Reipublicae curam usque adeo abjecit... magno dede
core imperii, nec minori discrimine. (Vie de Tibère, 41.)
ches, sa lâcheté, ses crimes, ses parricides; il lui rappelait qu'il était l'objet de l'exécration des Romains, l'engageait à se faire justice en mettant un terme; par une mort volontaire, aux maux de l'empire et à la haine de tous les citoyens.
En môme temps qu'il se sentait haï, il haïssait l'humanité. Il répétait souvent un vers grec qui signifiait :
Puisse, après moi, la (erre être embrasée I
Ceux des membres de sa famille qui subsistaient étaient pour lui un spectacle odieux, où il cherchait la férocité naissante et ce que l'humanité a de plus laid. Un jour il fait approcher de lui son petit-fils Tiberius Gemellus, trop jeune pour régner, et il l'embrasse devant Caligula, son successeur désigné. Il guette et surprend dans l'œil de Caligula je ne sais quel
éclair farouche, et lui dit froidement : « Tu le tueras , mais un autre te tuera! » résumant ainsi toute la philosophie de l'histoire de cette époque, et donnant le dernier mot de l'empire.
Inhumain, misanthrope, il ne se hait pag moins lui-môme ; il ne peut se contempler sans dégoût. Le remords» qu'on croît n'appartenir qu'aux consciences délicates, n'épargne pas les plus illustres scélérats; il prend uns autre forme et se déguise sous la violence : le supplice n'en est que plus cruel. Tacite applique h Tibère cette réflexion empruntée b, un ancien sage : « Si l'on ouvrait -te cœur d'un tyran, on le verrait transpercé et ulcéré, Autant un corps est déchiré par les coupa du fouet , autant une âme est déchirée par la cruauté, la débauche , l'injustice I » Du reste , messieurs, voulez*vous l'aveu de Tibère lui-même?
Nous possédons le début d'une lettre qu'il écrivait au sénat et que voici :
« Que vous écrirai-je, Pères Conscrits? Comment écrirai -je? Ou plutôt que ne vous écri-
rai -je pas, dans ces circonstances ? Si je le sais, que les dieux et les déesses m'envoient une mort plus cruelle que celle qui me dévore tous les jours !»
vérité magnifique et consolante ! confes-»
sion pleine de sincérité I morale vengée!-
triomphe des honnêtes gens ! Rome est sous les
pieds de Tibère, mais, de son propre aveu, Tibère est le plus misérable des Romains!. Il est la terreur du genre humain f mais personne, dans tout l'empire, n'eet plu* digne à, la fois de mépris et de pitié 1
Cette Rome, qu'il détestes qu'il décime, qu'il redoute, il s'en est rapproché, au moment des représailles les plus actives contre le parti de
Séjan. Le grand justicier de Caprée, voulant presser le zèle des consuls, les arrêts du sénat, le glaive de Macron et des bourreaux, avait pris terre en Campanie et s'était avancé sur Rome, sans faire plus d'une ou deux journées de marche; ces démonstrations avaient suffi.
En outre, je ne sais quel mouvement secret le poussa deux fois vers la ville éternelle, avec le désir d'y entrer. La première fois, il monta sur une galère, franchit l'embouchure du Tibre à Ostie, puis, remontant les bords du fleuve, pleins . d'émotions graves et tranquilles pour les voyageurs heureux ou pour les consciences honnêtes, il arriva au pied du Janicule. Je vous ai décrit jadis l'immense naumachie qu'Auguste avait fait creuser pour recevoir les eaux et montrer au peuple le spectacle d'un gigantesque combat naval, où 30,000 prisonniers de guerre, répartis sur deux flottes, s'étaient égorgés. Plus tard,
Auguste avait converti cet espace en jardins, faciles à arroser, qu'on appelait les Jardins des Césars. Ils étaient dans le voisinage du palais actuel du Vatican. Tibère descendit, passa quelques heures dans ces jardins, remonta sur sa galère et retourna à Gaprée. Il ne vit personne, personne ne l'avait tu, car il avait eu soin de faire échelonner sur l'une et l'autre rive du Tibre des prétoriens qui écartaient à coups de pique les curieux ou les passants.
La» seconde fois (c'était peu de temps avant sa mort), il vint par terre, suivit la voie Appienne et arriva jusqu'au septième mille de Rome. Il s'arrêta sur ce magnifique plateau d'où le regard embrasse un des spectacles les plus tranquilles et les plus majestueux du monde: la plaine de Rome. Il vit les murs de Servius Tullius, les temples avec leurs frontons et leurs couleurs éclatantes, le Gapitole et ses créneaux,
tant de monuments magnifiques entassés sur les sept collines, le temple d'Apollon Palatin, qui lui indiquait la maison d'Auguste et sa propre maison. A peine eut-il contemplé la capitale du monde sans mot dire, que Tibère retourna sur ses pas, comme chassé par une force invincible. Ainsi cette ville, qu'il avait remplie de douleurs et de crimes, mettait en fuite, par sa seule vue, le lâche qui toute sa vie avait fui devant ceux qu'il redoutait, devant Auguste, devant Livie, devant Séjan, jusqu'à ce qu'il se confinât dans un antre comme une bête fauve ! Il eut peur, car un voile de sang et de deuil s'élevait entre lui et la Ville éternelle ; il crut entendre le bruit des chaînes et le concert des malédictions que le vent apportait jusqu'à lui ; les Furies vengeresses torturaient son propre cœur, tandis que dans l'air lui apparaissait le spectre de la Patrie ensan-
glantéê, se dressant pour confondre son bourreau.
L'âme troublée à jamais, Tibère veut regagner son repaire de Caprée i il n'y parviendra pas ; la mort l'attend au cap Misène, dans la villa de Lueullus. Le préfet du prétoire Macro» et Galigula sont avec lui ; ils hâteront ses derniers moments j impatients d'en finir avec ce hideux moribond, ils Pétoufferont sous ses couvertures.
Mort digne de Tibère, messieurs, digne d'un frénétique! On prétend que, dans des temps plus rapprochés de nous, une coutume barbare condamnait tout homme atteint d'hydrophobie à voir abréger violemment son agonie quand les accès de rage éclataient. L'étouffer sous un matelas était chose permise : c'était un acte pieux que la famille croyait accomplir. Or Tibère est mort comme s'il avait été mordu par un chien enragé ; il a été étouffé par les siens, qui redou-
taient sa terrible maladie. Gela était naturel, logique, car il avait contracté la rage la plus noire. Dans ses veines coulait le venin le plu* terrible : la satiété et l'infatuation du pouvoir. Tout désirer avec des moyens chétifs, tout régler avec une raison étroite et aveuglée , s'égaler à Dieu avec des organes impuissants et une matière fragile, c'est le chemin assuré de la folie. La mesure, la stabilité, les limites posées par la justice, sont les bases de toute société. Il n'y a plus d'équilibre pour une société si l'individu est sans frein ; il n'y a plus de vertu pour l'individu si la société est sur lui sans puissance. Nous parlions d'une affreuse maladie : laissezmoi emprunter encore une comparaison familière à la médecine pour rendre mon idée plus sensible. Lorsqu'un médecin applique des ventouses, c'est-à-dire lorsqu'il retire à quelque partie du corps la pression de l'air , aussitôt
cette partie se tuméfie et s'emplit de pus. De même, Pâme à laquelle on retire l'atmosphère de l'opinion publique et la pression des lois s'enfle, se remplit d'orgueil, d'amertume, d'insolence, jusqu'à ce que l'abcès se forme et éclate.
Ne cherchez dans Tibère, comme on le fait quelquefois, ni un Louis XI , car Louis XI voulait l'unité de la France et l'affranchissement de la royauté, ni un Louis XV, car Louis XV était un voluptueux débonnaire. Gherchez-y plutôt, et ce sera un éternel enseignement, cherchez-y la plus mémorable victime du pouvoir absolu. Tibère n'était point un monstre : Tibère était un homme comme nous, mieux doué que nous. Ce descën- • dant des illustres Glaudius, s'il avait vécu dans un temps régulier et dans un pays libre, aurait été contenu et par conséquent fort, utile et par conséquent heureux ; il aurait laissé peut-être
une gloire pure, comme la plupart de ses aïeux . Mais il est né et il a grandi dans un milieu malsain; entouré de détestables exemples, soumis à la contagion de la toute-puissance, il a connu tous les appétits, toutes les illégalités, toutes les passions; il a passé par la bassesse, la peur, le désespoir, la servitude volontaire, l'exil, avant qu'un brusque retour de fortune le jetât sur le trône, avili et énervé , au milieu des dangers, des trahisons, des flatteries, des soupçons. De sorte qu'il a subi, pendant près d'un demisiècle, une démoralisation lente qui Ta dégradé, ravalé au-dessous de la bête, conduit à la rage et à la frénésie. Le tyran justement exécré commence et finit à Gaprée.
Tibère est donc, messieurs, une démonstration éloquente et formidable des périls du des* potisme, pour les souverains aussi bien que pour les peuples; car les peuples n'ont pas le
droit de demander à un prince d'être bon quand les institutions qui les régissent sont mauvaises. La fatalité qui pèse sur les héros de la tragédie grecque antique a pesé tous les jours plus lourdement sur Tibère : cette fatalité, c'est F héritage d'Auguste!