date du (î avril 181!), c'est-à-dire seize ans après la commande du Jason , M. (tope écrivit à Thorvaldsen :
u 11 sera inutile, je pense, que j'aie l'honneur de rappeler à votre souvenir qu'au commencement de l'année 180:5, en vertu d'un traité signé par VOUS et que j'ai en ce moment sous les yeux, vous avez pris Rengagement d'exécuter pour moi une statue de Jason d'après un modèle que j'eus te plaisir de voir dans votre atelier. Outre la somme dont je m'engageais à faire remettre le pie-
tard; mais ce ne fut qu'en 1828 que le Jason put être expédié à Londres.
Depuis l'Enlèvement de Briséis, les hauts personnages qui avaient ouvert leurs salons au sculpteur danois s'inscrivirent en quelque sorte à l'envi pour obtenir de lui la promesse de quelque ouvrage. Le riche marquis Torlonia lui demanda un groupe de Mars et Vénus, qu'il voulait placer dans le palais Bracciano, comme pendant du fameux groupe de Canova, Hercule et Lyeas. Le consul des États-Unis à Livourne, M. Appleton, commanda une statue colossale de la Liberté, destinée à orner une place publique de Washington \ La municipalité de Florence voulut ériger dans
mier payement lorsque vous auriez reçu le marbre nécessaire, le second lorsque la statue aurait été dégrossie, et le troisième lorsqu'elle serait terminée, je me réservais d'ajouler encore une somme convenue entre nous si les soins que vous auriez apportés à l'achèvement de ce travail répondaient à mon attente et à la réputation que vous vous étiez acquise. Les deux premiers payements furent faits exactement, suivant votre demande. J'ai les quittances entre les mains. Mais depuis ce temps-là jusqu'à l'année 1810, c'est-à-dire près de quatorze ans après l'engagement contracté par vous envers moi lors de ma présence à Rome, je n'ai eu de nouvelles ni de vous ni de ma statue. Vous m'avez allégué alors plusieurs raisons qui vous auraient décidé à la laisser imparfaite. Quoique ces raisons fussent peu solides à mes yeux, parce que, depuis l'obligation contractée envers moi, vous avez commencé et achevé une infinité d'autres travaux, cependant, en partie par rapport aux regrets que vous avez exprimés d'avoir si mal agi avec moi et pour l'assurance que vous m'avez donnée de finir ma statue sans retard, en partie par délicatesse et par considération pour vous, je renonçai à m'en tenir au passé et je me contentai de me fier à vos promesses pour l'avenir. Cependant je viens d'apprendre, Monsieur, non-seulement que ma statue de Jason n'a pas avancé depuis, mais encore que dans l'intervalle d'autres travaux ont été entrepris et acbevés. Voyant donc que les absents continuent à avoir tort et que ceux qui sont sur les lieux doivent seuls espérer d'obtenir justice, je me suis décidé à remettre cette affaire entre les mains de MM. Torlonia et Gie, mes bons amis. A ma demande, ces messieurs ont bien voulu se charger de cette commission, et je vous prie de considérer désormais les ordres de cette maison de banque comme venant de moi-même. »
M. Torlonia et son gendre M. Cbiaveri s'acquittèrent de leur mandat avec toute la courtoisie d'boinmes du monde. Un voyage de Thorvaldsen à Copenhague retarda encore l'exécution de la statue, et lorsqu'elle fut enfin terminée, l'artiste pria M. Ilope d'accepter, comme dédommagement et comme expression de son regret, deux bas-reliefs de marbre, ainsi que les bustes, également en marbre, de madame Ilope et de ses deux filles. (Tliiele.)
1 5,000 écus romains avaient été proposés à l'artiste pour prix de cette statue.
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l' église de Santa-Croce un monument à Dante. Quelques ébauches furent faites, mais tous ces ouvrages demeurèrent à l'état de projet et ne furent jamais exécutes. II en sera de même pour un monument à la victoire navale remportée par les Américains sur la flotte de Tripoli, commandé l'année suivante par l'entremise du baron de Schubart.
La santé de Thorvaldsen s'était bien trouvée de sa précédente villégiature. Le baron s'en souvint, et, à la date du 20 juillel 1805, il écrivit à l'artiste :
« Dites-moi donc, pour l'amour de Dieu, ce que vous faites à Home pendant ces terribles chaleurs qui ne vous permettent pas de travailler? Pourquoi n'êtes-vous pas venu à notre charmant Montenero, qui est à présent bien plus beau que l'été passe-, lorsque vous nous fîtes goûter le plaisir de votre présence.' Est-ce que vous ne pourriez pas vous détacher de la chaîne et venir passer ici cinq ou six semaines, pendant la durée des grandes chaleurs? Ma femme dit que vous le devez à votre santé. Dites à Home que vous êtes soutirant, et que vous allez passer quinze jours à Montenero pour y terminer quelques petits ouvrages. »
On voit par celte lettre quelle était l'affectueuse boule du baron et de la baronne pour leur ami. M. de Schubart a'ignorail pas les orages soulevés l'année précédente par la jalousie d'Anna-Maria, et il pensait ne pas réussir cette lois. Le sculpteur, dont la douceur de caractère s'accommodait mal de ces terribles querelles, aimait mieux subir tranquillement le joug que de s'en affranchir à un tel prix, et sa maîtresse l'eût infailliblement emporté, si le hasard n'avait amené un auxiliaire du dehors. Le comte de Rantzau, noble Holsteinois, était arrivé à Home précisément à celle époque j chaque jour il allait voir Thorvaldsen dans sou atelier; une véritable s\m pathie unit bientôt ces deux, hommes, et il s'établit cuire eux une amitié qui est restée inaltérable jusqu'à la mort.
Le comte avait une lettre de recommandation pour le baron. Il exprima son vif désir d'en profiler; mais il ajouta qu'il n'irait à Montenero qu'autant que Thorvaldsen l'accompagnerait. Le premier mouvement de l'artiste fut de promettre. La tempête
ne tarda pas à éclater ; niais une fois la promesse faite, il n'osa plus reculer, et il tint ferme : ni larmes ni menaces n'eurent la puissance de le retenir. Poussé à bout par les injustes récriminations d'Anna-Maria , il partit sans s'être réconcilié avec elle et sans même lui dire adieu, laissant la surveillance de ses ateliers à un ancien camarade d'école de Copenhague , son ami l'architecte Charles Stanley.
Anna-Maria fit écrire par l'ami que « la maladie, les chagrins et l'insomnie que lui causait la conduite de Tliorvaldsen allaient sans nul doute la conduire au tombeau. » Le sculpteur fut peu touché de ce sinistre tableau, et, pour le bien faire comprendre, il écrivit à Stanley une lettre destinée à être vue par la pauvre femme, et dans laquelle, sans dire un mot d'elle, sans même demander de ses nouvelles, il s'enquiert avec une grande sollicitude de l'état de santé de son petit chien Perrucca.
« Quelle indignité! s'écria l'Ariane abandonnée. Ne montrer toute sa tendresse pour cette vilaine bête qu'afin de mieux faire sentir son mépris pour sa mignoime , en l'oubliant tout à fait! » Sa colère fit alors explosion dans une lettre remplie d'amers reproches. Cette situation se prolongea encore assez longtemps; pourtant, à la fin d'août, Stanley écrivit à son ami qu'Anna-Maria était plus qu'à moitié désespérée de son silence. Tliorvaldsen lui lit parvenir enfin quelques mots qui mirent un terme à cette grande douleur ; elle écrivit à son tour une longue lettre de lamentations fort pitoyables, qui se terminaient par la recommandation trèsprécise de rapporter de Livourne une bonne paire de petits ciseaux anglais !
Ainsi prit fui ce dramatique incident.