VIE DE T II OR V A L DS E N
aussi n'est-ce qu'avec une certaine répugnance qu'il en accepta la responsabilité; niais, une fois à l'œuvre, il se passionna pour ce travail, qui devint son occupation favorite. Afin d'y procéder plus sûrement, il loua sur le Corso un local assez vaste pour pouvoir disposer tous ces fragments, recomposer le fronton, en étudier l'ensemble et suppléer avec précision aux lacunes, en conservant dans toute sa pureté le style semi-hiératique de L'oeuvre. Thorvaldsen n'employa pas plus d'une année à l'achèvement de cette restauration. Les statues étaient en marbre de Paros, et il apporta le plus grand soin à assortir la teinte des morceaux refaits, de façon à tromper, ou peu s'en faut, un œil exercé. Il arrivait souvent que quelqu'un des nombreux curieux dont l'atelier rece vait chaque jour la visite, lui demandait quelles étaient les parties modernes. « Je ne saurais le dire, répondait en riant le sculpteur; j'ai négligé d'y faire des marques, et je ne m'en souviens plus. Voyez si vous pouvez les reconnaître vous-même. " Malheureusement les fragments rapportés de ce magnifique fronton, que possède la Glyptothèque de Munich, se distinguent aujourd'hui au premier coup d'œil par la différence de couleur; la teinte du marbre moderne, si soigneusement assortie, devait en effet se modifier a l'air, tandis que celle du marbre antique était désormais immuable.
L'année suivante, en 1817, Thorvaldsen produisit, outre un marbre de V Amour vainqueur modelé en 1814, une Bacchante connue sous le nom de la Danseuse, le buste de Lord Byron, un Jeune berger avec son chien , un groupe de Ganymède cl l'Aigle, et une statue de l'Espérance. D'après le poëte Andersen, dans le Conte de ma vie, Thorvaldsen aurait rapporté en ces ternies son entrevue avec l'auteur de Childe-Harold : « G'esl a Rome que j'eus a faire la statue de lord Byron. Quand ce noble personnage vin! poser dans mon atelier, il s'assit en lace de moi, et aussitôt il affecta un air étrange et tout à lait différent de sa physionomie naturelle. « Mylord, lui dis-je, veuillez rester assis tranquillement ; mais, je vous en prie, ne prenez pas un air si désolé. » — « ('/est L'expression qui caractérise mon visage, » répliqua Byron. — « Vraiment! n dis-je, et, sans m' embarrasser de celle prétention, je me mis à travailler à mon
idée. Quand le buste fut terminé, tout le inonde trouva qu'il était d'une ressemblance frappante 5 mais le lord en fut peu satisfait. « Cette figure n'est pas la mienne, dit-il, j'ai l'air bien plus malheureux que cela. » Car il voulait obstinément avoir l'air malheureux ! » On voit que la nature naïve de Thorvaldseu avait peine à comprendre cette immense infortune d'imagination. Le génie de ces deux hommes était profondément opposé, comme la trace que chacun d'eux a laissée dans l'histoire de l'art est divergente.
Le groupe de Ganymède et l'Aigle , celui du Jeune berger avec un chien et la statue de V Espérance portent l'empreinte de l'étude assidue que pendant toute une année l'artiste venait de faire des Eginètes , et ces ouvrages ont une sévérité de style particulièrement remarquable. Tandis que Thorvaldsen travaillait au Ganymède , le modèle qui posait alors pour cette figure , modèle dont les formes étaient d'une pureté presque exceptionnelle, étant allé s'asseoir dans un coin de l'atelier, prit une attitude si heureuse, que le sculpteur en fut frappé. Il conçut alors la composition du Jeune Berger, auprès duquel il a placé son chien favori Teverino. Quant à la statue de l'Espérance, c'est une œuvre tout à fait archaïque. Un marbre réduit en a été érigé plus tard sur la tombe de la baronne de Humboldt.
Plusieurs Académies avaient déjà fait au sculpteur danois l'honneur de l'accueillir dans leur sein; au mois de septembre 1817, celle des beaux-arts de Pérouse lui adressa un diplôme d' Accademico di merito, et il devint membre de celle de Carrare le 13 février 1818. La restauration des marbres d'Egine avait aussi valu à Thorvaldsen le titre de membre de l'Académie romaine d'archéologie.
On rapporte que l'artiste se promenant un jour sur le Corso, vit un portefaix assis sur une borne dans une attitude à la fois naturelle et singulière qui le frappa vivement. Suivant son habitude, il en prit un rapide croquis sur son album, et ce croquis lui donna le mouvement du Mercure, l'une de ses meilleures créations, terminée l'année suivante '. Plusieurs marbres ont été exécutés de cette belle et sévère composition.
VIE DE THORVALDSEN. 57
Lrélégante statue do la princesse Baryatinska est de la même année. Thorvaldsen a su conserver à ce portrait toute l'aristocratique distinction du modèle et son allure britannique (la princesse était Anglaise), sans pour cela s'écarter de la sévérité et de la pureté du style antique. Cette statue est, à notre avis, dans tout l'œuvre de l'artiste, la plus belle représentation d'une figure contemporaine l'ai' suite de diverses circonstances ', le marbre, morceau d'une très-bonne exécution, est demeuré dans l'atelier de Thorvaldsen, d'où il a passé enfin dans son musée.
Jésus donnant à saint Pierre les clefs du paradis, qu'on voit en marine dans la chapelle du palais Pitti à Florence, a été modelé à la même époque, et c'est aussi pendant cette période que fut achevé le jjroupe des Trois Grâces. La première ébauche en avait été faite en 1817, et le maître avait confié à son élève Tenerani le soin d'étudier séparément chaque figure pour ramener au point. Ce premier travail achevé, Thorvaldsen prit seul en main l'ouvrage el le termina entièrement j plus tard, il composa une répétition assez différente du premier groupe. Bien qu'elle ait obtenu d'éminents suffrages, nous ferons des réserves sur le mérite de celte œuvre, dont ni l'une ni l'autre variation ne nous satisfait réellement. Quant au petit Amour qui figure dans toutes deux, il fut justemenl apprécié, et il en existe, dit-on, plus de dou/e marbres séparés.
1 La statue avait été commandée par le prince Baryatinski pour le prix de 3,000 écus romains, dont il paya un tiers d'avance, l'-r seigneur étanl mort, Thorvaldsen néyliyca de s'informer de l'adresse de la princesse, qui inourul plusieurs années après, avant tout à tait oublié sa statue. Le fils réclama le portrait de sa mère, offrant de payer le complément du prix. Mais à cette époque le Musée de Copenhague, déjà mis eu possession de la riche succession de l'artiste, ne crut pas devoir se dessaisir d'une œuvre aussi précieuse. La somme versée fut restituée au jeune prince, pour lequel M. Bis>en exécuta une copie en marbre.
IE
I, E NID d'aMOURS.