CHAPITRE QUATRIÈME
Miss Mackenzie Seaforth. — Maladie de Thorvaldgen. — Séjour à Albano. — Rétablis sèment. — Excursion à N aptes. — Liaison avec une dame viennoise. - - Ruptures. - Départ nour le Danemark.
Pendanl les deux dernières années que Thorvaldsen passa en Italie avant son départ pour Copenhague, le trouble de son cœur apporta dans sa vie une profonde agitation. La pauvre Anna-Maria , si accessible aux impressions d'une tendresse jalouse, eul à subir de redoutables
rivalités : elle dnl lutter à la fois contre une Anglaise aussi chaste que bien née, et contre une séduisante Viennoise.
La célébrité d'un homme exerce un
grand attrail sur L'esprit «les femmes les plus intelligentes. Tandis que d'autres, moins nobles dans leurs penchants, se laissent séduire parle titre ou par la fortune, celles-ci, entraînées par la gloire de 1 artiste, en viennent bien facilement à se passionnel' pour sa personne. On peut dire 411" il en fut ainsi pour Thorvaldsen.
I AMOUR TB I o M [■ 11 \ \ T.
Absorbé par ses travaux, par son amour de l'art, il eût sans doute fermé son cœur aux séductions si elles n'eussent pas été incessantes. Qu'on nous pardonne d'entrer ici dans l'intimité de sa vie. Ce que nous en montrerons nous semble de nature à faire connaître son caractère, et d'ailleurs les sentiments de l'homme ne peuvent être indifférents à ceux qui admirent l'œuvre de l'artiste.
Thorvaldsen s'était lié avec plusieurs familles anglaises qui prenaient un vif intérêt à son bonheur. De leur avis, rien n'était plus désirable pour le maître, dont la santé exigeait alors de grands soins, qu'une vie paisible et régulière. Des lettres trouvées plus tard mettent sur la trace d'une sorte de conspiration menée prudemment et de longue main '. Dans la première, écrite par M. Arthur Carignan, ce gentleman fait naïvement une peinture des plus engageantes du bonheur que goûte un de ses amis dans son ménage.
Quelque temps après, le post- scriptum d'une autre lettre de ce même Anglais introduit incidemment la personne destinée à jouer le premier rôle dans ce chaste roman : « Il se peut, dit-il, que miss Mackenzie Seaforth vienne voir votre atelier en compagnie d'une dame plus âgée. Dans ce cas, je vous la recommande de mon mieux , d'autant plus que cette jeune personne a de très-heureuses dispositions, non-seulement pour les beaux-arts en général, mais en particulier pour l'art de modeler. »
Miss Francesca Mackenzie, qui appartenait à une honorable famille d'origine écossaise, vint en effet, accompagnée de sa tante mistress Proby. Elle n'était pas remarquable par sa beauté, niais elle pouvait plaire par des charmes plus sérieux : douée d'un esprit distingué, très-instruite, elle était surtout intelligente des choses d'art, et avait un goût véritable et une aptitude réelle pour la sculpture. Elle rendit de fréquentes visites à l'artiste, pour lequel elle se prit tout d'abord d'une grande admiration et bientôt d'une profonde sympathie.
1 Thiele.
VIE DE THORVALDSEN. (11
Au printemps de 1818, pendant une exclusion à Tivoli, en nombreuse et gaie compagnie, Thorvaldsen fut saisi par le froid, le soir, près des cascatelles. Dès le lendemain , atteint d'un violent accès de fièvre, il fut obligé de rester à Tivoli et de garder le lit. Cet état paraissant s'aggraver, pour éviter l'air si pernicieux aux malades en cet endroit, on le transporta à Albano, dans l'espoir qu'il se rétablirait promptement. L'artiste n'eut pas la patience d'attendre la guérison, et, malgré tous les conseils, il revint à Rome dans un tel état de langueur, que son ancienne humeur mélancolique reparut. Ses amis commencèrent à s'en effrayer sérieusement; on insista pour qu'il retournât à Albano, dont l'air pur pouvait le soulager; mais il refusa obstinément de s'en aller ainsi seid , loin de toutes ses relations.
Miss Mackenzie, profondément affectée de voir en pareil danger le grand artiste son ami, lui promit d'aller s'installer avec sa tante à Genzano, qui est tout proche d' Albano, ce qu'elle fit en effet. Thorvaldsen suivit ces deux dames, qui lui rendirent de fréquentes visites, et vinrent même habiter Albano, pour être pins à portée de lui donner les soins que réclamait son état. Cel empressement affectueux, ces soins délicats, joints à la pureté du climat, eurent un heureux effet, ei miss Mackenzie eut le bonheur de voir Thorvaldsen revenir peu à peu à la vie et à la santé. Douce joie d un si honnête triomphe pour la jeune fille, tendre reconnaissance d'un cœur d'artiste qui, au printemps, dans cette belle Italie, se sent renaître sous l'influence d'une femme, il n'en fallait pas davantage pour créer un lieu plus étroit.
Souvent les hommes dont l'esprit est sans cesse en activité et la vie absorbée par le travail, demeurent jeunes plus longtemps que ceux dont l'existence n'a été occupée que de frivolités. 11 arrive que ces penseurs, ces travailleurs infatigables, détournés un instant de leur voie ordinaire par quelque circonstance fortuite, livrent leur co'iir avec la naïveté d'un enfant el reprennent leur jeunesse au point où ils semblent l'avoir quittée.
Thorvaldsen avait quarante - huit ans. Qu'il se laissai guider par un tendre sentiment, rien de plus naturel; mais ce qui peul
paraître change, c'est de voir avec quel abandon il s'y livre. Il semble vraiment qu'il n'ait que vingt ans. Au lieu de retourner à Rome, il improvise, tout convalescent qu'il est, un voyage de plaisir à Naplcs, et ceux qui l'entourent se laissent entraîner et le suivent. Durant tout le voyage, ce n'est plus Thorvaldsen , c'est un jeune amoureux. Dans les charmantes excursions à Sorrente, à Capri, à Iscbia, il ne sait plus dissimuler les élans de son cœur, au point que, voyant en péril sa réserve britannique, miss Mackenzie doit parfois s'armer de froideur, et que, maintenu par elle dans une prudente retenue, l'artiste paraît éprouver tous les tourments de l'amour.
Bientôt à Rome il fut bruit de cette aventure et du prochain mariage de Thorvaldsen. On lui envoya même à ce sujet des lettres de félicitation :
« Miss Mackenzie est une aimable personne, lui écrit le baron de Schubart, de Rome à Naplcs, où est encore l'artiste; elle est d'une naissance distinguée, d'une éducation et d'une culture intellectuelle sans pareilles. Tous les Anglais la tiennent en haute estime, et la faveur dont vous jouissez auprès d'eux ne pourra que s'accroître si vous épousez leur compatriote. Elle a trop bon cœur pour ne pas vous rendre parfaitement heureux, et tout le monde applaudira à cette union de deux personnes aussi excellentes. Je suis même persuadé que, s'il le fallait, miss Mackenzie adopterait volontiers la petite Elisa comme son propre enfant. »
Thorvaldsen ne répondit pas.
11 revint à Rome au mois d'octobre, et sa première entrevue avec Anna-Maria fut terrible. Les yeux de la jalouse Italienne lançaient des éclairs; sa colère éclatait en imprécations; et cette scène de désespoir se termina par la menace, s'il osait épouser cette Anglaise, de le tuer, de tuer sou enfant, et de mettre elle-même lin à sa triste existence.
L'artiste n'avait pas un caractère à braver jusqu'au bout ces sinistres menaces. Bien qu'il ne fît rien pour apaiser le ressentiment de cette maîtresse offensée, il redoutait de la pousser aux dernières extrémités. Il temporisa, et quand celle-ci vit qu'il ne faisait
VIE DE THORVALDSEN. (5:5
aucune démarche pour un mariage prochain, elle se remit peu à peu de ses craintes 1 .
D'ailleurs le retour à Rome avait modifié la situation. La jeune Ecossaise s'était doucement habituée à voir Thorvaldsen demeurer sans cesse auprès d'elle et lui taire une cour assidue. Quand elle vit le sculpteur retourner à ses travaux et s'occuper de mettre à jour une volumineuse correspondance en retard, il lui sembla qu'elle était négligée, et elle commit l'imprudence de se montrer un peu piquée. Thorvaldsen s'en aperçut, et trouva cette prétention presque ridicule.
Il est bien certain qu'affaibli par la maladie, et l'imagination exaltée par les circonstances un peu romanesques de sa guérison, l'artiste avait éprouvé une sorte d'ivresse momentanée. Duranl le voyage, le charme d'une vie nouvelle, la beauté des sites, avaienl contribué à prolonger F illusion. De retour à Rome, et retrouvant dans son atelier le véritable objet de son culte, fart, Thorvaldsen se vit en face de la réalité : et cette réalité du sentiment, c'étail l'amitié. Les rôles fuient dès lors intervertis. Il continua ses visites et fut simplement affectueux; l'Anglaise se montra d'autan! plus empressée, et il devint évident que l'amour n'existait plus que dans le cœur de miss Mackenzie.
Tandis ([lie Thorvaldsen temporisait entre sa maîtresse, dont il redoutait encore d'exaspérer la jalousie, et celle que chacun s'obstinait à désigner comme sa fiancée, il en vint à discerner entre miss Mackenzie et lui certains défauts d'harmonie, soit dans le caractère, soit dans les habitudes de la vie, qui lui semblaient devoir nuire à une entente parfaite.
La jeune femme, qui n'avait peut-être pas assez de beauté pour taire naître chez, un artiste une véritable passion, devait a sou excellente éducation britannique une rigidité de tenue, un rigo risme social dont Thorvaldsen, avec son laisser-aller, subordonné d'ailleurs aux convenances, avait peine à s'accommoder. Dans la vie facile du voyage, celle nuance s'était cl'lacéc; au milieu de la société romaine, elle reprenait touté sa valeur.
' Tliiele.
Les jours succédaient aux jours, et la situation délicate ne se dénouait pas. Il fallait une crise pour y mettre un terme, et ce fut une autre femme qui la provoqua. L'heure de la véritable passion allait sonner pour l'artiste : on rapporte que c'est sur le coup de minuit de l'an 1818 à l'an 1819 que son cœur fut subitemenl captivé. Lorsque L'excellent M. Thiele mentionne ce fait, sur lequel il n'aime pas à s'étendre, il se voile la face, et n'hésite pas à prononcer un blâme qui paraîtra peut-être un peu sévère : <( Désormais , dit-il , notre artiste semblait vouloir fouler aux pieds tous les égards et tous les devoirs : il prit la couronne dont un cercle d'admirateurs avaient ceint son front pour la poser sur la riche chevelure de sa déesse adorée, dont l'aspect éblouissant le transportait de joie, tandis que son bon génie détournait la tête en pleurant ! »
Il venait d'arriver à Rome, avec une famille allemande, une dame qui portait aussi le nom de Francesca; celle-ci était sémillante et pleine d'ardeur à la vie; c'était une femme dans tout le chaud éclat de ses trente -cinq ans, et que les contemporains peignent comme « un radieux soleil couchant empourprant de ses rayons dorés une belle soirée d'automne! » N'est-ce pas l'heure aimée de l'artiste, et serons-nous aussi sévère que M. Thiele?
Une égale passion s'empara bientôt et de cette dame et du sculpteur. Jusqu'à quel point la liaison fut-elle intime, complète, c'est ce qu'il ne nous appartient pas de décider. De fréquentes visites, une correspondance très-active, voilà tout ce que nous en savons.
« Ecrivez donc sur une épître : Brûlez nui lettre, pour qu'elle soit justement celle qui sera gardée ! » dit quelque part Fauteur des Causeries d'un curieux. C'est précisément ce qui est arrivé à cette tendre Francesca. « Brûlez mes lettres, ne manque-t-elle pas de répéter souvent, car personne ne doit jamais savoir que je vous écris. Le monde juge les choses à sa manière. Mon cœur me déclare innocente, et le vôtre doit me reconnaître telle. »
Or ces billets sont recueillis avec les autres papiers de Thorvaldsen dans un des cabinets du Musée. Il est vrai que messieurs les conservateurs les considèrent comme un dépôt sacré, et qu'ils
VIE DE THORVALDSEN. G5
ne permettent à aucun œil profane d'y porter des regards indiscrets. Les termes de ces lettres, si passionnés qu'ils soient, ne donnent d'autres témoignages compromettants que la preuve d'un de ces amours ardents, d'où s'échappent, avec une évidente vérité, ces cris du coeur, ces élans de l'âme qu'il ne faut pas aller chercher dans les liaisons vulgaires. « Avec quelle joie je me souviens des heures délic ieuses où mon cœur s'est tout entier donné à mon cher Alberto, où son cœur s'est également donné à moi! » Ailleurs : « Notre amour est tout mon bonheur, je n'en souhaite aucun autre sur la terre. » Puis encore : » Ma dernière pensée, le dernier acte de ma vie, sera une prière pour vous. » Et quand il fallut se séparer : « Pourriez-vous me quitter comme une indifférente? Cela serait impossible ! »
Thorvaldsen aimait aussi, et « pendant quelque temps il ne fut plus, dit M. Thiele, que le satellite de cet astre radieux d'amour. »
Cependant on lui écrivait d'Ecosse, en ce temps-la même, qu'on s'attendait à voir arriver prochainement le sculpteur et sa fiancée. Pauvre miss Mackenzie, comme elle était alors négligée! L'artiste donnait de mauvaises raisons pour expliquer la rareté et l'irrégularité de ses visites. Ces excuses furent d'abord acceptées. On a tanl de peine à renoncer à son rêve de bonheur, on se trompe si facilement soi-même pour se rattacher à l'illusion qui charme !
Malheureusement, Thorvaldsen ne mettait pas beaucoup de mystère à sa conduite. L'objet de son amour demeurait précisément en face de la maison qu'habitait l'Écossaise, et la pauvre délaissée put voir l'artiste se rendre chaque jour die/, sa rivale; elle put compter les heures de leurs tête-à-tête, el les mesurer aux longues lieu res (le son triste abandon !
Miss Mackenzie supporta son chagrin en silence, elle but le calice sans se plaindre, el ce lut un objet de compassion pour ceux-là mêmes qui n'auraient pas voulu la voir devenir la femme de l'artiste. Enfin, une grande dame anglaise, égalemenl bec avec l'une et avec l'autre, crut devoir intervenir el demander à Thorvaldsen une déclaration formelle de ses intentions. A la suite de cette entrevue , miss Mackenzie quitta Rome le 5 mai 1SIÎ).
De Florence, elle écrivit au sculpteur plusieurs lettres dignes et sérieuses, d'un accent vraiment touchant, dans lesquelles elle lui reprochait et lui pardonnait chrétiennement la légèreté de sa conduite, c Si vous jouissez de tout le bien que je vous souhaite, dit-elle, vous aurez plus de bonheur crue je n'aurais pu vous en donner dans les jours les plus heureux de notre union. — Adieu! »
Celle qui venait d'écrire ces lignes se rendit bientôt en Suisse, n'osant pas reparaître en Angleterre, où son mariage avait été annoncé dans les gazettes.
A plusieurs années de là, en 1826, Thorvaldsen se trouvait à Rome, dans une soirée. Il feuilletait des albums et causait gaiement. Deux dames entrent dans le salon. Il reste muet et pâlit. L'une d'elles était miss Mackenzie. L'artiste disparut aussitôt.
Cependant, en 1837, miss Mackenzie revint encore à Rome. De longues années s'étaient écoulées et avaient apporté quelque adoucissement à l'amertume de ce souvenir. Les démarches d'amis communs amenèrent une réconciliation complète, et il ne resta plus entre eux qu'une liaison fondée sur la simple amitié. Miss Mackenzie mourut à Rome le 24 février 1840 '.
Si nous revenons au temps qui nous occupe en ce moment, nous devons dire que Thorvaldsen fut vivement affecté du mal qu'il venait de faire à la pauvre fille, dont les lettres le touchèrent profondément. Ces regrets eurent pour résultat de précipiter le dénoûment de sa liaison avec la belle Viennoise, car cherchant à se dérober aux difficultés d'une situation fausse, il ne tarda pas à mettre à exécution son projet de voyage en Danemark. L'artiste quitta Rome le 14 juillet 1819, pour retourner dans sa patrie.
Depuis cette époque, Thorvaldsen semble être libre de toute chaîne. Anna-Maria elle-même ne paraît plus dans sa vie, et bien ([ue nous manquions de documents précis à cet égard, nous sommes porté à croire qu'il s'était séparé d'elle avant de partir de Rome. Il lui assura d'ailleurs des moyens d'existence, et ne perdit pas de vue son enfant.
1 Thiele.
LES ACES DE L A M 0 I ».