Tacite, I, 44. Dion Gassius dit Atc6ioc
la tyrannie. « Vous ne savez pas quel monstre c'est que l'empire! » s'écriait-il comme s'il allait être dévoré. — « Je tiens le loup par les oreilles, » ajoutait-il, en confessant une frayeur que ce proverbe vulgaire rend grotesque, que les historiens estiment avoir été feinte, et que, pour moi, je crois avoir été réelle : la vie antérieure de Tibère le prouve suffisamment.
Quant à Livie, elle ne connaît ni l'hésitation ni les scrupules : elle désire le pouvoir avec audace, elle l'exerce avec sérénité, elle est impératrice bien plus que son fils n'est empereur. Lorsque les peuples et les villes écrivent à Rome, soit pour féliciter, soit pour demander une faveur, leurs lettres sont adressées à la fois à Livie et à Tibère. Ce n'est point une flatterie, c'est l'usage, car lorsque Tibère çt Livie répondent, ils font aussi une réponse
commune : leurs deux noms sont apposés au bas des actes. Un mot de Dion nous certifie que Livie ne bornait pas là ses prétentions.
« Elle voulait, non pas un pouvoir égal, mais un pouvoir supérieur à celui de Tibère. »
Mais, dira-t-on, ce féroce Tibère, qui a laissé une mémoire exécrée, comment était-il soumis et ce point à livie et lui cédait-il une part de la puissance dont il s'est montré si jaloux ? — La postérité a besoin de tout simplifier; écrasée par les traditions innombrables du passé, elle aime à ne pas compliquer sa tâche, et n'avoir sur chaque personnage qu'une idée nette et une formule simple de jugement. Il faut conserver, au contraire, une différence profonde .entre Tibère maintenu par la crainte de sa mère, et Tibère affranchi de toute entrave par la mort de Livie. Ce dernier est le Tibère de l'histoire, de la poésie, de la légende,
LE nfcGNË DÉ LIVifi. *>8
qui en fait un sujet d'horreur. C'est, en effet, le Tibère des dernières années. Il n'était pas meilleur, peut-être, quand il a commencé son règne, et son âme était pénétrée déjà de dégoût et de fiel ; mais il était contenu par un frein solide, la peur de sa mère. Oui, il est rongé d'envie, oui, les honneurs décernés et cette femme lui paraissent une atteinte et sa propre
grandeur 1 : cependant il se tait, il dissimule, il subit. Pour écarter quelques privilèges que le sénat veut accorder à Àugusta, il en est réduit et les refuser pour lui-même. Il ose à peine conseiller la modération, en affectant luimême l'humilité la plus basse. Au fond, il sent combien elle lui est ou nécessaire ou redoutable, et trois sortes de motifs lui dictent cette conduite.
4. « Anxius et muliebre fastigium in diminutionem sui / accipiens. »
D'abord il avait vécu longtemps hors de Rome, pendant huit ans d'exil et huit ans de campagnes presque consécutives; il ignorait les fils secrets et innombrables que Livie tenait dans sa main ; il ne connaissait pas les hommes comme elle les connaissait, par une pratique de cinquante années; il n'avait pas pénétré tout le machiavélisme et tous les détours du gouvernement d'Auguste comme Livie, qui en avait été l'âme : il avait donc besoin d'elle.
En second lieu, ils avaient quelques crimes indispensables à commettre ensemble. Il n'est pas de solidarité politique plus étroite qu'une complicité de ce genre! On avait bien fait tuer, le premier jour du règne, Agrippa Pos* tumus, mais il fallait faire tuer Julie, exécrée par Livie encore plus que par Tibère ; il fallait faire tuer Sempronius Gracchus, l'amant en
titre de Julie, celui qui avait outragé Tibère dans des lettres qui, depuis quatorze ans, n'étaient point oubliées; il fallait faire périr Drusus Libo, descendant de Pompée, qui avait conspiré pendant que Tibère n'était point encore affermi; il fallait se défaire d'un faux Agrippa qui était à la tête d'une bande et pouvait soulever les campagnes ; il fallait aussi s'unir contre le doux et populaire Gtermanicus, figure à part, que nous étudierons h son tour, et qui, au bout de cinq ans, devait succomber, en déclarant lui-même qu'il mourait empoisonné par Pison, créature de Tibère, et par Plancine, amie de Livie* II fallait encore que Pison fût trouvé mort dans sa maison ; que Calpurnius Piso, âme ferme et dangereuse h force d'indépendance, que Silanus, impliqué dans un procès injuste, eussent satisfait la vengeance de Tibère et de Livi^ Mais vous avez là le relevé
dès seuls crimes importants commandés par Tibère et par Livie pendant les onze premières années de leur règne. Le sang coulera à flots, les têtes illustres seront frappées journellement lorsque Séjan sera le maître de Rome et quand Tibère se sera réfugié à Gaprée; mais tant que Livie a vécu, elle a modéré son fils. Elle Ta retenu, elle ne lui a conseillé que les crimes utiles après les crimes nécessaires. Livie et Tibère, après avoir apuré leurs comptes de famille en faisant disparaître les parents qui les gênaient, et réglé quelques comptes particuliers en frappant des ennemis anciens ou bien choisis, s'interdirent le sang inutilement versé. Il y a une modération relative au début de ce pouvoir sans bornes.
Le troisième lien qui unissait le fils à la mère, c'était la difficulté de fonder d'une manière définitive le système politique d'Auguste,
de formuler tout ce qu'Auguste avait laissé indécis. Soyez convaincus, messieurs, qu'il faut reconnaître la profondeur du génie de Livie dans les actes essentiels qui sont la base du gouvernement de Tibère. Ainsi, Livie avait rougi de voir, jusqu'à, la fin de son règne, Auguste mendier les suffrages des citoyens pour ses candidats; cette comédie était devenue aussi inutile qu'indigne de la majesté de l'empereur : pourquoi supplier quand on n'a qu'à commander? Les comices furent supprimés et le peuple cessa de s'assembler au Champ de Mars pour faire des élections dérisoires. Il y eut quelques murmures dans la foule, mais le sénat ne cacha point sa joie sans bornes.
« Quoi! plus de démarches, plus de candidatures, plus de ménagements envers les élec-
teurs, plus de jeux, plus de spectacles, plus de dépenses ruineuses! Tout dépend d'un signe
de tête de ceux qui gouvernent le monde ! Livie désigne et Tibère nomme à toutes les fonctions! livrons-nous à nos patriotiques transports ! il ne reste plus même un simulacre de liberté! »
Ensuite, la loi de lèse-majesté fut étendue de l'ordre religieux à Tordre politique, de la personne d'Auguste à la personne de ses successeurs et à tout ce qui touchait au souverain. Vous ne savez que trop, par l'histoire, quelle portée formidable cette loi a prise sous Tibère et combien de sang elle a fait verser à, la fin de son règne.
En troisième lieu, la délation fut érigée en moyen de gouvernement; elle ouvrit toutes les carrières, inspira l'éloquence, devint le but des ambitieux, l'école de la jeunesse romaine et l'opprobre de tout un peuple.
Enfin, on donna des appointements au*
fonctionnaires et même aux consuls. Dans l' ancienne Rome, l'honneur de servir son pays était tel que non-seulement il ne rapportait aucun profit, mais qu'il fallait Tacheter aux dépens de sa fortune. Toutes les familles illustres ou honnêtes se dévouaient ainsi au bien public. Tibère, en salariant les magistratures, depuis la plus infime jusqu'à la plus élevée, en faisant des consuls eux-mêmes des mercenaires, changea les idées des Romains. Tous devenaient des salariés du fisc, des créatures de l'empereur,
"La portée de ces diverses mesures fut prq-^ fonde, funeste, et modifia en très-peu de temps la constitution de la société romaine, Partout je reconnais les conseils de Livîe, sa mervei leuse pénétration, son expérience d'un demisiècle, sa perfidie plus hardie et plus libre que ne l'avait été celle d'Auguste. Sous Auguste
23ï TIBÈRE.
tout était resté flottant, provisoire, h l'état d'équivoque, avec ce mélange de grâce et d'abandon, de simplicité et d'hypocrisie, de fermeté implacable et de douceur enjouée qui caractérisait Auguste. Sous Tibère et sous Livie, tout se précise, tout prend sa forme. Les ombres s'évanouissent, les fictions disparaissent : l'empire est fait. On appelle Tibère un hypocrite ! Il l'a été bien moins qu'Auguste, car il a violemment proclamé le despotisme et l'a constitué pour jamais.
Aussi Tibère commence-t-il à se sentir affermi sur le trône. Cinq ans se sont écoulés. Germanicus est mort et l'a délivré, ainsi que Livie, d'une appréhension constante; la multitude est soumise, les armées sont calmes, les frontières sûres, et il semble à Tibère qu'il à moins besoin de Livie. C'est alors que commence ce duel sourd, entre le fils ingrat et la
mère impérieuse, qui faisait la chronique scandaleuse et la consolation stérile de Rome. En vain l'empereur engageait la grande Âugusta à prendre du repos, elle se montrait infatigable. En vain il prêchait, par des insinuations un peu honteuses, la douceur de la vie privée, elle faisait semblant de ne pas entendre. Il osa même la prier une fois de ne plus se mêler des affaires publiques; on ne dit même pas qu'elle lui ait répondu, mais sa conduite répondait pour elle.
Les Romains répétaient avec un malin plaisir que l'empereur ne faisait rien sans consulter sa mère, et Tibère, pour déjouer leurs sarcasmes, évitait de visiter Livie et de s'entretenir publiquement avec elte : c'était Livie qui allait le trouver. S'il refusait un privilège, elle se F arrogeait, un titre, elle se le faisait décerner; i\ était plus vite las de se défendre
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qu'elle de s'imposer. Tibère n'était point populaire, il était avare, roide, pédant, il n'aimait ni les plaisirs du théâtre, ni les largesses chères à la foule : Livie se montrait affable, souriante, jetait l'or h pleines mains, donnait des jeux magnifiques, dotait les jeunes filles pauvres. Tibère affectait de recevoir les sénateurs en corps, afin de leur éviter les ennuis de l'attente ; Livie faisait mettre dans le journal de Rome (diarium), le Moniteur du temps, les noms de tous les magistrats et de tous les personnages qui venaient lui faire leur cour, opposant le long cortège de ses adulateurs à l'abandon apparent de Tibère.
Lorsque Tibère sortait, il ne voulait point se laisser accompagner : Livie avait soin de sortir toujours avec des sénateurs et des chevaliers marchant à Tune et l'autre portière de sa litière. Lorsque Tibère, sous prétexte de mode-
ration, empêchait le sénat d'élever des statuer à. sa mère, Livie élevait à Auguste une statue auprès du théâtre de Marcellus, et, sur un beau piédestal, gravait une dédicace où son propre nom précédait celui de son fils. Tibère était à l'abri de la présence de Livie dans les camps et dans le sénat ; mais partout ailleurs elle était présente, toujours active, toujours in-
spirée; elle allait au feu comme un soldat.
Ainsi, un incendie ayant éclaté auprès du temple de Vesta, elle passa la nuit au milieu des vigiles et des citoyens, qu'elle encourageait avec une énergie toute virile, au grandi mécontentement de Tibère qui n'y était point
Quand il résistait à ses instances ou déclinait
un conseil, elle lui rappelait froidement, sans colère, qu'elle seule l'avait tiré de l'obscurité, transporté de la demeure de Tibérius Néro au Palatin, promu aux honneurs en triomphant
de l'aversion d'Auguste, poussé vers la puissance suprême, sauvé de l'exil (Je Rhodes, fait adopter par l'empereur malgré les obstacles, malgré lui-même, et qu'enfin, à Nola, c'était elle qui avait veillé et gagné l'empire. Ce qu'elle lui disait tout bas, elle avait le soin de le répéter très-haut en public, pour faire reculer une âme qu'elle savait blessée devant l'ascendant de son génie. Un jour elle voulut qu'un de ses affranchis fût inscrit parmi les chevaliers ; Tibère refusait ; elle insistait. « Fy consens, dit Tibère, à la condition qu'on mettra sur le registre que ce choix a été imposé par Augusta. » Livie fut offensée par cette menace, qui aurait fait rejaillir sur elle l'impopularité d'un tel acte, et, comme elle avait toujours des armes en réserve, elle tira de son sein quelques tablettes de cire déjà jaunies; c'était des lettres d'Auguste, où il critiquait le
LE RÈGNE 6Ë LlVîfi. M
Caractère de Tibère et ou il le peignait par des traits vrais, caustiques, sanglants. Jamais Tibère ne fut atteint plus cruellement que par cette révélation tardive, non dans sa sensibilité ou dans sa reconnaissance (il était édifié depuis longtemps sur la sincérité de l'affection d'Auguste), mais dans son orgueil : Livie était femme à montrer ces tablettes à toute la ville, de même qu'elle racontait partout ce qu'elle avait fait pour son fils. La réprobation posthume du divin fondateur de l'empire pouvait être exploitée contre lui et contre son pouvoir : au ridicule et à l'odieux s'ajoutait un certain danger.
Ainsi Livie jouait avec ce triste et impénétrable jaloux, qui n'avait lé courage ni de secouer le joug ni de s'y résigner. Les faveurs, elle les arrachait; les injustices, elle les imposait ; elle voulait satisfaire toute une cour d'am-
238 TIBÈUE.
bitieux, de parvenus, de personnages illustres ou besoigneux, de gens riches mais amoureux des plaisirs, de femmes élégantes, qui voulaient aussi quelque part d'influence et qui la devaient à Livie. L'impératrice mère avait l'art de mêler à sa cour les honnêtes femmes, par exemple Marcia, fille de Cremutius Cordus, avec les intrigantes, telles que Plancine, femme de Pison, ou Urgulania, type d'orgueil et d'insolence. Plancine est-elle accusée, elle la fait absoudre. Urgulania est-elle citée comme témoin par le préteur, on se rit delà citation; est-elle poursuivie, Livie lui conseille de se réfugier dans le palais de Tibère, et l'on envoie Tibère, à pied, en simple particulier, solliciter pour elle. Les favorites de Livie étaient une puissance avec laquelle il ne fallait pas lutter. Implacable pour son fils, déraisonnable quelquefois dans ses exigences, Livie comptait sur le poids de ses
conseils, de ea popularité et de son titre inviolable de femme, fille et grande-prètresae d'Auguste. Ce que la force n'enlevait pas, la ruse l'obtenait: Caligula, enfant terrible, appelait son aïeule Ulysse en jupons; mais il faut ajouler une sérénité qu'Homère n'a point toujours donnée à son héros.
On veut trop souvent appliquer la mesure de l'humanité à des personnages fameux, qui se mettent au-dessus de ton les les lois humaines. Ainsi les mères tendres se demanderont si Livie n'a pas eu des moments de douleur, des retours pénibles sur elle-même, quand elle lisait dans l'âme de Tibère la noirceur et l'ingratitude, masquées par la peur et l'impuissance.
Cette question n'aurait obtenu de Livie qu'un ourire de dédain. Elle était avant tout un grand arlisle. Or, le sculpteur qui a fait une slalue ne s'en prend pas à sa statue , it n'a coulre elle
UO TfBÈftË.
ni chagrin ni ressentiment si , en la remuant, il s'est écrasé le doigt. L'armurier qui a fait une épée bien tranchante ne s'indigne pas contre cette épée si elle le blesse le premier. L'alchimiste qui a fabriqué un poison subtil n'en veut pas à ce poison s'il est aussi dangereux pour son inventeur que pour les autres victimes. Tibère était pour Livie un instrument, ou, pour mieux dire, c'était son œuvre. Ce n'était plus le fils de sa chair et de son sang, car des ambitieuses de cette trempe oublient qu'elles ont une chair et un sang : c'était le fils de son intelligence. Elle avait tiré du néant, fait croître, protégé, sauvé, couronné ce triste personnage, auquel elle s'identifiait comme l'âme s'identifie au corps. Ce n'était pas Tibère, c'était son ambition matériellement palpable qui s'asseyait sur le trône auprès d'elle, c'était son pouvoir incarné dans un homme , puisqu'il fallait un homme , puisque
les Romains n'auraient pas accepté une Didon ou une Sémiramis. Livie n'éprouvait donc ni douleur, ni ressentiment, ni désir de vengeance contre son œuvre : elle s'en servait et elle se tenait en garde. Quand l'instrument était rebelle, Livie, sans colère, sans se départir de sa redoutable sérénité, faisait ce que font les dompteurs de bêtes féroces lorsqu'ils veulent que le lion qui rugit ou le tigre qui va s'élancer reculent terrifiés, dociles, silencieux. Une verge de fer suffit, élégante, souple, arrondie, en apparence inoffensive; mais ce fer est chauffé à blanc et brûle tout ce qu'il touche. Telle livie sait manier à propos une arme légère, charmante, mais qui fait frémir Tibère et le brûle jusqu'à la moelle : le nom d'Auguste. Parler d'Auguste-, rappeler le souvenir d'Auguste, les bienfaits d'Auguste , l'aversion d'Auguste , les lettres d'Auguste, c'est imprimer au monstre
qui veut se révolter la morsure du fer rougi. C'est ainsi, messieurs, que cette vieille femme atteignit l'âge de quatre-vingt-trois ans, intacte, redoutée , toujours égale à elle-même , doucement implacable, altière et calme, invulnérable et frappant à coup sûr, méprisant et servant tout à la fois un fils qui l'exècre. Ne croyez pas qu'elle mène une vie sombre, cachée, rongée par les regrets, l'ambition, les remords; sa vie est éclatante et magnifique. Tantôt elle habite le Palatin dans la nouvelle maison d'Auguste d'où Tibère avait fui : il s'était fait construire, à l'angle opposé du Palatin, une grande habitation, construction dont les restes subsistent, que M. Pietro Rosa promet de fouiller et de nous faire connaître un jour. Au-dessous de la façade qui regarde l'Aventin, on voit déjà reparaître l'escalier et les logements des gardes. Tantôt Livie habite une villa somptueuse, à
deux lieues de Rome , sur lea bords du Tibre au delà du rocher des Nasons, tant aimé des peintres, & l'endroit où \% Tibre fait une courbe marquée et donne au paysage une animation et une harmonie qui ajoutent à sa grandeur. Les traces de la villa ont été signalées à Prima-Porta. On y a fouillé , il y a peu d'an<nées, et l'on a découvert une salle décorée de peintures dans toute sa hauteur. Ces peintures représentent un bois qui couvre les parois et monte jusqu'au plafond; des perdrix, des merles , des oiseaux plus petits sont perchés sur les branches ou nichés dans le feuillage ; des fleurs se mêlent à la fraîcheur de la verdure. L'exactitude pittoresque, la proportion, l'importance , la conservation de ces peintures sont telles, que plus d'un antiquaire les a attribuées à Ludius, le peintre célèbre qui avait inauguré, sous Auguste, ce genre de décoration. C'est à
244 ÎIBÈRË.
Prima-Porta également qu'a été découverte la statue d'Auguste, si caractéristique, qui orne le Braccio nuovo, que je vous ai décrite l'an dernier, et que Livie avait fait sculpter aussi par le plus habile artiste de son temps.
Dans ces résidences, l'impératrice avait une cour véritable , des amis nombreux, des poètes, des vieux familiers d'Auguste, des solliciteurs, des créatures, des flatteurs, des frondeurs même , qui n'épargnaient pas Tibère et dont les railleries contre le farouche ingrat n'étaient
réprimées qu'à demi ou approuvées d'un demisourire. Il y avait, entre autres, un certain Fufius, qui avait infiniment d'esprit, dont on répétait les traits mordants et satiriques, qui était la bête noire de Tibère et que sa mère l'avait cependant contraint de nommer consul. A la fin des festins surtout, on ne se faisait point faute de s'égayer à mots couverts aux dépens
de celui qui, à la cour d'Auguste, était déjà un plastron. Suétone nous a conservé quelques vers qui circulaient sous Tibère, du vivant de Livie; peut-être n'avaient-ils pas été ignorés d'elle; ceux-ci, par exemple: «Prince farouche et cruel, faut-il tout dire en peu de mots? que je meure si ta mère elle-même peut t'aimer! » La mère est donc vivante. Les vers suivants rappelaient à la fois l'exil de Rhodes, terminé par Livie, et les tendances sanguinaires de l'empereur, contenues par elle : « Quiconque passe de l'exil au trône régnera au milieu de flots de sang. » On se moquait encore du goût de Tibère pour le vin. « Il dédaigne le vin, parce qu'il a soif de sang ; il boit l'un aujourd'hui avec autant d'avidité qu'autrefois il buvait l'autre. » Ainsi, messieurs, la guerre était déclarée :
à mesure que les années s'écoulaient, Livie n'était pas plus douce pour son fils, ni Tibère
moins exaspéré en secret contre sa mère. Je renonce à vous peindre (votre imagination suffira à cette tâche) les drames intérieurs que Tibère a dû subir pendant onze ans, ses projets, ses fausses résolutions, son découragement subit, sa dissimulation. Tentera-t-il un coup d'État contre sa mère ? Elle serait plus forte que lui et plus populaire. L'exilera-t-il? Rome entière et les prétoriens eux-mêmes s'y oppose* raient. Àura-t-il recours au poison, qui a fait ■disparaître devant lui toute la famille d'Auguste? Mais c'est elle qui est le grand maître dans l'art des poisons {magUter veneficiorum) ; malheur h qui la provoquerait! du reste, Tibère n'a pas dans l'âme une telle scélératesse» Il faut encore deux étapes au pouvoir absolu pour conduire les princes au parricide.
Exaspéré, impatient, poussé à bout, quel parti prend Tibère? Il réunit tout son courage
il use de son grand moyen , il fait devant Livie ce qu'il a fait devant Auguste : il prend la fuite. Il quitte Rome trois ans avant la mort de sa mère. Il va d'abord errer dans la Campanie, en revient précipitamment , en apprenant que Livie est malade» la retrouve debout, repart pour jamais et va cacher à Gaprée sa colère et sa honte. Mais comme il se vengera sortes amis de Livie et sur le cadavre de Livie elle-même quand elle sera morte! Il attendra, pour ordon* &er les funérailles, que le corps entre en décomposition; il n'y assistera point i il repoussera tous les honneurs et même la consécration que lui décernera le sénat; il laissera son testament sans effet, comme celui des condamnés; il persécutera ses amis , ses créatures , sans exceptât* le consulaire Puflus; il les exilera ou les ruinera successivement et n'oubliera pas ses exécuteurs testamentaires, qui n'auront pu rien exécuter.
II ne faut point, devant Li vie, comparer Tibère au tigre altéré de sang, mais à la hyène qui rôde dans l'ombre et n'ose se jeter que sur les cadavres.
L'impératrice est donc désormais seule à Rome, maltresse du champ de bataille; elle pourrait dresser un trophée ; le sénat , la foule lui appartiennent, et Tibère, même de loin, subira encore son ascendant. En voici une preuve : l'empereur, qui détestait Agrippine, veuve de Germanicus, avait écrit au sénat pour la dénoncer et la perdre. Cette lettre, compne toutes les lettres , passe par les mains de Livie, qui la garde, la tient secrète; elle déteste aussi Agrippine, mais elle sent le danger d'une attaque inopportune contre le parti puissant qui la soutient, et les machinations suprêmes ne seront ourdies contre la veuve de Germanicus qu'après* la mort de Livie.
Séjan, dont la fortune commence, et qui sera pendant un temps l'arbitre des volontés de Tibère, Séjan est en relations intimes avec Livie. Elle le ménage parce qu'il la flatte; elle ignore ses intrigues parce qu'elle vieillit, ou les lui pardonne parce qu'il a campé les prétoriens dans Rome comme une armée en pays conquis, et peut-être parce qu'elle sait qu'il faudra toujours à Tibère un conseiller et un frein. Au moment de mourir, n'ayant point vu son fils depuis trois ans, Livie recommanda, dit-on, à Séjan, de faire périr les deux fils adultes d'Agrippine , qui pouvaient devenir un danger sérieux pour Tibère.
C'est ainsi que s'éteignit, à quatre-vingt-six ans, cette femme funeste à la famille d'Auguste, plus funeste à la chose publique. En rendant Auguste, je ne dirai pas meilleur, mais plus contenu et plus clément, en rendant Tibère, je
ne dirai pas moins méchant, mais plus timoré et plus habile, elle a consolidé leur tyrannie et consacré leur autorité. C'est elle véritablement qui, par son action occulte sur Auguste et son influence déclarée sur Tibère, a contribué à ériger en système cette confiscation lente et progressive de toutes les forceB d'un peu* pie au profit d'un seul homme. En fondant l'empire, elle a préparé l'impunité à toutes les folies et frayé la voie à tous les monstres qui ont succédé à son mari et h son fils.
Elle a été leur génie, elle a été la furie de l'État.
Un monument magnifique rend palpable et en quelque sorte immortel ce rôle de Livie.
Ce monument est le plus grand camée qui
existe au monde. Pendant longtemps, on a >
cru que ce camée représentait le triomphe de Joseph. On y a reconnu, depuis, le triomphe
> de Germanicus \ pour moi, je serais presque tenté d'y saluer le triomphe de Livie.
Voici, en peu de mots, l'histoire de ce camée* Il avait été exécuté à Rome, probablement du temps de Caligula, qui y figure et qui avait pour son aïeule Livie un culte particulier. Emporté à Byzance par Constantin , il y est resté jusqu'au xiu* siècle. En 1244 , Baudouin II/ empereur de Constantinople , le vendit à saint Louis pour gagner ses bonnes grâces. En 1379, Charles Y en fit don h la Sainte-Chapelle, et c'est pour cela qu'on l'appelle communément le camée de la Sainte-Chapelle. On l'y exposait les jours de fôte, parce que la piété publique y admirait Joseph et les personnages de l'Ancien Testament. Ce ne fut qu'en 1619 que le docteur Peireso démontra que ce camée représentait, non pas la famille de Jacob, mais la famille d'Auguste. Enfin en 1791 , au moment
de la Révolution, il fut transporté de la Sainte- Chapelle au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, où il est aujourd'hui.
Cette merveilleuse sardoine a plus de 32 centimètres de hauteur ; elle est d'un seul morceau, elle compte cinq couches de couleur graduée.
La composition est divisée en trois zones. La zone supérieure représente Jules César avec une couronne de laurier et un voile autour de la tête, disposé comme le voile de Saturne, père des dieux. Au-dessous de César, un génie ailé conduit le cheval Pégase, qui enlève au ciel le divin Auguste : l'aigle n'est plus le symbole de l'apothéose, c'est Pégase, chargé jadis par le poète Callimaque de porter aussi parmi les astres la chevelure de Bérénice. Du côté opposé, un guerrier avec son casque et son bouclier escalade l'Olympe : c'est Drusus, le frère de Tibère, mort en soldat sur les bords du Rhin. Tel est le ciel.
La seconde zone représente la terre. Sur un trône large, avec un seul escabeau, est assise une femme d'une grande beauté, dans un
ajustement majestueux, tenant des épis et une tête de pavot, attributs de Cérès. C'est Livie, assimilée à la déesse et attirant tous les regards. En effet, des médailles romaines nous la montrent ainsi en Gérés. A côté de Livie, sur le même trône mais au second plan, est Tibère nu, à la façon de Jupiter, tenant de la main gauche un sceptre, de la main droite le bâton des augures recourbé en forme de crosse. Les traits de Tibère reproduisent avec une incroyable fidélité ceux de sa mère : c'est le même profil, le même nez, la même expression ; les proportions sont semblables ; tout est copié ; il semble que l'artiste ait reçu l'ordre de répéter deux fois la même figure ; l'une n'est que le calque de l'autre ; Tibère n'est que l'ombre de
Livie. Derrière le trône, Drusus, (Ils de Tibère, tient un trophée sur son épaule et lève un bras vers le ciel , comme pour marquer la place qu'une mort prématurée lui destine. Auprès de lui une femme est assise, une Muse, selon les uns, Livilla, femme de Drjisus, selon les autres. En face de Livie et de Tibère, au contraire, un autre guerrier, qui est Germanicus, s'approche du trône. Une femme, derrière lui, met la main affectueusement et comme familièrement sur son casque : c'est la célèbre Àgrippine. Livie a une couronne de laurier, Agrippine une couronne de laurier, Tibère une couronne de laurier, parce que tous les trois sont prêtres d'Auguste et que cette couronne est le symbole du sacerdoce. Derrière Germanicus, un enfant qui ressemble à un tout petit homme montre des traits déjà durs et accusés ; comme il porte de grandes bottes militaires, on devine Caligula,
successeur de Tibère, qui s'est fait représenter à Tâge qu'il avait au moment du triomphe de son père Germanicus.
Enfin, dans la zone inférieure, des captifs, des barbares, des femmes qui pleurent, image simplifiée des peuples vaincus par Germanicus.
Ce camée, messieurs, est d'un style moins beau que le camée de Vienne, ce qui confirme l'idée qu'il date du règne de Caligula plutôt que du règne de Tibère. Je vous disais tout à l'heure qu'on pourrait, par un effort facile d'imagination, appeler ce monument le Triomphe de Livie : elle triomphe en effet avec toute sa race; elle règne, elle est entourée de ses fils, petit-fils, arrière-petit-fils, tandis que-la famille d'Auguste a disparu. Auguste reste seul dans le ciel avec César ; mais Octavie, Marcellus, Julie, Aprippa, tous leurs enfants, sont relégués dans
l'obscurité du Tartare c'est-à-dire dans l'éternel oubli. vanité de l'orgueil! mensonge des dynasties pompeusement fondées ! César et Auguste ont beau parcourir des yeux la terre, ils n'y voient plus trace de leur sang : c'est le sang de Claudius Néro et de Livie qui s'est substitué par la violence et l'adoption. Mais que de crimes, que d'attentats qui font rougir l'humanité ! Quel déchaînement d'ambitions qui n'auraient pu se développer chez un peuple libre! Livie triomphe, disions-nous. Oui, mais le châtiment est assis derrière elle, car le meurtre engendre le meurtre, et sa race à son tour se déchire de ses propres mains.
J'accepte ce tableau superbe, gravé sous les yeux d'un empereur et qui représente, sur une matière inaltérable, toute une famille dans sa gloire scélérate. Que sont-ils devenus à leur tour, ceux qui y figurent avec les attributs de la
toute-puissance ou de la divinité ? Ce ciel qu'ils se réservent , qui les y expédie avant Pheure ? Cette mort qui se convertit en apothéose ridicule, qui la précipite ? les mains les plus proches, les plus chères, animées par les passions les plus exécrables. Laissons Jules César, dont les dix-sept blessures sont cicatrisées par l'ambroi-r sie, tandis que les plaies qu'il a faites à sa patrie sont toujours saignantes; laissons Auguste, à qui le Pégase d'Horace et de Virgile fait oublier les figues empoisonnées de la fidèle Livie ; restons sur la terre. Je vois Drusus , le fils de Tibère : quel est son sort ? empoisonné par sa femme Livilla et par Séjan, qui a soumis l'âme de Livilla par l'adultère. Je vois Germanicus, adopté par Tibère , destiné aussi à l'empire : quel est son sort ? empoisonné à la grande joie de Tibère, son oncle, et de Livie, son aïeule. Je vois Agrippine , cette matrone des anciens
temps, belle, chaste, féconde, orgueilleuse : quel est son sort? proscrite par Tibère, l'œil crevé parle centurion qui la conduit et la frappe, morte de misère dans son île déserte. Que devient Livilla, veuve de Drusus ? enfermée dans une chambre du Palatin par sa grand* mère et obtenant comme grâce de mourir de faim.
Tibère lui-même, le chef-d'œuvre de Livie, quelle est sa mort ? étouffé sous un monceau de couvertures par l'impatience de son neveu Caligula. Enfin Galigula, à son tour, comment finira-t-il ? Ah ! messieurs, jetez sur ce même camée un regard prophétique et vous distinguerez peut-être, au milieu des captifs qu'il enchaîne, le tribun militaire Chœréa, tenant Tépée qui doit égorger Caligula.
Ainsi, messieurs, tous ces illustres misérables, qui ont régné par la violence, le crime ou le poison, sont morts tous par le poison, le fer
et la viole noe, victimes d'eux-mêmes, de leur ambition et de leurs passions déréglées. Une seule personne, une seule ! est morte de vieillesse dans son lit, b. quatre-vingt-six ans, toute-puissante, avec toute son intelligence et je ne sais
quelle sérénité implacable qui atteste qu'elle n'a eu rien d'humain, qu'elle n'a partagé ni les sentiments du vulgaire ni les faiblesses des honnêtes gens, qu'elle n'a connu ni les lois ni les remords, qu'elle n'a été ni femme ni mère. Elle a été de marbre, et dans ce marbre a été taillée la statue de l'ambition ( Oui, elle est le génie de l'ambition, le génie fatal de Rome, le génie exécrable de l'empire, qu'elle a contribué autant qu'Auguste et plus que Tibère h fonder; oui, elle est le type de l'insolence tranquille et triomphante, sans croyance, sans amour, sans devoir, sans doctrine, sans excuse, n'ayant ni le respect de la patrie ni le sentiment du bien
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public, immense égoïsme qui a fait du peuple tout entier la proie de son mari et ensuite de son fils, à la condition que ce fils et ce mari fussent sa propre proie à elle-même. C'est elle surtout qui a constitué l'empire dans sa forme définitive et dans sa légalité détestahle sous le règne de Tibère, parce qu'elle l'a fondé sur l'avilissement et la peur. Mais quel a été le premier avili? Tibère. Quel a été le plus honteusement peureux? Tibère, son propre fils, qu'elle a contenu, assoupli, réfréné, raillé, chassé de Rome, dompté jusqu'au bout. N'admirez-vous pas comment le pouvoir le plus absolu rencontre des limites imprévues? Heu- • reux les pays où ces limites sont posées par une constitution librement consentie et honnêtement appliquée! Tibère n'a connu d'autre barrière que la volonté de sa mère; on peut dire que Livie était son régime consti-
iutionnel. Elle l'a modéré à son gré, réglé à son heure, excité à propos, sans scrupules, sans patriotisme, sans morale, mais avec cette merveilleuse lucidité qui, dans la politique, est une arme terrible. On dit qu'il y a des poisons tellement acres que le cristal le plus pur peut seul les contenir. Je crois qu'il y a de même des épreuves tellement amères et des humiliations qui agissent si violemment sur les hommes, qu'il n'y a que les âmes héroïques qui puissent les supporter. Tibère a connu, sous le joug d'Auguste et de Livie, les affronts répétés, les blessures les plus sensibles, tout ce qui peut altérer une nature portée à la fois vers l'orgueil et vers la bassesse et la réduit aux ressentiments cachés, aux souvenirs pleins de fiel, à la dissimulation honteuse mais exaspérée : et ce n'est qu'à l'âge de soixante-dix ans que ce mineur est émancipé! Ce n'est qu'à
Fâge de la décrépitude que cet esclave pourra se relever et devenir maître ! Alors malheur aux Romains ! car ce vieillard a connu toute les extrémités pendant le drame intérieur qui a composé sa vie; il a passé de l'arrogance à la servilité, des appétits excités à l'impuis* sance, de la faiblesse à la rage, de l'hypocrisie à la frénésie. Tout éclatera un jour, quand cet esclave lamentable se sentira affranchi. Il n'y a de modération pour un souverain que dans le respect des lois, de la dignité humaine et de sa propre conscience. Livie a été une digue pour Tibère, mais une digue purement physique; elle n'a pas apaisé les flots, elle leur a fait obstacle > elle les a fortifiés, refoulés, accumulés» de sorte qu'ils grondent, prêts à s'élancer plus impétueux et plus terribles*
Livie est morte, et vous allez dire sans doute : « Tibère est libre, désormais il sera seul, nous le jugerons à l'œuvre. » Ce serait une erreur, car la liberté dépend moins des situations que du caractère ; or Tibère avait contracté l'habitude d'obéir.
On a découvert, sur le mur d'enceinte du temple de Delphes, une série d'inscriptions grecques qui sont les actes d'affranchissement d'esclaves rachetés au nom d'Apollon : un Grec était trop fin pour les vendre au dieu sans profit,
et les pauvres esclaves s'engageaient parfois à servir successivement le maître, sa veuve, son fils aîné, jusqu'à une date reculée qui précédait à peine leur mort. Ainsi Tibère avait lui-même préparé à sa mère un successeur dans la personne de Séjan , de sorte qu'à la mort de Livie il n'eut qu'à changer de maître.
Le critérium suprême de l'incapacité morale d'un souverain, c'est d'abdiquer au profit d'un sujet, c'est de s'effacer volontairement derrière un aventurier plus hardi , c'est de ne point s'y connaître en hommes et de remettre le fardeau des affaires en des mains indignes. Le choix des hommes est difficile, quand ce n'est point l'opinion publique qui les choisit, parce qu'il faut être soi-même honnête pour être clairvoyant, et parce qu'il faut inspirer l'estime, surtout sur le trône, pour trouver de véritables amis. Le pouvoir absolu expose celui qui l'exerce
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à contracter un tel mépris pour l'humanité qu'il ne trouve plus que des favoris et ne veut plus que des créatures. C'est, dans notre langue, un mot d'une singulière énergie que ce nom de créatures, peignant l'opération d'un despote qui de rien fait quelque chose et, prenant dans les derniers rangs de la société un homme sans moralité ou sans valeur, par sa seule volonté l'élève au-dessus de tous les autres. Il se complaît dans son œuvre, il s'y mire, et il lui semble que la bassesse de ceux qui l'entourent soit un piédestal propre à mieux faire ressortir sa personnelle grandeur. Tibère a subi cette loi générale, juste, fatale : Séjan a été sa créature et son ministre ; c'est la figure de Séjan que nous voulons étudier.
Lucius JEiius Sejanus était fils d'un simple chevalier, qui s'appelait Seius Strabo. II passa par adoption dans la famille iElia, famille plé-
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béienne. Il étaît de Vuîsinies, c'est-à-dire d'origine étrusque : or, les Étrusques, après la conquête romaine , étaient en mauvais renom : amollis, complaisants, gourmands, voluptueux, avides d'argent, insensibles à la honte, ils exerçaient à Rome les plus lucratifs comme les plus vils métiers. Attaché d'abord à la suite du jeune Gaïus César, Séjan, qui avait de la beauté, en avait fait trafic, à la façon antique, et s'était vendu au riche Àpicius. Il remplissait donc de très-bonne heure ces conditions qu'Aristophane prétend être si favorables à ceux qui se destinent aux intrigues politiques, quand il dit que la débauche rend les reins souples, et que celui qui a appris à ne plus rougir est prêt à tout. La langue française exprime encore énergiquement la même idée par un seul mot, roué. Qui ne sait de quoi les roués sont capables, dès qu'ils peuvent se glisser dans
les affaires publiques? Séjan avait cette merveilleuse préparation; c'était un roué.
Le père , sous Auguste * était préfet du prétoire , position d'une importance très-Secondaire à cette époque , et qui ressemblait à une fonction de haute police. Le fils, après la mort de Caïus César, avait cherché le soleil levant et s'était donné h Tibère. Il étudia ses goûts, son caractère, sa tristesse même, flatta son humeur sombre, partagea ses terreurs, feignit de conformer ses mœurs aux siennes , lui prodigua les conseils, d'autant mieux accueillis que Séjan conseillait toujours ce que Tibère désirait et n'osait avouer. Aussi s'ouvrit-il , selon l'expression de Tacite , « cette âme qui contre les autres s'enveloppait de ténèbres et qui pour lui était sans défense et sans voiles *. »
4. « Ut obscurum adversus alios sibi uni incautum intectumque efflceret. »
C'est vous dire que Tibère, à peine sur le trône, en fit son bras droit. Gomment cet homme avait-il mérité une élévation subite? Avait-il rendu des services a l'État? Était-ce un général illustré par des victoires, un administrateur expérimenté, un magistrat éprouvé? Non, il avait captivé le maître, n'attendait rien que de la faveur, et, plein de mépris pour ses concitoyens et pour les lois , il était prêt à tout oser pour le servir. Quand les légions de Papnonie se révoltèrent, il accompagna le fils de Tibère, Drusus , trop jeune pour se passer de conseils ; une éclipse de lune habilement exploitée calma les soldats, et Séjan s'effaça derrière Drusus pour se faire mieux valoir auprès du reconnaissant Tibère : le prince eut l'honneur, Séjan le profit.
Tibère l'avait adjoint à Seius Strabo; pour qu'il fut seul préfet du prétoire, il nomma Seius
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gouverneur de l'Egypte. Ce fut alors que Séjan, connaissant les plans de Livie, imagina de concentrer une puissance déjà redoutée des Romains et qu'on appelait les cohortes prétoriennes. C'est là le grand titre de Séjan, l'unique peut-être, à la faveur inouïe de Tibère- Sous la république, dans tous les camps, on appelait cohorte prétorienne la cohorte qui veillait autour du général et gardait l'espace de cent pieds carrés qui entourait la tente et qu'on Appelait le prétoire. Lorsque Auguste eut pris le titre d'imperator, il avait droit à une cohorte prétorienne; il en fit dix, composées de mille hommes chacune, et les tint près de Rome :
c'étaient dix mille vétérans dévoués, éprouvés, résolus. Pour ne pas blesser les yeux dés Romains , on les avait disséminés dans les environs de Rome ; ils étaient prêts au premier appel. Séjan proposa de faire une armée apparente
de ce$ cohortes et de les camper aux portes de Rome, ou, pour mieux dire, dans Rome. Il fit voir les avantages de la concentration, l'épouvante pour les ennemis de l'empereur, le silence des mécontents , le calme de la multitude, l'empressement infatigable du sénat. On choisit le Viminal , une des sept collines , pour y camper d'une façon permanente ceux qui devaient assurer la permanence de l'empire:
les voyageurs visitent encore aujourd'hui ce camp trop célèbre, qui n'a plus changé de place, mais que l'on a englobé dans les fortifications, lorsque plus tard, & l'approche des Barbares, on fortifia Rome.
Quand on sort par la Porta~Pia et qu'on tourne à droite, on voit un immense bastion de forme rectangulaire, qui s'adapte en saillie au système des fortifications de la ville ; c'est l'enveloppe du camp prétorien. À l'époque de
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Séjan, il n'y avait pas de fortifications, il y avait seulement le fossé et le parapet. Si, rentrant dans Rome , vous vous dirigez vers les thermes de Dioctétien et la gare des chemins de fer romains, et suivez une avenue dont l'entrée est marquée par des pins au feuillage sombre, vous arrivez bientôt sur le terre-plein du bastion que je vous signalais : ce vaste espace rectangulaire, qui présente plusieurs hectares de superficie, n'est autre chose que le camp prétorien.
Dans l'angle de droite , qui regarde la campagne, des voûtes et des chemins de ronde font partie des fortifications plus récentes ; mais dans l'angle opposé, à gauche, des constructions d'une meilleure époque frappent les yeux. Des séries de chambres voûtées et adossées au mur extérieur comme les cellules d'une ruche portent des traces de peinture; trois ou quatre
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couches de stuc superposées indiquent des restaurations successives. La caserne des prétoriens, à la villa Adrienne, peut guider sur ce point l'imagination des archéologues. Si Ton faisait des fouilles au milieu de cette enceinte , on trouverait certainement les quatre voies principales qui divisaient le camp et le coupaient à
angle droit, le logement du général, l'endroit
où il rendait la justice et où étaient déposées les enseignes, le temple et l'autel pour les sacrifices, le Forum. On a déjà fait reparaître, en préparant des écuries pour les carabiniers du pape, une voie antique, dallée en blocs de lave, de forme polygonale, qui faisait le tour du camp.
Montez sur les créneaux et vous avez une vue admirable : la plaine de Rome s'étend sous vos pieds, à une grande profondeur. Les montagnes de la Sabine montrent leurs rochers arides et les
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tons délicats dont le soleil les a revêtus; les oliviers marquent d'une ombre plus noire le pli des ravins. A droite , Tivoli et les déserts poétiques de la campagne de Rome ; à gauche, les * sommets bleuâtres des montagnes qui s'étagent et se perdent dans le lointain. De leurs sommets vient un air plus vif, plus pur : on respire je ne sais quel souffle libre qui ranime l'éloquence du passé. Chaque vallée a été conquise par un peuple héroïque; chaque colline rappelle une victoire ; chaque ruine porte un' beau nom. De tous côtés apparaît le génie de Rome, sa gloire et une grandeur qui a marché à la conquête de l'Italie et du monde étapes par étapes, mille par mille , jour par jour , à force de sage politique, de sang versé, de sacrifices. Puissance merveilleuse des institutions et du patriotisme !
Tout h coup . le clairon sonne : retournez-
vous, vqus n'avez plus sous les yeux que la triste &rèqe du camp prétorien. Là fut l'arsenal le plus formidable du despotisme ; là fut
£j)seyç}ie pour jamais la liberté romaine; là fut une armée d'oppresseurs organisée dans la ifté ÇPOtre la cité ; là fut l'état de siège perpétua, J'çnnemi campé en face de citoyens désarmé?» Jfr régnèrent insolemment l'oisiveté, la débauphç, la cupidité, la rébellion mercenaire et la soumission plus mercenaire encore; là on conspira contre les bons princes et l'on adora les images cjes plus mauvais ; là on mit le pouvoir à l'encan, jusqu'à ce que ce çapcer établi au sein de Rome eût tout affaibli, tout détruit, tout dévoré* Le camp prétorien ! yoilà le titre de Séjan à l'amitié de Tibère, à la haine des Romains et au mépris de la postérité.
« Séjan , dit Tacite, avait un corps infatigable,, une âme audacieuse. Il était plein de
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précautions pour lui-même, d'accusations contre les autres (rien ne peut rendre l'énergie du latin, adversus altos criminator), mélange d'adulation et d'orgueil, affectant la modestie et dévoré d'ambition. » J'ajouterai qu'il était beau, sans scrupules, sans pudeur; qu'il s'était accommode dès l'origine à toutes les idées , à tous les plans, à tous les vices de Tibère, et que, de bonne heure , grâce à l'invention sublime du camp prétorien, il était maître de la force réelle et des apparences de légalité, c'est-à-dire de l'armée et du çénat. Car il ne faut pas oublier qu'aussitôt après l'établissement des cohortes prétoriennes sur le ViminaJ , le sénat fut invité à une revue solennelle, et que les manœuvres de ces vétérans formidables eurent un contre-coup sur les esprits inquiets dçs sénateurs : ils savaient désormais ce que c'était que la discipline; ils étaient prêts eux-mêmes
aux plus difficiles et aux plus tristes exercices.
Non-seulement les prétoriens étaient dans la main de Séjan, non-seulement il les flattait, les gorgeait, appelait chacun par son nom, mais à leur suite et sous leur protection s'organisait une autre armée de délateurs, de faux témoins, d'espions, de légistes, tournant effrontément les lois contre les citoyens en même temps que les prétoriens tournaient leurs glaives. Malheur aux époques de trouble et d'affaiblissement, quand ceux qui doivent protéger l'innocence l'accablent et n'étudient les lois que pour fournir des armes à l'injustice !
Par cette double pression, Séjan tenait en son pouvoir Rome entière, et il se montra d'autant plus acharné à une telle conquête que l'ambition croissait en lui et lui soufflait à l'oreille que tous ses crimes nuiraient à Tibère pour profiter un jour à lui-même. Il convoitait
aussi la toute-puissance et la contagion le gagnait. Pourquoi non? Oîi la force a triomphé, la force triomphera; la voie est ouverte; la patrie est à terre, saignante et à jamais violée. Séjan, dès l'aurore du despotisme, est le précurseur des ambitions effrénées qui vont donner l'assaut de toutes parts à l'empire.
Vous paraît-il intéressant, messieurs, de discerner le point juste où une telle ambition naît
dans l'âme de cet Etrusque? L'histoire nous
indique le moment oii cet état vague qui s'appelle la cupidité, la soif du pouvoir, l'orgueil, la concupiscence, se précise, devient une volonté, conspire et passe aux actes. Il parait que
l'étincelle fut le désir de la vengeance et que le point de départ fut le crime.
Tibère avait un fils, Drusus, qui n'avait aucune des qualités de son père, mais tous ses mauvais instincts : violent, emporté, sensuel,
amoureux du vin, de la bonne chère et du sang. Il contemplait les combats de gladiateurs avec une joie sauvage; ses yeux s'enflammaient et semblaient boire le sang qui coulait sur l'arène. On avait même appelé Drûsiennes des épées tranchantes, nouvellement inventées, dont les coups étaient mortels. On croit avoir, au musée du Louvre, une statue de ce Drusus; c'est Visconti et après lui Mongez qui ont prétendu reconnaître une ressemblance marquée de ses traits avec les traits de Tibère et de Livie. À l'infériorité morale correspond l'infériorité physique : le front est moins intelligent ; les sourcils sont plus accusés et plus
durs ; dans l'ensemble de la physionomie il y a quelque chose de bestial. Or, ce Drusus, dans un moment de colère , souffleta Séjan, plaisir délicieux peut-être, mais qu'il devait payer cher. Séjan ne dit mot, ensevelit l'outrage et
chercha sa vengeance. En même temps surgit dans son âme la formule décisive de son ambition : faire disparaître un ennemi et usurper l'empire dont cet ennemi était l'héritier. Les deux idées sont sœurs.
Drusus avait épousé une fille de Germanicus nommée Livia, ou plutôt Li villa pour la distinguer de l'impératrice mère. Livilla avait été laide dans sa jeunesse; en prenant des années elle était devenue d'une beauté remarquable, d'autant plus vaine de cette beauté que c'était pour elle une surprise, un don imprévu de la nature : Séjan la séduisit. Quand il l'eut subjuguée par l'adultère, il lui fit détester cette nature grossière à laquelle elle était enchaînée; il lui montra la mort du brutal Drusus, ses propres espérances, sa future grandeur, l'empire certain, un mariage qui lui rendait l'empire, et, pour garantir ses promesses, il répudia
Apicata, sa femme, dont il avait trois enfants. Le complot de Livilla et de Séjan est à différentes reprises raconté par Tacite, qui le peint en maître. 11 suffit de rappeler qu'Eudémus, médecin de Livilla, et Lygdus, eunuque de confiance, versèrent à Drusus un poison lent dont les effets ressemblaient à ceux d'une maladie de langueur. Drusus mourut et sa mort n'excita point de soupçons. Ce ne fut que huit ans plus tard, après la mort de Séjan, que le crime fut connu de Tibère par les révélations d' Apicata. On fie s'aimait guère, du reste, dans la famille impériale : les devoirs qu'on s'y rendait le plus volontiers, c'étaient les devoirs funèbres. Livie fut insensible à ce deuil, et Tibère ne voulut aucune suspension des affaires publia ques; il souffrit impatiemment les doléances qu'on lui apportait de toutes les parties de l'empire. Il fit même, à ce sujet, une plaisan-
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terie atroce. Les Troyens étant venus, après les délais inévitables d'un long voyage, exprimei la tristesse que leur inspirait la mort de Drusus, Tibère les interrompit, en leur faisant à son tour des condoléances sur la mort d'un illustre concitoyen qu'ils avaient eux-mêmes perdu et qui s'appelait Hector.
Ce premier pas fait, Séjan trouvait encore bien des obstacles. Il fallait d'abord endormir l'esprit pénétrant et merveilleusement habile de Livie ; il fallait éloigner Tibère, profiter de son dégoût des affaires, qui devenait plus sensible avec les années, et de son mépris pour les hommes, qui allait croissant; il fallait faire briller à ses yeux le repos, une vie molle, des plaisirs inconnus, l'attrait de la paresse et de la volupté.
Vous savez comment Livie, sans le vouloir, contribua plus que personne à la réalisation de
ce plan, quand son hostilité sourde contre son fils lui fit quitter Rome comme un vaincu qui déserte le champ de bataille. Trois ans avant la mort de Livie, Tibère promenait son indolence tardive dans les riches plaines de la Campanie, n'ayant point encore choisi son séjour; un accident, préparé peut-être, fournit h. Séjan l'occasion de lui sauver la vie. Tibère était entré dans une grotte pour y goûter un peu de fraîcheur : tout & coup des pierres tombent, une roche paraît s'ébranler; Séjan la soutient, tandis que Tibère se sauve et que plusieurs personnes de sa suite sont blessées. Les dieux ne pouvaient manifester leur faveur par un plus sensible miracle : Séjan était adoré des dieux. Dès lors Tibère, fixé à Gaprée, eut une confiance sans bornes dans Séjan.
La mort de Livie était impatiemment attendue par l'empereur et par son favori, mais
avec des visées bien différentes. Aussitôt que la redoutable Augusta eut cessé de vivre, le déchaînement commença. De ce jour date le règne de Tibère tel qu'il est gravé dans la mémoire de la postérité, avec les crimes, les délations sans nombre, les artifices les plus honteux. Séjan, calomniateur toujours cru et, flatteur perfide, rend les soupçons vraisemblables, les haines vivaces, les châtiments faciles. Tout* ce qui l'offense est perdu, tout ce qui lui fait obstacle est un ennemi de l'empereur.
Il frappe à coup sûr, embusqué derrière la loi de majesté, et obtient toujours l'assentiment de Tibère, qui mesure la chaleur du zèle à l'abondance du sang versé. Séjan pétrit à loisir cette âme de boue et de sang qu'avait reconnue Théodore, le vieux précepteur. Il frappe d'abord les amis de Germanicus et d'Agrippine, c'est-à-dire les esprits les plus
fiers, les plus désintéressés, ce qu'on pourrait appeler le parti libéral du temps. Agrippine est exilée; deux de ses fils, assez âgés pour être pris pour chefs par les mécontents, sont l'un déporté dans une Ile, l'autre enfermé dans le Palatin, où l'attend le sort le plus lamentable. Les délateurs se multiplient, les procès surgissent de toutes parts. Les ennemis de Séjan disparaissent un à un, par Tordre de Tibère, renseigné uniquement par Séjan, facile à duper dans son lie, et qui croit frapper ses propres ennemis.
Au milieu d'une cour vendue à Séjan , Tibère ne savait que par son fidèle ministre comment l'empire, sans cesse menacé, était sauvé chaque matin. Sa confiance croissait avec la puissance de Séjan. On a rarement vu un aveuglement aussi lugubre ; c'est, je le disais en commençant, la marque flagrante de l'incapacité
de Tibère. Chaque fois qu'il écrit au sénat, la lettre passe par les mains de Séjan ; il n'y a pas de termes assez élogieux pour son compagnon, son associé, socius laborum. Séjan a une fille; Tibère la marie, à la grande indignation de la multitude, qui chérissait le frère de Germanicus, au fils de Claude, son neveu, qui sera un jour empereur. Le feu éclate au théâtre de Pompée; Séjan fait éteindre l'incendie qui menaçait le quartier; le sénat vote à Séjan une statue d'or qui sera élevée dans le théâtre même. On attendait ce signal, et tous les Romains mettent un empressement singulier à élever des statues au favori. C'est un honneur dont on devrait être sobre, même envers les plus dignes; mais, dans les temps d'abaissément, on dresse volontiers des statues à des gens à qui, en des temps réguliers, on aurait justement dressé un gibet. Ces sortes d'hom-
maçes forcés sont un produit mixte de La faveur d'en haut et de la servilité d'en bas. Plus l'objet est médiocre, plus la soumission est méritoire, l'adoration édifiante, l'acte de dévouement insigne. Ce n'est plus l'individu qu'on exalte, c'est l'instrument, c'est-à-dire la main qui se sert de cet instrument et qui, par son contact, le rend vénérable.
Tandis que les statues de Séjan se multipliaient, lui-même était l'objet d'adulations de toute sorte. Son atrium n'était plus assez grand pour contenir les chevaliers, les sénateurs et même les consuls, qui, chaque matin, venaient le saluer comme de simples clients. I/affluence était telle, qu'un jour le lit sur lequel il faisait asseoir les visiteurs se brisa, étant complètement usé. Cependant les délations continuaient toujours; on incriminait les regards, les parôles, le silence même. Quant aux écrits, ils
étaient expqsés à des rigueurs particulières. On ne saurait trop sévir contre ceux qui osent attester publiquement et d'une façon durable ce qu'ils pensent ; on ne saurait trop réprimer toute manifestation de la pensée propre à se communiquer. C'est ainsi que Lutorius Priscus est mis à mort pour avoir fait un poëme sur la mort de Drusus : c'était un maladroit qui avait pianqué de précision et s'était trop hâté de lire ses vgrs, tandis que Drusus était seulement malade. iElius Saturninus, plus audacieux, avait fait une satire : on le fit monter au Capitule, non pour y ceindre la couronne de laurier, tant désirée par les poètes de la Renaissance, mais ppijr être précipité de la roche Tarpéienne. Phèdre, le fabuliste, ne dut la vie qu'à sa position dans le palais où il était employé ; mais il rerdit sa place et sa fortune parce que certaine fable avait déplu au favori, le Mariage
du Soleil, selon les uns, les Grenouilles qui demandent un roi, suivant les autres. Un tragique prêtait-il à Achille des imprécations trop vives contre Àgamemnon, on criait à l'allusion, on le punissait de mort. Sous un ministre comme Séjan, il faut du courage pour être un écrivain honnête. Mais ce qui émut Rome entière, ce fut la persécution exercée contre le vénérable Gremutius Cordus, homme des anciens âges, dont Tacite a fait l'éloge le plus grave, qui était arrivé au déclin de sa vie et avait écrit soqs Auguste des annales historiques dont Auguste avait entendu la lecture sans, en être blessé. Mais Gremutius Gordus restait droit devant le favori et ne l'épargnait pas. Séjan fit rechercher son ouvrage, qui fut brûlé par Tordre du préteur, parce qu'il y était dit « que Brutus et Cassius étaient les derniers Romains ».
Tous les manuscrits qu'on put trouver furent
livrés aux flammes, mais il faut ajouter, à l'honneur des petits-fils dégénérés de Brutus et de Gassius, que l'on* cacha bien les manuscrits; on en refit même des copies avec tant d'ardeur, que les annales de Cremutius Cordus sem- ~ blaient se multiplier avec la persécution. Dernière et inutile protestation d'un peuple qui ne tirait plus de la lecture de son histoire ni leçons, ni morale, ni courage! Cremutius se laissa mourir de faim pour échapper fui-même à Séjan.
C'est ainsi que le silence se faisait dans Rome ; c'est ainsi que Séjan protégeait les lettres et la liberté de penser. En échange, un Velleius, triste flatteur qui louait Séjan et Tibère, un Valère Maxime, qui le surpassait en basses adulations, étaient encouragés, payés, protégés par Séjan. Encore aujourd'hui leurs plats écrits sont traduits et étudiés par nos enfants, tandis que ceux de Cremutius Cordus sont à jamais per-
dus. Le temps est aveugle, comme la fortune* Séjan avait soin d'écrire à Gaprée tous ces actes , qui entretenaient h la fois chez Tibère des alarmes secrètes, l'aversion de Rome et des Romains, le plaisir de se venger sans peine par l'entremise d'un ministre infatigable, une cruauté native qui se développait , la douceur de frapper sans être responsable et de laisser l'odieux des condamnations peser sur Séjan* Tibère en cela se trompait. Les créatures ne sont rien aux yeux de la justice des hommes : instruments aveugles et inspirés , elles laissent remonter la responsabilité tout entière jusqu'au maître qui les soutient au-dessus du néant.
Séjan n'est point haï autant qu'il devrait l'être par la postérité; il excite presque de la pitié, tandis que la mémoire de Tibère est sinistre et abhorrée.
Les marques non douteuses de la tendresse
du maître et de son enchantement contribuent donc à l'exaltation du divin Séjan, qui est honoré à l'égal des dieux. Ses statues brillent, non plus seulement au théâtre de Pompée, mais sur les places publiques , dans les rues , dans les camps; on leur rend les mêmes honneurs, on leur offre les mômes sacrifices qu'aux statues de l'empereur* Les tableaux représentent fraternellement réunis Tibère et son ministre.
Lorsque Séjan rentre dans Rome, il reçoit les honneurs qui ne sont dus qu'à l'empereur. Le jour de sa naissance (natalitia) est fêté avec autant de pompe : on jure par sa fortune, per fortunam Sejani* plus volontiers que par celle de Tibère, per fortunam Tiberii, parce que Tibère est absent. Enfin on avait placé dans le théâtre deux trônes d'or, égaux en beauté : l'un restait vide, c'était celui de Tibère; l'autre était occupé par Séjan.
Tibère était parvenu à un tel degré de cécité morale, qu'il ne concevait pas la moindre jalousie. Cet esprit si inquiet ne contractait aucun ombrage; il s'endormait dans une confiance profonde; il n'y avait de sa part ni arrière-pensée, ni hypocrisie; il aimait ce second lui-même, qui ,lui épargnait les ennuis extérieurs du pouvoir et lui en laissait les jouissances. Ses lettres sont pleines de tendresse ; quand il parle de lui au sénat, il dit meus * Sejanus, « mon Séjan », bien plus sincère en cela qu'Auguste quand il écrivait : mi Tiberi* « mon Tibère ». Il l'appelait aussi « mon collègue », comme s'il était associé à l'empire. II fit plus ; il dérogea à l'ancien ordre de choses auquel il affectait d'être scrupuleusement attaché, en nommant Séjan consul pour cinq années consécutives, quoique le consulat eût toujours été annuel.
La situation était donc unique , sans précédents ; Séjan était un empereur non avoué, un César non classé. Un esprit modéré, même avec une ambition immodérée , aurait eu la prudence de s'arrêter, de jouir, de continuer à régner et d'attendre la mort de Tibère, qui était âgé de soixante-douze ans. Mais, messieurs, le crime serait trop commode, s'il n'y avait pas le précipice au bout; l'ambition serait trop facile, si l'aveuglement n'en était pas à la fois le danger et le châtiment.
Le vertige entraîne Séjan à son tour, comme tous les parvenus qui n'ont pas mérité leur élévation. C'est un grain de sable qui va faire dévier ce char si magnifiquement lancé, ou plutôt c'est son premier forfait qui, par contrecoup , amènera sa première faute et bientôt sa perte.
Li villa, sa complice, qui attend le pouvoir,
qui n'en jouit pas , qui veut recueillir le fruit d'un crime qui leur est commun , partager sa vie , sa demeuré , les honneurs dont il est entouré , le somme de tenir sa promesse et le force d'écrire à Tibère pour lui demander sa main.
Tacite nous donne la réponse de Tibère, mais il l'a faite si belle, si concise, qu'on y reconnaît le style du grand écrivain. L'empereur refuse, non pas en souverain blessé qui interdit à un simple chevalier l'accès de la famille impériale; non, c'est par affection et par sagesse, c'est dans l'intérêt d'un ministre contre lequel il craint d'exciter la haine des Romains, l'envie du parti de Germanicus et d'Agrippine , justement déchaînés. Ses raisons sont celles d'un ami sensé, prévoyant, et non d'un maître qui tend un piège.
Un te} refus n'en fut pas moins sensible à Séjan , dont la démarche était publique et l'af-
front public. La colère commença à précipiter ses actes. La cruauté était un soulagement en même temps qu'un moyen d'aplanir la voie qu'il se traçait ; il redoubla de cruauté. Le sénat avait une telle admiration pour les exercices des prétoriens, qu'il suffisait de désigner une victime pour qu'elle fût aussitôt condamnée avec une apparence de légalité* L'accusation formulée, la mort était certaine; car souvent l'accusé, pour échapper au supplice, se donnait volontairement la mort. On obtenait à ce prix que les biens ne fussent pas confisqués, que les enfants ne fussent pw réduits à la misère, et le mourant couchait Tibère et Séjan sur son testament pour que le testament ne fût pas cassé. Le sort ne pouvait se jouer avec une ironie plus féroce du malheureux qu'il forçait de flatter ses bourreaux jusque dans le sein de la mort.
La nouvelle année commence par le trépas de
Sabinus, personnage considérable qui criait aux Romains, pendant qu'on le menait en prison :
« Voyez, citoyens, ce que Séjan vous réserve! Voilà sous quels auspices commence l'année ! » Ainsi l'indignation publique croissait, et les haines mal déguisées sous de pâles sourires s'accumulaient sur la tête de l'insolent favori. Sa grandeur était telle qu'il se croyait déjà empereur (auToxpaTwp, dit Dion Cassius) , qu'il ne parlait presque de Tibère qu'avec mépris (èv ô^uycopta) , et que ses familiers ne l'appelaient plus que le seigneur de Vile ou fe gouverneur de Caprée (viiaCapxoç) .
En effet, Séjan avait pour lui l'armée, le sénat parce qu'il avait l'armée, le peuple parce qu'il le contenait à l'aide de l'armée et du sénat. Il avait Rome, il avait le sol italien, il avait Tibère , endormi, affaibli par les années et la
débauche, confiné sur un rocher, isolé, épié et trahi par une petite cour qui faisait connaître h Séjan ce qui se passait à Gaprée , tandis que Tibère ne savait que par Séjan ce qui se passait '• Rome. Jamais parvenu ne fut dans une situation aussi enivrante, jamais il ne fut plus près de la toute-puissance ; il ne restait qu'à étendre la main et à faire le geste suprême.
C'est à ce moment qu'éclata le coup de foudre. Il partit du Palatin et, comme dans toutes les révolutions, par le côté le plus imprévu. Ce fut une femme, depuis longtemps oubliée au sein d'une retraite profonde, qui prit la défense de Tibère ou plutôt de sa propre race qu'elle voyait ouvertement menacée ; ce fut Antonia , veuve du frère de Tibère , de ce Drusus qu'il avait aimé dans sa jeunesse et qui était mort à. l'âge de trente et un ans. Vraie matrone des anciens temps, Antonia s'était retirée sur le
Palatin, elle y avait vécu à côté de Iivie, filant la laine et chaste. Les médailles que Claude, son fils, fit frapper en son honneur , quand il eut obtenu l'empire, nous montrent une figure d'un beau caractère; les joues sont saillantes, accentuées par une pommette haute» à la façon des femmes de Raphaël ; le sourcil forme un encadrement noble» les cheveux sont abondants ; c'est un vrai type de Romaine, avec une harmonie fière et tranquille.
Antonia avertit Tibère des projets de Séjan, et, comme une lettre ne pouvait tout dire, elle lui expédia son affranchi Pallas , en qui Tibère avait autant de confiance qu'elle-même. Il faut, messieurs, que votre imagination se retrace un tableau que je renonce h peindre : la surprise de Tibère , son épouvante, sa douleur, le sentiment d'un péril immense et la rage d'avoir été déçu, l'instinct de la conservation et la soif de
se venger, l'impuissance au milieu des apparences du plus absolu pouvoir et le réveil.
Qu'aurait fait alors une âme courageuse?
Elle aurait couru h l'ennemi. Rejoindre la «flotte à Mjsène, remonter le Tibre et arriver à Rome était un triomphe certain • Descendre en Campanie, faire appel aux magistrats municipaux et aux vétérans d'Auguste, marcher sur Rome, était un moyen' aussi sûr de perdre Séjan, que les prétoriens auraient vendu au même prix qu'ils le servaient. Tibère n'osa pas. Il aima mieux donner au monde ce spectacle curieux, unique dans l'histoire, d'un souverain conspirant contre son ministre : le souverain craintif et humble dans sa petite île ; le ministre maître de la capitale , de l'armée et pour ainsi dire de l'empire; Séjan ceignant l'auréole, Tibère se cachant dans l'ombre. C'est Tibère qui joue le rôle du traître dans la sanglante
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comédie, et il déploie, dans cette longue conspiration, une patience, une hypocrisie, une adresse qui caractérisent un génie de second ordre. Pendant six mois il garde son secret, il continue à paraître dupe et à ourdir sa trame autour de sa proie : en cela, il se montre le digne fils de Livie. D'abord il attend que Séjan ne soit plus consul, parce que le consulat lui fournit des armes légales. Le terme arrivé, il désigne deux consuls, dont l'un était la créature de Séjan , l'autre son ennemi ; c'était un Regulus, et Tibère comptait sur lui. En même temps, il fallait endormir à son tour la vigilance de Séjan ou la paralyser. Dans ce but, Tibère composait avec un soin infini des lettres admirables dont je voudrais pouvoir vous montrer Un type : aucune n'a été conservée, mais soyez sûrs que le disciple d'Auguste et de Messala Corvinus a dû trouver un talent imprévu ; le soin
de défendre sa vie et de reconquérir l'empire inspirait sa muse. Ces lettres, tantôt excitaient l'ambition de Séjan, tantôt la refroidissaient. Un jour l'empereur se peignait moribond ; un autre jour il était guéri et annonçait son départ pour Rome ; un jour il accablait Séjan d'éloges et de . caresses, un autre jour il le blâmait et critiquait tous ses actes; parfois il lui accordait les faveurs qu'il demandait pour ses amis , parfois il les refusait avec outrage. Le résultat de ces contradictions habilement balancées était de tenir l'esprit de Séjan en suspens, de le charmer et de l'effrayer, de le fatiguer par une perpétuelle incertitude, de l'engourdir et de produire cette torpeur dangereuse qu'on appelle l'indécision.
Le moment vint oïi Séjan eut peur et le laissa voir. Dès lors, avec un adversaire lâche comme Tibère, il était perdu. Ne retrouvant plm son
Tibère, il voulut pousser une reconnaissance, se rendre à Caprée, dans l'antre du monstre, afin de rétablir son ascendant ébranlé. Il lui écrivit , en donnant un prétexte spécieux à son voyage. Tibère lui enjoignit de rester à Rome et, enhardi par la frayeur d'autrui, prépara les grands coups.
Il avait auprès de lui Caïus Caligula, fils de Germanicus et d'Àgrippine. Il le détestait cortime toute sa famille, mais il savait combien le sang de Germanicus était cher aux Romajins. Pour séduire la multitude et la détacher de Séjan, il annonça officiellement qu'il choisissait pour son successeur Caligula. Ce fut, en effet, une joie universelle et une barrière infranchissable dressée devant Séjan. Le sénat, ensuite, avait besoin d'être averti et détourné de celui qu'il était accoutumé à considérer comme la source de toutes les faveurs. Des nuances suffi-
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saient pour laisser deviner à ces avides adorateurs du soleil que le déclin arrivait. Tibère interdit de voter aucun honneur nouveau pour lui-même comme pour son ministre; au lieu de l'appeler dans ses lettres « mon Séjan , mon collègue », il ne le désigne plus. que par son nom L. iElius Sejanus. Il n'en fallait pas davantage pour que le flair subtil des courtisans reconnût la fausse piste et se tint en éveil.
Enfin l'heure décisive arriva. Quelle catastrophe! Quel enseignement! Malheureusement le récit de ce drame, qui avait été raconté par Tacite , est perdu avec une partie du cinquième livre de ses Annales. Il a été abrégé par Dion et nous le réduirons encore nous-mêmes à quelques traits.
Tibère donne ses instructions à Nœvius Sertorius Macron, qu'il institue préfet du prétoire; il lui remet l'acte qui le fera reconnaître et une
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lettre pour le sénat, longue et verbeuse, selon l'expression de Juvénal. Macron arrive h Rome de nuit; il s'entend avec le consul Memmius Regulus, ennemi de Séjan; il prend toutes ses mesures avec Gf eecinus Laco, affranchi qui commandait les 7 ; 000 affranchis des sept cohortes de vigiles. Les vigiles, chargés de la police de la ville, étaient jaloux des prétoriens.
Au point du jour, le sénat se rassemble dans le temple d'Apollon sur le Palatin. Macron monte au Palatin; il y trouve Séjan, qui sait son arrivée et qui est inquiet de n'avoir pas de lettres; il le prend à part, lui montre ses tablettes cachetées pour le sénat et lui annonce que Tibère va lui conférer la puissance tribunitienne. C'était le déclarer inviolable, comme l'empereur, et, par le fait, l'associer à l'empire. Séjan, dont la joie rend le cœur léger, se précipite dans le temple, tandis que Macron se
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fait reconnaître de son escorte, promet aux prétoriens des largesses considérables au nom de Tibère qui veut récompenser leur fidélité, et les renvoie tous à leurs quartiers. Les vigiles prennent la place des prétoriens, entourent le temple où Macron pénètre pour remettre au sénat le message annoncé. Il sort aussitôt de l'assemblée, se rend au camp prétorien, afin de maintenir les soldats et d'empêcher toute sédition.
La lecture commence. Tibère, au début, parle de sujets divers, puis glisse un blâme contre Séjan ; il revient à des questions indifférentes, puis formule une nouvelle plainte : un silence de mort règne dans l'assemblée. Séjan, accoutumé depuis six mois aux retours capricieux du style de Tibère, consolé par la conclusion de la lettre que Macron lui a révélée, n'écoute que d'une oreille distraite : il attend
lès mots de puissance tribuniiienne. Tout d'un coup Tibère ordonne l'arrestation de deux sénateurs amis de Séjan, attaqua Séjan lui-même, demande qu'on le garde ; enfin il se déclare en danger et supplie le sénat de l'envoyer chercher K Caprée par un des consuls avec des troupes.
L'attaque était si peu prévue que Séjan resta stupéfait i jl ne comprit pas, i| m songea ni à s'élancer, ni à courir au camp prétorien» ni h faire appel au peuple» aux chevaliers, à. ses amis. Tous les bancs s'étaient vidés peu à peu autour de lui» et quand il se retourna, il vit h ses côtés Laco, le chef des vigiles* qui était entré sans bruit. II était prisonnier* Il n'entendit même pas le consul Reguius qui lui ordonna par trois fois de s'avancer, et qui dut le tirer de son abattement en le touchant à r épaule. Aussitôt les sénateurs s'emportèrent
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en cris et en imprécations contre celui qu'ils adoraient la veille s l'humanité a vu plus d'une fois cette horrible palinodie des corps constitués qui prononcent une déchéance.
Séjan est conduit à, la prison Mamertine, à travers une foute qui l'insulte ; en vain il se voile avec le pan de sa toge, on le lui arrache pour le frapper au visage. Ces soufflets vengeurs durent faire apparaître devant lui t'ombre de Drusus. Sur son passage, on renverse, on traîne, on brise ses propres statues ; le marbre vole en pièces, le bronze est porté à la fournaise. Juvénal a peint cette scène pour la honte éternelle des Romains; mais c'est quand ils dressaient ces statues et quand ils leur offraient des sacrifices qu'ils se déshonoraient.
Enhardi par les violences de la multitude, le sénat a le courage d'ordonner la mort de Séjan. Son corps est jeté aux gémonies, livré
pendant trois jours aux insultes des passants et jeté dans le Tibre. Ses enfants ont le même sort; sa fille est toute jeune et, comme la loi défend de tuer une vierge , le bourreau la viole auprès de son frère, avant de les étrangler tous les deux. Apicata, la femme répudiée, écrit à Tibère pour dénoncer Iavilla, sa rivale, et se donne la mort.
Tell^est la fin de ce terrible duel où Séjan et Tibère sont également médiocres, également vils, également sanguinaires, également dupes. Deux personnalités étaient en jeu, sans moralité, sans utilité, sans autre but que la domination. Les Romains auraient contemplé l'un et l'autre aux gémonies avec la même joie : ils étaient pour Tibère contre Séjan comme ils auraient été pour Séjan contre Tibère, proie misérable du despote debout, insulteurs-nés du despote vaincu*
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Ne me demandez point, messieurs, de vous faire connaître les traits de celui qui aurait usurpé l'empire s'il avait eu plus de résolution ou plus de génie. Les Romains se sont si bien associés à la vengeance de Tibère, qu'ils n'ont laissé survivre ni un monument figuré, ni un camée, ni une pierre gravée. Il n'y avait point de médailles frappées en son honneur; quant aux statues, Juvénal l'a dit avec ure absolue véracité, tout a été converti en pelles, pincettes, casseroles, poêles à frire ; et les images de ce personnage vil ont été appropriées aux usages les .plus vils. Tout ce qui reste de Séjan, c'est le souvenir de sa fortune, de ses crimes, de sa chute, et la réprobation trop mêlée de pitié de la postérité.
Il y a plusieurs espèces de ministres : les ministres qui se dévouent sans réserve à leur souverain « k sa grandeur, à sa gloire, à un
principe dont il est le représentant, et qui s'honorent par leur désintéressement en mettant leur génie d'accord avec leur fidélité ; les ministres des pays libres, qui ne se dévouent qu'à leur patrie, servent le souverain, mais n'obéissent qu'aux lois, écoutent toujours l'opinion pu-, blique, qui leur donne la mesure des besoins de leurs concitoyens, représentent une idée et disparaissent dès que cette idée a conquis sa place, purs quand ils touchent aux affaires publiques, plus grands quand ils rentrent dans la vie privée ; il y a enfin les ministres dont Séjan est le type. Ceux-là n'aiment ni leur souverain ni leur pays; ils n'aiment qu'eux-mêmes. L'ambition est leur ôeule loi, la cupidité leur seule conscience ; ils s'attachent au pouvoir comme les mains s'attachent à certaines machines électriques que l'on serre d'autant plus fort qu'elles causent plus de douleur) pour conserver ce
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pouvoir, ils se font les avocats de toutes les causes, les instruments de tous les plans, les oppresseurs de tous les droits ; dans les temps de violence, quand les lois morales sont étouffées, ils ne reculeront pas devant les attentats les phis graves s Séjan n'a paa reculé devant le crime.
Ne me demandes dono point ma compassion pour ce coupable ministre, qui a perverti son bienfaiteur, qui s'est fait l'excitateur de ses mauvais instincts et le plus complaisant des bourreaux. Il a été puni justement, car il a créé des maux temporaires en arrachant à ses concitoyens leur fortune, leur liberté, leur vie, et consacré un mal durable par l'établissement du camp prétorien. En campant de* ennemis perpétuels dans Rome, en tournant contre sa patrie les forces destinées à la défendre, en préparant à l'empire un sanctuaire néfaste , en
donnant aux races futures cet exemple funeste d'oppression, Séjan a mérité l'horreur de la postérité. Il est donc juste que notre mépris tienne la balance égale entre le maître et le favori. Qu'ils se renversent ! qu'ils se châtient l'un par l'autre ! les honnêtes gens respirent et sont à, demi consolés ; la morale est, je ne dirai pas vengée , mais du moins elle cesse d'être foulée aux pieds par cette insolence suprême de la fortune qui s'appelle l'impunité.
L'ILE DE CÀPRÉE.
Une lassitude immense et un dégoût profond des hommes avaient pris Tibère. Il avait abandonné Rome b. Livie et à Séjan, à Livie qui l'avait en quelque sorte chassé, mais qu'il savait digne de toute sa confiance, à Séjan, qu'il aimait avec cet aveuglement absolu qui fait les favoris. Séjan était pour lui ce qu'il avait été lui-même pour Auguste pendant les dix dernières années de son règne : un ministre qui ne discute pas, un esclave toujours prêt à agir, un ami qui ne connaît que l'obéissance passive.
Il partit pour la Gampanie et bientôt pour Caprée, avec la joie d'un fonctionnaire qui a rempli sa carrière et qui cherche une retraite doucement occupée. La paresse, la soif des plaisirs qu'il faut cacher, allaieat partager son âme avec l'exercice d'un pouvoir lointain et dégagé de tout ennui. Dion Gassius fait sur Tibère une réflexion qui me parait pleine de profondeur; « Cet empereur , dit-il , était un composé de grandes qualités et de grands vices ; 11 ne les a jamais montrés que séparément, à tour de rôle, comme s'il les possédait seuls. * Cela est vrai : Tibère a montré ses qualités pendant la première partie de sa vie, parce qu'il était contenu par la peur \ en in*» dihatit vers sa fia, il s'abandonne tout en-* tier à ses vfces, parce qu'il se sent libre et sans frein.
En face du golfe de Naples est une lie trop
L'ILE D8 GAPRÉE. 315
célèbre et trop connue des voyageurs pour, qu'il soit nécessaire de la décrire longuement : c'est Caprée. Cette île avait frappé Au-, guste dans la dernière navigation qu'il fit avec: ibère but les côte» de l'Italie, et il l'avait acquise, par échange, des Napolitains; il, n'avait fait qu'y passer, Tibère en avait gardé un souvenir plus durable et là choisit pour sa retraite. L'accès en est difficile; on ne peut l'aborder que d'un seul côté, par un escalier . escarpé. Les rochers s'élèverit de toutes parts; h une hauteur immense; ils sont à pic, au-des- . sus d'une mer profonde, belle, dangereuse. Sur , le plateau règne un air pur; la vue embrasse un spectacle magnifique, le Vésuve et tout le golfe de Naples. La beauté du site et la noblesse des lignes rappellent la Grèce : on dirait une Gyclade attachée du cercle divin de Délos. Tibère, également sensible au charme
du climat, à la sécurité, aux souvenirs de Rhodes et de la Grèce, y fît construire douze villas dont on montre quelquefois les restes aux voyageurs sans les persuader, car les ruines qui subsistent h Caprée sont postérieures à Tibère ; c'est à peine si un escalier peut être attribué h. son époque. Les douze villas portaient le nom des douze dieux. La plus grande, celle de Jupiter, était naturellement la demeure de l'empereur; les autres étaient pour les vingt sénateurs qui formaient son conseil, pour ses gardes, ses amis, ses esclaves, pour le personnel et le matériel, chaque jour plus considérables, de ses débauches chaque jour croissantes.
Si Tibère, se retirant h Caprée, n'eût été qu'un simple particulier, il y aurait vécu dans la mollesse et l'obscurité; il aurait grossi le troupeau d'Épicure sans devenir criminel. Mais
il avait la toute-puissance et le droit de tout désirer. Ses désirs sans bornes rencontrèrent de toutes parts les limites que lui posait l'humanité : il attenta aux droits de l'humanité et fut entraîné à des atrocités.
Je passe, messieurs, sur la paresse, qui devient le génie familier de Tibère; je passe sur le goût du vin, souvenir de ses premières campagnes, qui le reprend, le retient parfois à table deux nuits et deux jours, et lui fait nommer à une magistrature tel candidat qui a vidé d'un coup la vaste amphore que lui présentait l'empereur; je passe aussi sur la niaiserie littéraire, compliquée de gourmandise, qui lui arrachait quatre-vingt mille francs à. la lecture d'un dialogue entre la grive et le bec-figue, l'huître et le champignon, composé par Asellius Sabi- 1 nus. Je voudrais passer aussi sous silence des plaisirs moins faciles à décrire. Les débau-
ches de ce voluptueux de soixante-dix ans sont demeurées fameuses, quoique l'historien ne puisse montrer, par respect pour lui-même, ce palais rempli de tableaux honteux , de sculptures lascives, de livres obscènes, ces harems où des prostitutions raffinées ranimaient les sens éteints d'un vieillard, ces bois peuplés
de malheureux et de malheureuses qui étaient contraints de parodier grossièrement la mythologie charmante des Grecs afin d'exciter les désirs d'un barbare. Je ne nommerai même qu'à regret un de ces individus qui sont le produit le plus abject des temps abjects, marchands de chair humaine, entremetteurs étantes, opprobre du souverain qui les emploie, de la cour qui les envie et du pays qui les tolère : cet intendant des voluptés s'appelait Césonius Priscus ; il était chevalier romain ; le misérable portait avec orgueil le titre officiel de préfet des
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plaisirs de Tibère (a voluptaiibw) , et de quels plaisirs ! La, fortune se plaît à rejeter dans les plis de l'histoire tant de gens de bien qui méritaient d'être connus de la postérité, et -elle nous inflige la honte de connaître et de prononcer le nom d'être* qui devaient rester enfouis dans la fange.
Qu'il me suffise de voua dire, messieurs, que pendant ces apnées qui vont s'écouler h Caprée, les débauches de Tibère furent poussées jusqu'au délire : les attentats étaient de tous les jours ; le crime devenait l'assaisonnement du plaisir. Les femme» de condition libre étaient poursuivies juridiquement, menacées de mort si elles ne cédaient point ; c'est ainsi que fui accusée Mallonia, qui préféra se donner la mort. Les jeunes gens et les jeune* filles des plus nobles familles étaient l'objet de rapts continuels. Les esclaves et les affranchis de
Tibère, qui servaient de pourvoyeurs à Césonius Prisçus, battaient la campagne et parcouraient les provinces. Aucun sexe n'était épargné ; les enfants de l'âge le plus tendre étaient recherchés pour d'abominables usages, et Ton agissait, en cas de résistance des parents, comme dans une ville prise d'assaut : le butin était ensuite amené à Caprée. Ce tissu d'horreurs est résumé en quelques mots par Suétone et par Tacite. Ne me demandez pas de vous traduire Suétone, même à mots couverts; les détails qu'il donne souillent l'imagination : ceux-là seuls ont le droit de les lire qui purifient cette lecture par la haine du despotisme, et qui veulent savoir comment les prétendus maîtres du monde sont ravalés au-dessous de la bête par l'excès même de leur pouvoir. Il est plus facile de citer Tacite , dont la gravité élève* les plus
sales sujets. Je transcris la traduction de Bur-
nouf :
« Ensuite, regagnant ses rochers, il cacha
de nouveau dans la solitude des mers des crimes et des. dissolutions dont il était honteux. L'ardeur et la débauche l'emportaient à ce point, qu'à l'exemple des rois il souillait de ses -caresses les jeunes hommes libres. Et ce n'étaient pas seulement les grâces et la beauté du corps qui allumaient ses désirs, il aimait à outrager dans ceux-ci une enfance modeste, dans ceux-là les images de leurs ancêtres.
Alors furent inventés des noms auparavant inconnus, qui rappelaient des lieux obscènes ou de lubriques raffinements. Des esclaves affidés lui cherchaient, lui trouvaient des victimes, récompensant la bonne volonté, effrayant la résistance ; et si un parent, un père défendait sa famille, ils exerçaient sur elle la
violence, le rapt, toutes les brutalités d'un vainqueur sur ses captifs. »
Voilà ce que souffrait le peuple romain, que jadis le viol de Lucrèce, le rapt de Virginie, avaient suffi deux fois pour affranchir!
Mais, a-t-on dit, Suétone ment, Tacite ment, les satiriques qui ont fait allusion aux turpitudes de Tibère, les satiriques mentent. Certains apologistes sont capables de récuser les assertions les plus précises ou les plus unanimes. Eh bien , nous qui prétendons combattre ou justifier le témoignage écrit par le témoignage des monuments, nous avons des preuves palpables, matérielles, incontestables, qui confirment la véracité de Tacite, de Suétone et de leurs contemporains.
D'abord la langue latine offre des mots qui sont restés, des mots créés pour Tibère et par Tibère, par exemple le surnom de Caprinus
L'ILE DE GAPRÉE. 393
que lui avait donné le peuple, ce qui indiquait, par une double équivoque, V habitant de Carprée et les habitacles du bouc (je n'ai pas besoin de vous rappeler quel était, dans la mythologie, le rôle du bouc). D'autres mots, tels que sellarii et spintriœ* qui ne se peuvent traduire en français, rassurez-vous, avaient • été inventés par Tibère lui-même pour désigner les complices de ses horreurs ou les victimes de ses débauches.
L'archéologie, à son tour, apporte des preuves accablantes. Des lampes de terre cuite, des bronzes, qui, par leur style, déclarent qu'ils sont de l'époque de Tibère, représentent ces sujets licencieux dont parle l'histoire. A Pompéi, sur la côte voisine, combien d'objets ont dû être cachés dans le musée secret! Et soyez convaincus que l'influence de Caprée s'étendait sur la molle Campanie, où l'on s'ef-
forçait d'imiter les mœurs de la cour avec d'autant plus de complaisance qu'on n'avait jamais eu une aversion marquée pour ces sortes de représentations.
Enfin, les grandes collections numismatiques contiennent des séries de médailles de bronze qu'on appelait ordinairement des monnaies spintriennes et qui sont plutôt des tessères, c'est-à-dire des marques de reconnaissance ou des billets d'entrée. Sur la face, ces tessères portent des sujets d'une licence telle, qu'on ne peut les décrire. Sur le revers, des chiffres romains indiquent des séries de nombres jusqu'au chiffre XIX. La variété de ces types, qu'il faut bien regarder une fois dans sa vie pour vérifier l'histoire, est assez grande pour qu'on puisse en déterminer l'époque. S'il y en a quelques-uns qui, d'après leur style, peuvent remonter jusqu'à Auguste, la plupart portent
le caractère des monnaies gravées sous Tibère. Il y en a même, et c'est la série la plus repoussante, où les numismatistes prétendent reconnaître la ressemblance de Tibère.
Quel était l'usage de ces tessères? Étaientelles distribuées à la foule, les jours de représentations licencieuses? Étaient-elles destinées aux Atellanes? Donnaient-elles accès dans les mauvais lieux? Étaient-ce des tessères d'hospitalité pour des maisons mal famées? De même qu'on donne aujourd'hui aux pauvres des bons de pain, de viande, de bois, donnait-on h. la canaille romaine ces sortes de gages à échéance immédiate, les jours de largesses impériales? La moralité des empereurs pouvait aller jusque-là; ce qui est certain, c'est qu'ils ont fait frapper en incroyable abondance ces armes parlantes de la débauche.
Laissons, messieurs, ces tristes questions;
cherchons plutôt comment il nous faut représenter, à cet âge avancé, celui que les Romains surnommaient le Vieux bouc de Captée. Nous l'avons vu dans sa jeunesse, noble, beau et intelligent, montrant, malgré des signes qui alarmaient l'observateur, un type digne de Livie, digne des Claudius. Y a-t-il un monument qui puisse nous le faire entrevoir dans sa vieillesse? Si vous montez au cabinet des médailles, messieurs, et si vous vous arrêtez devant la vitrine qui contient les plus beaux camées de l'époque impériale, cherchez le numéro 21 J . Vous verrez une sardoine à trois couches, de 7 centimètres de hauteur sur 5 de largeur. C'est Tibère, Tibère vieux, Tibère avec une chevelure épaisse, que l'artiste avait inventée, qu'on avait peut-être adaptée à l'original, de son vivant; cette chevelure est ombragée d'une couronne de chêne. Sur l'épaule est une égide avec ses failles au tissu
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serré. Par conséquent Tibère était identifié avec Jupiter JSgiochus, c'est-à-dire Jupiter armé de l'égide. La villa qu'il occupait ne s'appelait-elle pas Maison de Jupiter? Le profil est toujours beau , parce que les années ne modifient point la construction essentielle et la silhouette du visage; le nez est aquilin; on reconnaît Tibère. Mais le front est plissé et comme violent, le sourcil est accusé avec une dureté singulière, l'encadrement de l'œil a quelque chose de terrible. La bouche, les lèvres, le menton, sont gras, sensuels, épais, et tournent au type de Vitellius. Le cou est énorme, enflé par le vin, la bonne chère, et comme par un venin secret. Dans les proportions de cette tête, qui cependant a été faite par un très-habile artiste, il y a quelque chose d'énorme, de monstrueux , et comme une impression de terreur à travers laquelle l'artiste a vu son modèle. Ajou-
tez que la sardoine est d'un ton bleuâtre qui donne un accent plus sombre au visage et qu'assombrit encore l'encadrement des cheveux et de l'égide, presque noirs; de cette qualité de la pierre résulte un effet dramatique qui imprime quelque chose de plus effrayant et de plus théâtral à cette image de Tibère.
Il est utile de se souvenir, néanmoins, que le graveur du camée a embelli son modèle en l'idéalisant; il faut surtout compléter ce portrait en y ajoutant, à l'aide de l'imagination, des yeux malades , rouges , irrités au point de vojr clair dans les ténèbres, comme les yeux du tigre ; une face couverte de tumeurs ou des feux de l'insomnie et de la débauche, des onguents, des emplâtres que l'empereur s'applique luimême, étant son seul médecin; une calvitie qui avait été précoce et qu'avait dû précipiter ce monstrueux genre de vie. Tel était le voluptueux
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et galant Tibère ! Tel était ce hideux vieillard, sultan qui a devancé certains sultans d'une civilisation plus moderne et qui, dans son harem de Caprée, se livrait à la mollesse et aux tardiL plaisirs, tandis que son grand vizir, Séjan, était maître de Rome, flattant ses passions, ses soupçons, ses instincts sanguinaires.
On se demande, il est vrai, comment cet abandon apparent et cette acre décrépitude pouvaient le porter à la férocité. La mollesse énervée s'allie-t-elle donc avec le goût du sang? Malheureusement l'histoire ne répond que trop à nos doutes, à différentes époques et par des exemples répétés. Egorger et violer sont deux actes de puissance*; détruire, ne pouvant créer, est une satisfaction égale pour les enfants qui manient leurs jouets et pour les tyrans qui se jouent de leur peuple. L'abus des femmes et le mépris des hommes conduisent également à
la cruauté, parce que la cruauté est une excitation du système nerveux, une forme de la satiété du pouvoir, un piment pour les estomacs affadis.
D'ailleurs, pendant les premières années, le . sang coulait hors de la vue; Rome était loin, et Séjan veillait. La cruauté avait quelque chose de régulier , d'organisé , de facile et de doux pour le despote. Un ordre partait ; il n'y avait plus à s'inquiéter du procès , de la condamnation, de l'exécution : Séjan se chargeait du reste.
Le coup de foudre qui vint tirer Tibère de sa torpeur le replaça en face de la divinité qui avait régné tant d'années sur son âme : la terreur! La lettre d'Antonia, l'arrivée de Pallas, une dissimulation qu'il a fallu soutenir habilement pendant six mois, les appréhensions les plus poignantes, le désir de la ven-
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geance le moins avoué , une conspiration perpétuelle , enfouie dans le secret , puis l'éclat, et Macron partant pour Rome, voilà des émotions qui épuisent un vieillard et l'enflamment tour à tour, l'abattent et l'exaspèrent, le tuent ou le rendent furieux. Il faut aussi voir Tibère anxieux, dévoré, suspendu au-dessus de l'abîùie , depuis le moment où Macron est allé jouer à Rome sa destinée. Elles ont porté de terribles fruits, ces heures d'attente fiévreuse passées sur le rocher le plus élevé de Gaprée et comptées par les pulsations d'un cœur que la peur faisait battre éperdument : — a Macron est-il arrivé à Rome?. Que se passe-t-il au sénat?... EtSéjan?... Meurt-il? Triomphe- t-il? Marche-t-il sur Caprée? Les signaux convenus ne s'allument pas de proche en proche sur les collines? Serais- je perdu? La nuit s'écoule; l'aube blanchit l'horizon : point de signal! Le
soleil monte à l'horizon; il redescend; il va se plonger dans les flots : point de signal ! Faut-il fuir? » — Et Tibère regarde ^ ses pieds, audessous de l'escalier à pic , la galère amarrée qui va l'emporter dans quelque partie du monde ignorée pour chercher un refuge, Rhodes apparaît avec toutes ses terreurs rajeunies. De pareilles émotions, qui Pont surpris au sein d'une vie tranquille, énervé par les plaisirs, ont un contre-coup violent. Même dans sa force, un homme à qui manquent le courage civil et la conviction en sortirait métamorphosé : c'est pour ce lamentable et sale vieillard le signal du, déchaînement et de l'éruption des passions les plus noires.
En outre, aussitôt après la nouvelle de la mort de Séjan, arrive ht lettre d'Apicata, la femme répudiée de Séjan, qui révèle des crimes ignorés , qui raconte l'empoisonnement de Drusus,
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fils de Tibère, par Séjan et par Li villa. Une joie éphémère fait place à une fureur arrière. Quoi ! lui, le profond, le dissimulé, le clairvoyant Tibère, il a été trompé comme un enfant ! Pendant huit ans il a été dupe de cet homme qu'il vient à peine d'égorger ! On lui a tué son fils, et il n'a rien soupçonné! A qui se fier désormais? L'univers n'offre que trahisons, complots, ténèbres. Son âme fut en proie dès lors à des soupçons si cuisants et à une rage si atroce, qu'il voulut répandre dans l'univers la terreur qui remplissait son âme. Pendant neuf mois, enfermé dans la Maison de Jupiter, se comparant au dieu qui pèse dans sa balance la destinée des mortels, il se fit grand justicier; il prit son désir de vengeance pour un besoin de justice. Il étudia la vie, les actes, les paroles des principaux citoyens, les ramifications des familles, leurs liens, leurs intérêts, leur puis-
sance ; il se mit à chercher des coupables avec le même zèle qu'un homme de bien investi de ce mandat par la société. Le problème était sans cesse tranché par le glaive et sans cesse renaissant; à mesure qu'une victime tombait, une autre apparaissait. À la passion sanguinaire d'une telle poursuite s'ajoutaient les délations. Le parti d'Agrippine chargeait les partisans de Séjan ; les anciens partisans de Séjan espéraient obtenir leur grâce en chargeant le parti d' Agrippine. Ces représailles étaient aggravées par la servilité du sénat et par des condamnations précipitées. Perdu dans ce dédale, enivré et rendu presque fou par la recherche de crimes chimériques, Tibère tuait indistinctement; plus il avançait dans cette voie sanglante, plus il rencontrait d'obscurité, semblable au mineur enfoui dans les profondeurs de la terre, qui sonde en vain avec sa pioche les terrains qui le pressent ;
il frappe en avant, à droite, en arrière, il provoque de nouveaux éboulements, il croit avancer vers la lumière , mais les ténèbres sont toujours plus épaisses et l'air va bientôt lui manquer.
Dion Gassius a résumé en quelques pages ces années sanglantes qui sont restées pour la postérité la formule suprême du règne de Tibère. Tous les parents, tous les amis, toutes les créatures de Séjan, sont accusés, condamnés, exilés, tués. Les citoyens qui avaient été poursuivis par lui et absous par le sénat sont repris, sous prétexte qu'ils n'avaient échappé que par la protection de Séjan. La mort volontaire devient un châtiment trop doux : on bande les plaies des accusés qui se frappent, on les traîne palpitants et presque morts jusqu'à la prison pour les y achever ; dès lors leurs testaments sont nuls et leurs biens confisqués. Leà prétoriens pillent et incendient au hasard dans Rome, pour téraoi-
gner leur repentir et leur fidélité; le peuple \
massacre et pille pour se venger des amis de Séjan. Le Capitule voit sans cesse des innocents précipités de la roche Tarpéienne. La prison Mamertine regorge : on la vide d'un seul coup, t
et les gémonies sont empestées par les cadavres en putréfaction que Ton jette dans le Tibre, tandis que les prétoriens montent la garde le long du fleuve , empêchant par leurs menaces de recueillir ces tristes restes et de leur rendre v
les derniers devoirs. Rome n'est que silence» solitude, terreur. Il ne s'écoule pas un jour sans supplice, dit l'historien , même les jours sacrés, même le premier jour de Tannée. Les femmes et les enfants périssent avec les pères. Il est défendu de pleurer son fils sous peine de mort : la mère de Fufius Geminus en fournit la preuve.
Les flatteurs, pendant ce temps, pâles et '
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livides, chantaient l'âge d'or ramené dans Rome, l'égalité reconquise, la paix rétablie, les citoyens délivrés du ministre oppresseur. Le sénat ne craignait pas de voter l'érection d'une statue de la Liberté au milieu du Forum : fiction odieuse et qui donne la mesure de l'avilissement des caractères.
Mais ce qui ne doit pas être une fiction pour Tibère, c'est la vue du sang : car Tibère, aujourd'hui, est bien le Tibère de la légende, le tyran cruel et sans pitié que, dès notre enfance, nous avons appris à maudire. On ne se trompe que de date, car c'est à Gaprée seulement que le fils adoptif d'Auguste devient une bête féroce. Il faut que sa cruauté se repaisse, que sa vengeance se satisfasse , que ses yeux boivent le sang. Les barques arrivent chargées d'inculpés et de suspects. Gaprée a ses prisons, ses bourreaux et ses savantes tortures; elle a
aussi son Capitule , . c'est-à-dire des rochers abrupts le long desquels roulent déchirés ceux qu'achèveront à coups de rame et de croc les marins apostés qui les guettent sur des barques.
Tibère est aussi bon geôlier que Louis XL II fait la visite de ces prisons. Il reconnaît parfaitement chaque Captif; il sait mesurer les souffrances à ses ressentiments. Quand un prisonnier a pu se donner la mort, Tibère gémit :
«Carvilius, s'écrie-t-il, m'est échappé! » Quand les victimes lui demandent en grâce de leur donner le coup suprême : te Pas encore, répondil, nous ne sommes pas assez amis. » Lascif du sang se développe; le besoin des sensations violentes est de plus en plus nécessaire pour secouer la torpeur de ce voluptueux épuisé. Les soupçons s'ajoutent aux crimes, les insomnies aux craintes du jour, la terreur aux désirs de ven-
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geance. Il consulte san& cesse les astres et les présages : tous ceux qui paraissent destinés à un sort trop brillant sont d'avance condamnés. Sa famille, ses amis, sont plus exposés que tous les autres. Néron, son neveu, exilé dans nie Pontia, est foroé de se donner la mort ; Drudus, son neveu, meurt de faim dans les caves du Palatin. Déjà il ne reste plus que trois ou quatre membres du conseil privé, c'est-à-dire des vingt r sénateurs qu'il avait lui-même choisis pour leur
Fidélité et qu'il frappe au moindre soupçon.
Bien plus, il fait tuer les deux compagnons de sa jeunesse , qui l'avaient suivi à Rhodes pendant son exil de huit ans, sur le mont Ësquilin pendant la disgrâce d'Auguste, à Caprée depuis trois ans, qui avaient partagé sa bonne comme sa mauvaise fortune : ils s'appelaient Vascularius Atticus et Julius Marinus.
En un mot, il arrive à cet état qu'on ap-
pelle la frénésie. Il a des tressaillements qui appartiennent moins à l'homme qu'à la béte fauve; seulement les bêtes fauves sont mieux averties par leur instinct qu'un tyran par ses nerfs irrités. Ainsi l'orage le fait trembler : dès que les nuages s'amoncellent, il se couvre d'une couronne de lauriers, parce que le laurier écarte la foudre. Ainsi, voyant paraître à Timproviste devant lui un Rhodien dont il avait été l'hôte, il le fait arrêter, torturer sans raison, puis tuer, pour effacer la trace d'une erreur trop tard reconnue. Ainsi, il fait saisir un pêcheur qui vient d'escalader les rochers pour lui offrir un énorme poisson ; il a eu peur, mais il se venge en faisant frotter le visage du flatteur trop zélé avec son poisson, et quand ce vrai Napolitain se rajuste en se félicitant de n*avoir pas apporté en outre une grosse langouste qu'il a dans sa barque,
Tibère envoie chercher la langouste pour lui déchirer la face avec la carapace. — Que dire encore? Si sa litière est arrêtée dans des buissons, il se précipite, terrasse le centurion prétorien qui éclaire sa promenade, et le laisse pour mort.
De tels actes sont d'un furieux ; on ne peut se dissimuler qu'un tel état est un trouble perpétuel d'esprit, traversé par des accès de folie. Tibère, du reste, avait eu comme un pressentiment de cette maladie mentale, qui n'est que l'effet de l'intempérance et d'une volonté sans frein. Lorsque le sénat avait voulu lui décerner le titre de « père de la patrie » (quel nom! quel sénat!), Tibère leur répondit : « Je serai toujours semblable à moimême et je ne changerai point de caractère tant que ma raison sera saine; mais prenez garde de vous enchaîner par les actes d'un
homme qu'un accident pourrait altérer. » Or, cet accident est venu, cette altération s'est produite, ce trouble de la raison qu'il avait pressenti dans les années meilleures s'est réalisé. Car l'habitude de la débauche, le goût du sang, la férocité subite et instinctive à la vue d'un obstacle, d'un objet indifférent, d'un homme inoffensif qui surgit devant vous, c'est la folie! c'est la pire des foliçs : la frénésie !
Il est si vrai qu'il a perdu tout gouvernement de lui-môme, tout empire sur sa volonté, tout souvenir des qualités de sa jeunesse et deq devoirs de sa maturité, qu'il devient incapable d'application. Ce bon général, cet administrateur exact, ce laborieux surveillant d'un réseau de fonctionnaires qui s'étend» sur l'univers connu, il est livré à la paresse ; il renonce à la gestion des affaires; il n'a plus même raptï-
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tude machinale au travail matériel que fait contracter l'habitude. Tacite le peint dans ses dernières apnées ; a Inçevtw animi* fesw çorpore, Tâme indécise, le corps fatigué, » En
effet, les sénateurs meurent, Tibère ne les remplace pas; les chevaliers meurent, Tibère ne les remplace pas ; les tribuns militaires meurent, et il laisse les légions sans chefs; les gouverneurs de province reviennent, et il laisse certaines provinces sans gouverneurs} ou bien, s'il les nomme, il les fait venir auprès de lui et les retient jusqu'à l'expiration de leur mandat, tandis que des lieutenants obscurs administrent à leur place, L'Espagne et la Syrie restèrent plusieurs années de suite sans gouverneurs. En même temps les barbares insultent les frontières; l'Arménie est ravagée par les Parthes, la Mésie par les Daces et les Sarmates; là Gaule est livrée aux incursions des
Germains. Suétone dit formellement que l'incurie de Tibère était devenue si profonde, qu'il n'avait plus souci ni de l'honneur ni des dangers du peuple romain 1 .
En même temps il se sentait haï de 'tout le monde ; la haine croissait et donnait du courage à ceux qui allaient mourir. Les condamnés marchaient au supplice en l'insultant. On composait des libelles, qui ne circulaient plus seulement dans Rome, mais qu'on faisait parvenir jusqu'à Tibère. Il en trouvait dans l'orchestre quand il allait au théâtre de Caprée, de Naples ou d' A tel la. Les barbares l'insultaient par ambassadeurs; les affronts lui arrivaient des j
frontières les plus éloignées. Il reçut une lettre du roi des Parthes, Artaban, qui acheva de l'exaspérer. Artaban lui reprochait ses débau-