‹ Thorvaldsen, sa vie et son œuvreChapitre 6 sur 196 · I. A M 11 ET I' s Y c: Il E · texte numérisé non relu

I. A M 11 ET I' s Y c: Il E

plétement nue; ses vêtements sont posés sur un tronc d'arbre, elle tient à la main droite la nomme, prix de la beauté. Des deux exemplaires en marbre qui existent de cette statue, l'un appartient à la comtesse Woronzoff, l'autre à madame de Ropp. Riais bien que plusieurs amateurs en aient demandé de nouvelles répétitions, l'artiste, peu satisfait des dimensions qu'il avait adoptées , brisa le modèle. Plus tard, il exécutera cette même Vénus de grandeur naturelle.

En 1806, par l'entremise de la comtesse de Schimmelmann , sœur du baron de Schubart , il fut chargé de sculpter des fonts baptismaux pour l'église de Brahe-Trolleborg, dans l'île de Fionie. C'est, à notre connaissance, le premier ouvrage religieux qu'il ait entrepris. Il continua d'ailleurs à traiter les sujets de la mythologie grecque, qui lui plaisaient plus que tous autres, et à la même époque, il fit une Hébé , statue de demi -grandeur, commandée par un baron danois. De la main droite elle tient une coupe pleine, et son chiton, détaché sur l'épaule, laisse le sein droit découvert.

Le zèle avec lequel Thorvaldsen se livrait à son art ne lui faisait pas négliger les relations du inonde, et son atelier, toujours ouvert, était sans cesse rempli de visiteurs. L'artiste était d'un commerce aimable et sympathique, parlant avec assez de facilité, racontant d'une manière intéressante et faisant passer des heures agréables à ceux qui posaient devant lui. Non -seulement il recevait avec affabilité, mais il se rendait volontiers dans les réunions choisies auxquelles il était convié. Une maison surtout lui plaisait, celle du baron Guillaume de Ilumboldt. Cet ambassadeur du roi de Prusse à la cour de Rome avait précisément quitté au printemps de 1807 la villa di Maltha, qu'il avait habitée jusqu'alors, pour venir s'installer dans un vaste hôtel de la strada Gregoriana, à la Trinità del Monte. Dans son salon se trouvaient réunis tous les étrangers de distinction, des voyageurs de tous les pays, tout ce que la société romaine, en un mot, comptait de gens d'esprit ou de mérite. Thorvaldsen retrouvait là son ami Zoëga et le peintre Cainuccini ; il était surtout charmé d'y rencontrer cette jeune fille qui devait un jour être la comtesse de Bombelles, mademoiselle

VIE DE T II OR VA LDS E N. "il

Ida Brun, dont la mère, madame Frédérique Brun, avait été pour lui une généreuse amie à l'époque de ses débuts.

Thorvaldsen s'était chargé de donner des leçons de dessin à mademoiselle Ma; niais il préférait la faire chanter et l'accompagner sur la guitare, instrument dont il jouait avec beaucoup de goût. En véritable artiste, il était profondément impressionné de Ja beauté de cette jeune fille, qui n'était pas moins remarquable par ses talents et son esprit; il avail pour elle un culte tic respecl el d'admiration, * et ne négligeait rien pour lui plaire1.

Rauch, qui vint à Home vers ce temps, fut également reçu chez le baron de llumboldt. Thorvaldsen accueillit le jeune artiste, alors tout à fait inconnu; et, avec le sentiment de bienveillance qui lui était naturel, il lui procura quelques travaux qui donnèrent au sculpteur berlinois l'occasion de se foire apprécier. Rauch lui plus tard chargé d'exécuter le mausolée de la reine Louise de l'eusse, destiné à Gharlottenbourg , ainsi qu'un grand nombre d'oeuvres importantes que possède la ville de Berlin.

[je jeune prince Louis de Bavière, devenu plus tard roi, el demeuré toujours ardent prolecteur des ails, entretenait dès celle

1 Thorvaldsen modela quelques années plus tard (1810) le portrait-buste <l«

mademoiselle Brun. Madame de Staël parle ainsi de «cite jeune lille dan- -mi livre de l'Allemagne :

» J'ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que la danse fût entièrement négligée; le seul phénomène qu'il v ait dans cet art en Allemagne, c'est Ida Brun, jeune fille «pie son existence sociale exclut de la vie d'artiste: elle a reçu de la nature et de sa mère un talent inconcevable pour représente] par de simples attitudes les tableaux les plus louchants on les plus belles statues; sa danse n'est qu'une suite de chcfs-d'u-u\ re passagers dont on voudrait fixer chacun pour toujours; il esl \rai que la mère d'Ida a conçu, dans son imagination, tout ce que sa fille sait peindre aux regards. Les poésies de madame Brun font découvrir dans l'ail et la Dature mille richesses nouvelles, que les regards distraits n'avaient point aperçues. J'ai \u la jeune Ida , encore

enfant, représentant Althée prête à brûler h- tison auquel est attachée La vie de

son fils Méléagre; elle exprimait, sans paroles, la douleur, les combats et la terrible résolution d'une mère; ses regards animés servaient sans doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur, mais l'art de varier ses gestes, et de draper en artiste le manteau de pourpre dont elle était revêtue, produisait au moins autanl d'effet que sa physionomie même; souvent elle s'arrêtait longtemps dans la même altitude, el chaque fois un peintre n'aurait pu rien inventer de mieux que le tableau qu'elle improvisait ; un tel lalenl est unique. »

époque une correspondance suivie avec Thorvaldsen. Rassemblant des marbres antiques pour composer le musée qu'il a créé à Munich, sous le nom de Glyptôthèque , il avait à Rome des agents fort zélés, à la piste de toutes les découvertes artistiques, mais qui souvent étaient embarrassés pour reconnaître dans les objets qu'on leur présentait les vrais antiques et les' ouvrages des faussaires. Thorvaldsen, dont le jugement était formé par une élude longue et passionnée des œuvres du grand art, ne s'y trompait pas. Nombre de fois les agents du prince eurent à se féliciter de l'avoir consulté. Un jour entre autres, il les avait empêchés d'acquérir un grand vase d'origine suspecte, que des brocanteurs prétendaient faire passer pour un chef-d'œuvre de l'antiquité grecque \ La supercherie de ces marchands ayant été dévoilée peu de temps après, le prince s'empressa de remercier le sculpteur, auquel il avait déjà fait des commandes importantes. Mais ces avis consciencieux finirent par attirer à l'artiste une foule de démêlés avec ceux que ses jugements incorruptibles entravaient dans leur commerce peu honorable.

A cette époque, des conflits d'une haute gravité allaient éclater dans les sphères politiques entre Napoléon et Pie VII. Le désaccord de l'Empereur et du Pape eut pour premier résultat l'occupation des Etats romains, puis celle de Rome même par l'armée française. Le général Miollis entra sans coup férir dans la ville, le 2 février 1 808, prit possession du château Saint-Ange et de tous les points dominants; le Pape ne fut plus souverain que de nom, jusqu'au moment où la résistance qu'il opposait à l'inflexible volonté de l'Empereur amena, le G juillet 1809, son enlèvement de Rome et la dispersion des cardinaux.

De tels bouleversements devaient naturellement apporter bien du trouble dans l'existence des artistes; toutefois, Thorvaldsen poursuivait ses travaux avec une persévérance qui témoigne de son attachement pour son art. Il fit une statue de Mars pacificateur, haute de huit pieds, dont le prince de Bavière lui commanda le

Thiele.

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marbre; niais le prince donna ensuite la préférence à un ^lilom's qu'il vit dans l'atelier du sculpteur.

YlAdonis, modelé en 1808, et don! la statue ne lui complètement achevée qu'en 18-'52, esl un chef-d'œuvre de grâce el de simplicité antique. Thorvaldsen travailla longtemps celle figure, ei le marbre, placé aujourd'hui dans la Glyptothèque de Munich, au centre de la salle des modernes, où Fou peut l'admirer sous tous ses aspects, présente cette particularité qu'il a été sculpté tout entier de la main de Thorvaldsen. Le prince de Bavière avait formellement stipulé qu'il en serait ainsi, car il savait que le maître avail pour habitude de laisser à ses praticiens le soin de dégrossir, et même d'achever ses marbres, ne se réservant en général que la dernière retouche.

Canova professait une très-vive admiration pour celle statue. Rencontrant un jour madame Frédérique Brun à la villa Doria, il lui dit : (f Avez-VOUS vu l'Adonis? » — « Pas encore. » — » Il faut le voir, reprit-il vivement, car cette statue est admirable, noble, simple, dans le vrai style antique, et pleine de sentiment, a Et d ajouta en s'échauffant : « Voire ami, madame, est un homme divin! » Puis, avant gardé quelques instants un silence pensif : " Il est pourtant dommage que je ne sois plus jeune! »

Malgré ces paroles bienveillantes, on pourrait être porté a croire, d'après quelques mots tic Thorvaldsen, que Canova n'agissail peutêtre pas toujours avec franchise envers son jeune émule. Celui-ci disait plus lard à un ami intime : m Lorsque Canova axait terminé un nouveau travail, il m'invilait habituellement à venir l'examiner : il voulait avoir mon opinion. Si je faisais quelques observations, par exemple que tel et tel pli de la draperie tomberait peut-être mieux de telle el telle façon, il reconnaissait toujours la justesse de ma remarque, el il m'embrassait, me remercianl avec effusion; mais il ne rectifiait jamais rien. Par politesse, je le priais aussi de visiter nies ateliers; il venait, mais il se bomail à me dire (pie tous mes ouvrages étaient excellents, excellent issimes , et qu'il n'y axait absolument rien à reprendre1. -,

1 Thiele.

A la suite d'un grand incendie à Copenhague, il fallu! réédifier plusieurs monuments publics : entre autres Christiansborg , le palais du roi et l'hôtel de ville. A cette Occasion, Thorvaldsen exécuta quatre bas-reliefs de forme ronde, destinés au palais : Prométhée et Minerve, Hercule et Hébé , Esculape et Hygie , Jupiter et Némésis.

Pendant cette année 1808, le (> mars, l'Académie de Saint-Luc, à Rome, ayant nommé l'artiste Accademico di merito, il exécuta, comme morceau de réception, un bas-relief fameux et souvent reproduit, connu sous ce titre : A genîo lumen. L'Art y est représenté sous la figure d'une femme prête à dessiner sur des tablettes, et attendant pour créer que le génie de l'inspiration ait versé l'huile dans la lampe.

Le titre de membre de l'Académie de Saint -Luc donnait à Thorvaldsen le droit de participer à la direction des élèves de cette école. Cependant son influence fut entravée par des cabales que l'on a quelquefois attribuées, bien à tort, croyons-nous, à Canova, tandis qu'elles étaient suscitées par des artistes sans mérite, jaloux de ce qu'un (t barbnre venu des dernières limites du Nord » leur enlevât leurs travaux et leur gloire. Les élèves de Thorvaldsen furent assez longtemps maltraités; on s'efforça de les humilier, el ils curent à se plaindre de quelques injustices.

Durant la période qui précéda l'enlèvement du Pape, Thorvaldsen, outre ces vexations suscitées par l'envie, éprouva des pertes cruelles ; la mort lui enleva d'abord son ancien camarade d'école l'architecte Stanley, et peu de temps après son premier protecteur à Rome, son ami Zoëga. Ce sage conseiller de l'artiste mourut le 10 février J80i). Thorvaldsen, qui lui avait donné les soins les plus attentifs pendant tout le temps de la maladie, moula h' masque et modela le buste du défunt, puis dessina le portrait qui accompagne la Biographie de Zoëga par Weldker. Il ne s'en tint pas là; reportant sur la famille de son ami une partie de l'affection qu'il avait pour lui, il intervint dans les affaires de la succession, qui lui occasionnèrent de nombreux embarras.

Malgré les agitations politiques, les chagrins et les tracas per-

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sonnels, l'année 1S0U ne lut point stérile pour l'œuvre qui nous occupe; c'est alors en effet que Thorvaldsen conçut la première et la meilleure composition d'Hector chez Paris et Hélène. Nous pouvons encore citer quatre bas-reliefs : l'Amour vainqueur du lion, la Naissance de Vénus, l' Amour })i(jué pur une abeille, Mercure remet à /no Bacchus enfant.

En 1810, le roi de Danemark ayant nommé Thorvaldsen chevalier du Danebrog, on prit l'habitude a Rome, suivant eu cela l'usage de la Péninsule, de l'appeler cavalière Alberto. G'étail un procédé commode pour éviter la prononciation de son nom danois, Thorvaldsen, qui a toujours offerl une grande difficulté aux Italiens.

Aux années 1810 et 181 l se rapportent deux graciëuses compositions, V Amour ranimant Psyché évanouie} Bacchus présentant lu coupe à l'Amour, ainsi que deux autres bas-reliefs figurant l'Eté H l'Automne. Ajoutons aux travaux de cette époque la statue colossale de Mars, reprise d'après une ébauche antérieure de quelques années, et groupée cette lois avec une statue de l'Amour; le buste de la charmante mademoiselle Ida Hrun, dont il appréciai! tant la grâce et l'esprit; et son propre portrait en Menues colossal. La jolie statue de Psyché paraît également appartenir à l'année 181 L.

La renommée que Thorvaldsen s'était acquise allait toujours grandissant, et les Danois, qui en étaient justement fiers, commençaient à manifester le plus vif désir de voir le sculpteur parmi eux. L'artiste avait quitté son pays jeune et presque ignoré; il était maintenant célèbre, et sa patrie le réclamait avec instance. Lue carrière de marbre venait d'elle découverte en Norvège. Le prince héréditaire de Danemark saisit ce prétexte pour écrire à Thorvaldsen et le presser de venir se fixer, au moins temporairement, à Copenhague1. Christian-Frédéric mettait beaucoup d'em-

1 Voici la lettre du prince à Thorvaldsen. Elle lui fut remise par le baron de Schubart, qui avait été faire un voyage à Copenhague :

« Monsieur le professeur et chevalier, » Il vous sera peut-être agréable de recevoir ces lignes d'un compatriote qui vous estime beaucoup et qui sail apprécier votre mérite. C'est pourquoi je

pressentent à protéger les arts, et s'efforçait autant qu'il dépendait de lui de les taire prospérer dans son pays. La lettre du prince n'était pas la seule qui sollicitât l'artiste, également appelé par ses amis. II eût cédé de grand cœur, et il avait même fait quelques préparatifs préliminaires de voyage, lorsqu'il fut décidément retenu à Rome par une commande d'une importance tout à fait exceptionnelle.

17 Académie de France à Rome venait de recevoir l'ordre de faire orner avec une grande magnificence le palais du mont Quirinal. On annonçait la prochaine visite de l'empereur des Français; le temps pressait, et les travaux commencèrent aussitôt. L'architecte

profite de cotte bonne occasion pour vous faire mes compliments les plus chaleureux.

» Le goût que j'ai pour les arts, l'empressement que je mets à les propager dans mon pays, m'inspirent naturellement le désir de voir et de connaître le premier artiste de sa profession et de son temps.

» Des travaux vous attendent ici. Vous aurez les moyens d'y déployer votre riche et féconde activité. Vous pourrez et vous voudrez certainement rendre service à l'Académie, qui a vu avec joie vos premiers progrès dans la carrière des arts, et qui s'est empressée d'admettre dans son sein un homme capable d'exercer une action aussi heureuse sur les artistes débutants.

» L'Italie aujourd'hui est à peine ce que vous l'avez connue. La patrie est toujours la même. Peut-être trouverez -vous aussi que la lumière des arts a acquis de l'éclat chez nous. Que ne gagnerait-elle pas avec votre concours!

» Mais je ne veux pas employer la persuasion. Je m'en rapporte à vos propres sentiments pour tout ce qui regarde l'accomplissement de mes souhaits les plus chers en qualité de Danois et de président de l'Académie des beaux-arts.

» M. le baron de Schubart, chambellan de Sa Majesté, qui veut bien se charger de cette lettre, vous remettra un échantillon de ce marbre blanc qu'on vient de découvrir en Norvège, et dont on attend ici sous peu un gros bloc. Il sera suivi de plusieurs autres que vous aurez à votre disposition, et je ne doute pas que, pendant le temps que vous séjournerez au milieu de nous, vous ne soyez à même d'exécuter des sculptures en marbre. Regardez cela comme une raison de plus pour hâter votre retour, et ne croyez pas que je veuille renfermer votre activité dans des limites qui seraient trop restreintes pour vos talents. Vous serez toujours libre d'aller chercher des inspirations dans ces contrées heureuses qui vous possèdent à présent. Je ne vous demande que quelques jours de votre vie au service de la patrie.

» Je suis avec considération, Monsieur le professeur, voire affectionné,

» Christian-Frédéric,

» Prinrc Je Danemark et de Norvège.

» Copenhague, ce 20 décembre 1811. »

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Stern, qui les dirigeait, offrit à Thorvaïdsen de composer les basreliefs destinés à former la frise d'une des plus vastes salles, en lui laissant le choix des sujets. Le sculpteur entreprit de représenter Y Entrée <ï Alexandre le Grand dans Babylone. C'est une des plus considérables et des plus importantes de ses œuvres; il s'y mil avec beaucoup d'ardeur, et il n'avait pas de temps à perdre, puisque cet énorme travail devait être terminé dans l'espace de trois mois. S.' attachant avant tout à donner un large style à cette composition, il renonça forcément à apporter aux détails tout le soin désirable; mais la frise devait cire placée à une assez grande hauteur pour que le fini de l'exécution ne fût qu'une question secondaire. Des qu'un morceau était sorti de ses mains, il prenait en toute hâte, sur l'argile, un moule perdu ', d'où l'on ne pouvait tirer qu'un seul exemplaire. Ceux qui voyaient de près ce travail ne concevaient pas une haute idée de l'œuvre. Malgré toul le zèle de l'artiste, la Irise ne fut complète qu'au mois de juin 1812. Mais alors, réuni et placé à la hauteur voulue, cet ouvrage surpassa de beaucoup ce qu'en attendaient les amis eux-mêmes de Thorvaïdsen; les imperfections de l'exécution disparaissaient, pour ne laisser voir qu'une composition harmonieuse, et qui rappelait heureusemcul les admirables frises de l'antiquité.

Avant que les morceaux du Triomphe d'Alexandre fussenl enlevés de son atelier, Thorvaldsen, suivant le conseil de l'architecte Mallins, en prit un moule d'après lequel lut coulé un nouveau plaire. Il pensait, en effet, que le roi de Danemark serait sans doute bien aise de posséder un exemplaire de celle composition, qui pouvait trouver une place très - convenable dans la salle do chevaliers du nouveau palais. C'esl d'après ce plaire qu'il exécuta plus tard le premier marbre commandé par Napoléon I'1, et qu'on croit avoir été destiné au temple de la Gloire, aujourd'hui l'église de la Madeleine"2, l ue somme de trois cent vingi mille francs avail été allouée pour l'exécution; la moitié seulement eu était payée lorsque les revers de la fortune conduisirent le conquéranl a l'île

1 Thiele.

' Thiele.

d'Elbe. Le gouvernement des Bourbons ne mit aucun empressement à encourager l'achèvement d'une œuvre destinée à glorifier le nouvel Alexandre, et l'artiste fit des démarches auprès de plusieurs cours, offrant de vendre la frise à celle qui lui donnerait la somme nécessaire pour la terminer. Mais il ne réussit auprès d'aucun souverain, et ce fut un simple particulier, un amateur riche d'ailleurs, le comte de Sommariva, qui en fit l'accpiisition au prix de cent mille francs.

Plusieurs critiques avaient été adressées à la première œuvre, un peu hâtive, et Thorvaldsen tint compte de celles qui lui parurent fondées. Il reprit sa composition avec le plus grand soin, et changea d'abord l'attitude de la figure principale : Alexandre sur son char avait une pose trop théâtrale; l'artiste la corrigea heureusement, et apporta encore plusieurs modifications de détail aux autres parties de la frise. Tandis qu'il travaillait à ce marbre, il modela pour le gouvernement danois un nouvel exemplaire en plâtre, car, au vif regret de l'artiste, l'état des finances du Danemark ne permettait pas alors de plus grands frais. Il remania, on peut le dire, toute son œuvre, et les Romains en furent tellement épris qu'ils donnèrent à Thorvaldsen le surnom un peu singulier de patriarche du basrelief1. Plus tard, il eut la satisfaction d'exécuter cette frise en marbre pour ses compatriotes.

Le 12 février 1812, le sculpteur avait été nommé membre de l'Académie impériale de Vienne. Bien que le Triomphe d'Alexandre exigeât de lui un travail constant, il entreprit cependant cette même année plusieurs autres grands ouvrages. Le discours prononcé le 2G juin par Napoléon, à l'occasion de la conférence générale de Varsovie, donna lieu d'espérer le rétablissement du royaume de Pologne, et le gouvernement national polonais voulut élever un monument pour perpétuer un tel souvenir. Les paroles de F Empereur furent gravées sur une table de marbre, et l'architrave surmontant cette table dut être supportée par deux cariatides, qui furenl commandées à Thorvaldsen. Mais ces deux morceaux eurent

1 Nagler.

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un sort semblable à celui du Triomphe d 'Alexandre ; l'artiste étant tombé malade, ne put les terminer assez promptement , et lorsque l'oeuvre fut accomplie, il n'y avait déjà plus de Pologne! Ces ligures furent acquises plus laid par le gouvernement danois, et placées de chaque coté du trône royal à Christiansborg.

En 1813, aux mois de juin et de juillet, Tborvaldsen , atteinl assez fortement d'un nouvel accès de la fièvre maligne dont il avait déjà souffert plusieurs fois, fut obligé d'interrompre ses travaux. A la même époque, le baron de Schubart se disposait à se rendre aux eaux de Lucques avec la baronne sa femme dont la santé était profondément altérée, et il écrivit à Tborvaldsen , le priant avec instance de venir le joindre à Montcncro pour aller ensemble à Lucques. C'était de toute manière une heureuse occasion pour l'artiste, et ses amis le pressèrent vivement d'en profiter \ la jalouse Anna-Maria elle-même ne fit point de résistance, car elle comprit ([ne Tborvaldsen avait sérieusement besoin de repos. Celui-ci était plus retenu que jamais auprès de sa maîtresse, qui lui avait depuis peu donné une fille, objet de vive tendresse pour le père. Il se décida néanmoins à laisser la mère et reniant aux soins d'une famille italienne avec laquelle Anna-Maria était liée intimement : Angelo Gremaschi, marchand de curiosités, sa femme et ses deux filles.

Ayant mis ses affaires en ordre1 et pris quelques dispositions pour ses ateliers, il partit pour Montcncro et de là se rendit à Lucques avec le baron et la baronne. Il trouva plaisir au séjour «les eaux; sa réputation lui valait des égards liai leurs; il était surfont sensible aux attentions que lui témoignaient de jeunes et jolies femmes. Tborvaldsen, à celle époque, était tout à fait devenu boninie du monde, et, quand il le voulait, il tenait parfaitement sa place dans la société la plus choisie. La grande -duchesse de Toscane, qui était alors à Lucques, lui lit un accueil si bienveillant

1 Restait à pourvoir au sort de ses deux chiens , Perrucca et Te\ erino. < )n sait l'attachement de Thorvaldsen pour ces animaux. Un ami dans lequel il avait toute confiance et (jui devint depuis un artiste célèbre, le sculpteur Rodolphe Sliadow, consentit à les prendre chez lui. (Thiele.)

([ue le bruit s'en répandit au delà de la ville. Rien, d'ailleurs, ne permet de supposer qu'il ait eu auprès d'elle plus qu'un succès d'artiste; mais la princesse l'ayant ensuite appelé à Florence, dans l'intention de lui confier des travaux considérables, la renommée fit courir une foule de versions sur ce fait tout simple en lui-même, et le bruit en étant venu jusqu'à Rome amena une grande agitation dans la maison de la signora Gremaschi. Le conseil féminin en tira les conclusions les plus exagérées, au point que l'inquiétude fit, dit-on , tourner le lait de la jalouse Anna-Maria 1 .

Au mois de décembre, Thorvaldsen rentra tranquillement à Rome, bien rétabli par un repos de quelques mois; et il se réjouissait d'apprendre, par les lettres qu'il recevait de Montenero, que la baronne de Sehubart ressentait également l'effet salutaire des eaux, lorsqu'au mois de février 1814 il fut tout à coup informé, par une lettre du baron, que cette excellente femme venait de succomber après une très -courte maladie. Il en éprouva une vive douleur. La baronne était, en effet, une personne modeste autant que distinguée; sans ostentation, elle se plaisait à rendre service aux artistes, et elle avait toujours été pour Thorvaldsen en particulier une protectrice aimable et une véritable amie. Le sculpteur, ayant à cœur de donner un pieux témoignage de sa reconnaissance envers la défunte, se mit à l'œuvre aussitôt, et modela un bas-reliei dans lequel le mari est représenté cherchant à rappeler son épouse à la vie, tandis que le génie de la mort en éteint le flambeau.

Au moment même où Thorvaldsen venait de perdre celle qui avait été sa meilleure amie, un jeune homme nommé Pietro Tenerani, qui devait être un jour son élève le plus remarquable, entrait dans ses ateliers. Tenerani était neveu d'un certain Pietro Marchetti, marbrier de Carrare, qui fournissait habituellement au maître les blocs de marbre nécessaires à ses travaux.

Un jeune peintre danois, Eckcrsbcrg, vint à Rome à la même époque, et Thorvaldsen lui prêta un bienveillant appui. Le peintre fut bientôt l'ami du sculpteur, dont il fit le portrait , l'un des plus

1 Thiele.

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ressemblants que l'on possède : un peu froid, mais finement touché, il donne une idée très-exacte de la physionomie de Thorvaldsen à l'âge de quarante ans.

En 1814 l'artiste composa le bas-relief de Nessus et Déjanire, et il reprit le sujet de V Amour vainqueur 3 dont une composition antérieure ne l'avait pas satisfait. Une petite statue, l'Amour enfant, et celle de la jeune Georgina Kussell, datent du même temps.

A l'année 1815 se rapportent quatre bas -reliefs d'une haute importance : r Atelier de Vulcahi , où se trouvent groupés près du dieu, Vénus, l'Amour et Mars; la belle composition, Achille et Priant, dont nous avons déjà parlé, œuvre grande et savante, et, à notre avis, le chef -d'auivrc de Thorvaldsen; enfin, les deux médaillons si célèbres, V Aurore et la Nuit. Ce dernier fut, dit-on, couru dans une nuit d'insomnie, et exécuté en un jour. C'est d'ailleurs une œuvre vraiment inspirée : l;i déesse des ombres, lancée dans l'espace avec une légèreté infinie, s'envole, emportant dans ses bras ses deux enfants, le Sommeil et la Mort. L'Aurore est un pendant; c'est aussi une œuvre remplie de grâce, niais elle n'a pas la même valeur que le médaillon précédent. Il y a entre ces deux ouvrages toute la distance qui sépare de l'inspiration subite, irrésistible, l'effort ingénieux et réfléchi. Ces deux compositions, très-appréciées des connaisseurs, acquirent promptemenl une grande faveur dans le publie; elles furent gravées sur pierres fines et sur coquilles, moulées en plâtre et en pâte, reproduites en un mot sous toutes les formes.

Tandis ([ne ces deux bas-reliefs augmentaient encore la réputation de Thorvaldsen à Rome, et que les Italiens eux -mêmes, malgré leur jalousie instinctive contre les étrangers, ne pouvaient lui refuser leurs éloges, quelques-unes de ses œuvres, et surtout une belle série de dessins en von es à l'Exposition de Copenhague, attiraient plus que jamais sur le sculpteur l'attention de ses compatriotes. Ce roi Frédéric VII, qui régnait alors en Danemark, avail fort peu de connaissances en matière d'art. Nature tranche et loyale, il ne chercha pas à prendre les apparences d'un rôle qu'il sentait ne

pas convenir à la tournure de son esprit, et il laissa volontiers ce soin et cet honneur à son fils, le prince Christian- Frédéric. La capitale n'était pas encore sortie des décombres dans lesquels le bombardement de 1807, par les Anglais, l'avait laissée, et il restait beaucoup à réédifier. Le prince, malgré l'insuccès de sa première démarche, était si désireux d'obtenir de Thorvaldsen un concours dont il comprenait toute l'importance, qu'il était prêt à tenter tous les efforts pour parvenir à son but. Il engagea donc vivement les amis de l'artiste à joindre leurs prières aux siennes, et le sculpteur reçut presque en même temps plusieurs lettres pressantes, dans lesquelles on lui exposait l'estime que tout le monde à Copenhague faisait de son talent, et combien le secours de ses lumières était nécessaire. On lui disait en même temps qu'il ne serait pas digne de lui d'en priver sa patrie.

(t II est encore souvent question de toi et de tes ouvrages (lui écrit son ami le professeur Brondsted, à la date du 2 décembre 1815), non-seulement parmi le petit nombre des personnes qui ont réellement l'amour et la connaissance de l'art, mais encore dans deux autres publics, dont les jugements, bien qu'au fond peu dignes d'estime et quelquefois tout à fait récusâmes, ont cependant de Y importance, à cause de l'influence prépondérante qu'ils exercent sur la vie sociale. J'entends par ces deux publics, la foule, et ce qu'on appelle communément le beau monde ou la noblesse. Les opinions de cette classe ne sont souvent ni grandes ni nobles, comme une longue expérience l'a démontré. Je dois pourtant leur rendre cette justice, que, dans ces derniers temps, on a parlé de toi partout avec un enthousiasme qui m'a fait un vif plaisir, ainsi qu'à tes autres amis, quoiqu'il nous ait été facile de voir que cette admiration ne prenait sa source ni dans des idées justes de l'art en général, ni dans des appréciations bien nettes de ton génie et de ton mérite en particulier. »

La lettre du professeur Brondsted se terminait par cette phrase : (t Bref, la conclusion de tout ceci est que tu dois venir, pour le pays autant que pour l'art et pour toi-même. » Cela était vrai, et Thorvaldsen le comprit. Mais bien qu'il eût le désir sincère de

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faire profiter sa patrie des connaissances qu'il avait acquises en matière d'art, il fut forcé de remettre cette satisfaction à une époque ultérieure. Pour exécuter les commandes qui surgissaient de tous côtés, il venait précisément de donner une nouvelle extension à ses travaux. Au pied des hautes terrasses du palais Barberini, à l'angle de la place et de la ruelle Yicolo délie Colonnette, il avait remarqué trois bâtiments continus, bordant un jardin, et qu'il trouvait tout à fait à sa convenance pour y établir trois ateliers1. Il s'y installait au moment où on l'appelait à Copenhague, et c'est là qu'il vécut de longues années, composant des œuvres nouvelles, et les faisant répéter par ses élèves. 11 ne put donc que répondre une lettre d'excuses au prince de Danemark, alléguant les nombreux engagements pris et l'obligation d'y satisfaire, et promettant en même temps de ne plus en contracter de nouveaux, afin de pouvoir se rendre aux vœux de ses concitoyens dès le printemps de l'année suivante. Mais différentes circonstances imprévues l'empêchèrent de réaliser ce projet, qu'il ne mit définitivement à exécution qu'au mois de juillet 1810.

Cette période du séjour de Thorvaldsen à Rome fut encore féconde en grandes productions. En 1816, il modela une nouvelle statue d' llébé , variation de celle qu'il avait composée dix ans auparavant. Le sein droit de la première est nu; la seconde, plus richement drapée dans son chiton, a les seins également couverts, el tout dans son maintien respire la grâce pudique. 11 lit aussi un nouveau Ganymède . Le premier présente la coupe pleine, le second verse d'une amphore le nectar des dieux.

('/est dans le cours de la même année «pie lui terminée la Vènuss cette belle et noble ligure que l'artiste a si longuement étudiée, el pour laquelle il a successivement employé plus de trente modèles. Le maître laissa de côté son premier essai de 1805, dont il n'avait pas été satisfait, et il consacra trois années d un travail assidu à l'achèvement de cette nouvelle figure, l'un de ses ouvrages les plus soignés. Cette statue fut souvent reproduite : les premiers exem-

1 Thiele.

plaires en marbre furent exécutes pour lord Lucan, la duchesse de Devonshire, et un peu plus tard pour sir Henry Labouchère. M. Thicle rapporte qu'ils coururent de grands dangers avant d'arriver en Angleterre, aux lieux de leur destination. C'est ainsi que le marbre de la duchesse de Devonshire fut brisé au bras gauche, lors du débarquement; et pour dissimuler cette rupture, on a paré d'un bracelet d'or le bras de la statue. Cet exemplaire est au château de Chatsworth. Quant au marbre de lord Lucan, il fit naufrage sur les côtes d'Angleterre avec le navire qui le portait. Mais (( Vénus Astarté, fille de l'onde amère », sortit de nouveau du fond des eaux, grâce aux efforts que l'on fit pour la sauver. Elle était intacte! Enfin la statue, impatiemment attendue par sir Henry Labouchère, était arrivée à bon port. Déjà le bras puissant de la grue l'enlevait du navire, lorsque le câble se rompit, et la lourde caisse passa au travers des écoutilles pour tomber pesamment à fond de cale. Par bonheur la cargaison se composait de blé, et la déesse fut encore une fois préservée. Cérès avait sauvé Vénus.

En même temps qu'il achevait la F émis, Thorvaldsen exécuta cette célèbre restauration des marbres d'Egine qui lui fit, et à bon droit, parmi les savants autant d'honneur que ses belles productions personnelles. Ce n'était pas en effet une entreprise vulgaire que celle d'un travail de cette nature, et il fallait une grande science de l'art grec pour se mesurer avec les difficultés qu'il présentait. Mais nous avons vu que Thorvaldsen possédait une intelligence admirable de cet art, et il l'a prouvé cette fois mieux que jamais, car il est douteux qu'on eût trouvé aucun autre artiste en état de résoudre ce problème d'une façon aussi satisfaisante.

On sait que ces marbres avaient été découverts en 1811 dans l'île d'Egine par le baron de Haller, Cockerell, Forster et Linkh. Ils ornaient autrefois le fronton d'un temple consacré à Jupiter Panhellénien. En 1812, le prince de Bavière les acheta, au prix de 150,000 francs, et c'est lorsqu'ils furent transportés à Rome que Thorvaldsen fut chargé de les restaurer : un grand nombre de fragments, des membres entiers, manquaient. L'artiste, en homme qui sait, comprit toute l'importance de la tâche qu'on lui imposait;

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