Suétone, LXXXUL
surtout les petits Syriens et les petits Maures, et les faisait rechercher à tout prix*
Voici un premier fragment de lettre :
« J'ai soupe, mon Tibère, avec les mêmes personnes : Vicinius et Silvius le père s'étaient joints à mes convives. Nous avons joué hier et aujourd'hui avec une passion de vieillards. A chaque coup de dé, celui qui amenait le chien (Tas) ou le six payait un denier par dé : le coup de Vénus raflait tout. »
Autre fragment: « Pour nous, mon Tibère (mi Tiberi), nous avons passé agréablement les fêtes des Quinquatries. Nous avons joué des journées entières et nous avons chauffé le forum aléatorium 1 . Ton frère jetait les hauts cris, bien qu'au total il ait peu perdu et réparé gra-
4. Locution familière qui équivaut à l'expression franche : « Nous n'avons pas laissé refroidir le tapis. »
duellement ses grosses pertes du début! Pour moi, j'ai perdu vingt mille sesterces, pour avoir été d'une générosité effrénée, car j'en aurais gagné cinquante mille, si je m'étais fait payer exactement, ou n'avais pas donné aux uns et aux autres. Mais cela vaut mieux : car ma bonté me fera porter aux nues. »
Une troisième lettre contient des compliments outrés et ironiques : « Adieu , mon très-doux Tibère (jucundissime) . Sois heureux dans tes entreprises, toi qui es mon chef autant que celui de Aies soldats. Par ma fortune, tu es le plus cher, le plus brave, le plus .sage de mes généraux. »
« Et tes quartiers d'été? Pour moi
Tibère, au milieu de tant de difficultés et avec des troupes aussi indolentes, j'estimt que personne ne se serait conduit avec autant de prudence que toi. Ceux mêmes qui t'ont accompagné
avouent qu'il faut t' appliquer ceverscPEnnius 1 ;
Un seul homme, en veillant, a sauvé l'État. »
Il parle quelquefois de sa santé : « Il n'y a point de Juif, mon Tibère, qui jeûne plus rigoureusement le jour du Sabbat que je n'ai jeûné aujourd'hui. Ce n'est qu'après la première heure de nuit et dans le bain que j'ai mangé deux bouchées [duos bucceas) , avant qu'on me parfumât.»
Mais il garde les tours les plus hyperboliques pour parler de la santé de Tibère : a Lorsqu'il me survient quelque affaire qui commande l'attention, ou lorsque j'ai un chagrin , par ma foi, je regrette mon Tibère, je pense à ces vers d'Homère :
a Avec un tel compagnon, nous sortirions tous les deux « Même d'un bûcher enflammé, grâce à sa prudence.
4. Il le parodie, en substituant au mot cunctando le mot vigilando :
t Unus horao nobit vijilando restituit rem. a
Lorsque j'apprends que tu t'affaiblis par l'excès du travail , les dieux me perdent si mon corps je frissonne pas tout entier. Ménage-toi, je t'en supplie, car si nous te savions malade, moi et ta mère nous rendrions l'âme, et le peuple romain tremblerait pour le salut de l'empire. Ma santé n'est rien , c'est la tienne qui est tout. Je supplie les dieux de te conserver à nous, de veiller sur toi, et maintenant et toujours, s'ils aiment encore le peuple romain. »
Vous savez, messieurs, comment les dieux ont exaucé ce dernier vœu et comment ils ont aimé le peuple romain. Mais n'est-il pas vrai qu'on est pris à l'ironie affectueuse et à la bonhomie caressante de ces lettres? On dirait deux braves* cœurs liés par la plus tendre amitié depuis leur enfance, et il faut un effort # pour concevoir que c'est le terrible Auguste qui
parle ainsi au terrible Tibère. C'étaient deux \ admirables acteurs, deux grands hypocrites, . qui avaient besoin l'un de l'autre. Quand je relis ces trop courts fragments, ils me rappellent, malgré toute la gravité des personnages , une comédie allemande de Kotzebue, intitulée Les farces d'un page (Pagensùreiche). Un gentilhomme, qui a peur des revenants , passe la nuit dans son fauteuil, et il a persuadé k un valet, qui s'appelle Stiefel, de veiller avec lui dans un autre fauteuil, au coin d'un bon feu. Le valet s'endort sans cesse; et, chaque fois qu'un craquement de la boiserie effraye le gentilhomme, celui-ci étend sa canne et laisse tomber affectueusement la lourde pomme d'or sur la tête du dormeur en s'écrîunt : « Stiefel, mon bon Stiefel, mon joli petit Stiefel. » Ainsi Auguste, qui n'a plus que le fils de Livie pour l'aider à soutenir le poids de l'empire sous lequel fléchissent
ses mains vieillies, Auguste s'écrie : « Mon Tibère, mon doux Tibère, mon agréable petit Tibère (jucundissime Tiberi). •
Hais à côté des compliments, il y a les coups de massue; les faits matériels démentent les paroles doucereuses de l'empereur. D'abord, si Tibère lui a rendu de si grands services (et c'est la vérité ) , pourquoi ne pas les avoir mentionnés dans le testament politique qui retrace l'histoire de tout le règne? Sur l'inscription d'Ancyre, Tibère n'est nommé qu'une fois , à propos d'un voyage assez ridicule qu'il a fait pour rétablir sur le trône d'Arménie Tigraoe qui s'y était rétabli tout seul : Auguste a soin de citer alors Tibère, mais il ne le cite point quand il s'agit de la défaite tfes Germains, ou de la conquête de l'Illyrie jusqu'au Danube, ou de la soumission des Pannoniens. Quand Auguste a écrit ce récit mémorable de son
règne, il avait soixante-seize ans, et son amour tardif pour Tibère devait être arrivé à son paroxysme.
Ensuite, si Tibère était tellement cher à, Auguste, pourquoi celui-ci critiquait-il sa conversation, son style, ses expressions surannées et obscures (eœoletas reconditasque voces) ? Pourquoi, dès qu'il le voyait entrer, changeait-il de conversation? Pourquoi, s'il causait gaiement, chassait-il aussitôt toute gaieté ? Pourquoi, lorsqu'il parlait de lui au peuple ou au sénat, ne manquait- il pas d'excuser son visage dur, son silence morose, ëon air hautain? « Ne lui en veuillez pas, disait-il, ce sont des défauts naturels où l'intention n'est pour rien. » Pourquoi Livie, confidente des pensées les plus secrètes de son mari, proclamait-elle plus tard qu'elle avait dû , pour faire arriver son fils à l'empire, triompher dç la résistance opiniâtre
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et du mauvais vouloir d'Auguste? Pourquoi, lorsqu'une discussion s'élevait entre elle et Tibère empereur , allait-elle chercher dans sa cassette des lettres d'Auguste où il critiquait amèrement le caractère odieux de Tibère ? Pourquoi Tibère en était-il mortellement offensé, lui qui avait été moins que personne dupe du jeu d'Auguste, mais qui craignait que sa mère ne montrât ces tablettes et ne détruisît le prestige des lettres si tendres qu'il avait déposées dans la bibliothèque du Palatin ?
Or, messieurs, deux mots conservés par l'histoire jettent un jour complet sur les sentiments véritables du maître. En se plaignant à Livie, il critiquait Yâpreté et V intolérance de Tibère ( acerbitatem et intolerantiam ) . Le mot latin acerbitas exprime la sensation désagréable que cause un fruit qui n'est pas mûr : c'est exactement le contraire du mot jucundvs qui
désigne ce qui est agréable au goût, un fruit mûr et savoureux, par exemple. Ainsi lorsque Auguste, qui trouvait son fils adoptif désagréable comme un fruit vert, le comparait dans sa correspondance à un fruit délicieux , jucundissime Tiberi* ou* il mentait impudemment ou il se moquait de lui.
Tibère savait ce qu'il en fallait croire, et lui aussi, tout en soutenant son rôle, nourrissait au fond du cœur le ressentiment le mieux contenu. Avant tout , il se parait de son zèle et prétextait les dangers de l'empire pour rester le plus longtemps possible éloigné de ce bon père. Sur dix t années, il en passa huit à l'armée, gardant les frontières et se conciliant les soldats par son assiduité et ses soins. Auguste et Livie avaient beau le rappeler, il multipliait les prétextes pour rester aux extrémités de l'empire, loin du joug, loin des yeux trop clairvoyants, loin des humi-
Hâtions publiques et secrètes. Dans son ardeur à fuir Rofne, il se laissa même surprendre par la mort d'Auguste, faute qui lui aurait fait perdre Pempire sans l'énergie et l'audace de Livie.
À peine empereur, Tibère ne veut pas rentrer dans la demeure d'Auguste, qui ne lui rappelle que d'amers souvenirs. Avare et ennemi des constructions, il se fait cependant construire une autre maison à l'angle opposé du Palatin, afin de ne point habiter la même maison qu'Auguste. Les honneurs divins qu'il laisse rendre à son père adoptif fondent la tradition impériale, consacrent son successeur et jettent sur lui uta reflet favorable, Il ne s'y oppose donc point; mais tout ce qui plus tard lui rappelle Auguste est importun, intolérable. Rien ne le blesse plus dans les actes officiels que d'être appelé le fils d? Auguste* et Livie connaissait
*> bien cette aversion quand elle se servait du
nom d'Auguste comme d'un coup de fouet pour faire bondir et reculer l'âme ingrate et lâche de son fils.
Enfin , tandis que Rome , Livie, le sénat, les colonies , les villes grecques , les provinces les plus reculées de Pempire, élèvent des temples au nouveau dieu, Tibère est forcé de se charger aussi d'en élever un. Il le déclare; il commence
* * îa construction ; mais telle est l'ardeur de sa
gratitude et de sa piété, qu'après vingt-trois ans de règne, le temple était inachevé, honteusement
délaissé, dans un état de ruine précoce.
Vous comprenez donc, messieurs , quelle impatience du frein voilait l'obéissance passive, quelle haine cachait le respect officiel. Vous voyez aussi quel est Tétat de l'âme trop comprimée de Tibère, quand il monte sur le trône, » Sa force matérielle est retrempée, sa force
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morale est brisée ; il a déployé une grande activité extérieure, il a fait au dedans abnégation de sa liberté, de sa volonté, de sa pensée : il est passif. Il a pour Auguste la fidélité obligée du chien hargneux, de l'esclave menteur, de l'automate mû par la main de son possesseur. Livie n'a rien fait pour le redresser ou pour le soutenir contre la pression d'Auguste. Peut-être a-t-elle tout aggravé à dessein, sachant bien que l'instrument assoupli pan- Auguste ne sera qu'un instrument plus docile pour Livie. De même que le corps d'un enfant, ébranlé par des convulsions trop fortes, ne se remet jamais et demeure sujet au tremblement épileptique, de même la terreur profonde qui a courbé l'âme de l'exilé de Rhodes ne lui permettra jamais de se redresser. Si Auguste avait régné cent ans, Tibère aurait montré cent ans la même bassesse. La peur est le dernier mot de
cette longue tragi-comédie que nous avons essayé de pénétrer ; elle est le dernier mot de toule étude psychologique de Tibère. La peur domine tout, même l'ambition, et vous n'oublierez pas, en regardant les dernières années de Tibère, que si la peur fait les esclaves, la peur aussi fait les tyrans.
Lorsque Tibère reçut en Illyrie la nouvelle qu'Auguste était mort, il frémit, car le chemin était long jusqu'à Rome. Ce grand corps vigoureux, osseux, qui n'avait connu ni la maladie ni la fatigue, avait beau presser les chevaux, épuiser le bras des rameurs sur l'Adriatique, crever de nouveaux chevaux de Brindes à Nola, le temps le gagnait, le cadavre d'Auguste tombait en putréfaction, et une seule femme veillait, tenant les destinées de l'empire dans ses mains , Rome en échec , le monde en suspens.
îOi TIBÈRE.
Qui possédait la puissance à Nola? Livie.
Qui commandait aux gardes serrés autour d'elle? Livie. Qui trompait les Romains par de fausses rumeurs , par ,des lueurs trompeuses, par des alternatives habilement ménagées de guérison et de rechutes? Livie 1 . Et les jours s'écoulaient, des jours dont l'histoire n'a jamais su le compte. Mais vous en avez un indice certain dans ce retour triomphal, où l'on portait sur un lit d'apparat un Auguste de cire, admirablement imité , tandis que le corps , scellé dans un triple coffre , était caché sous les draperies funèbres. Personne ne put mesurer la date de la mort à la décomposition du cadavre.
Pendant ces heures d'attente et de fièvre, Livie n'avait qu'une seule pensée : Tibère aura l'empire, moi j'aurai le pouvoir. — Mais Tibère
4 . Voyez le chapitre ni du volume d'Auguste, intitulé : Livie et les Césars.
avait dissimulé , lui aussi , son . orgueil et son ambition , de sorte que , les deux ennemis une fois en présence, un duel allait commencer, duel secret, sourd, ralenti par des intérêts communs , tempéré par la crainte encore plus que par le respect, plein d'une réserve commandée par le danger et d'éclats amortis aussitôt par la prudence, mélange d'ingratitude sans courage, de ressentiments contenus et de blessures cuisantes soigneusement déguisées. Dans une lutte semblable, Tibère était sûr d'être vaincu. 11 était le fils de la mère la plus altière, la plus politique, la plus astucieuse. Il avait son sang, il était de son école ; mais s'il avait les mêmes qualités, elles étaient amoindries, les mêmes défauts, ils étaient plus violents, les mêmes vices, ils étaient affaiblis et en quelque sorte énervés.
Livie avait pour génie natif la dissimulation ;
Tibère n'était dissimulé que par nécessité, pour subir ]es affronts et cacher sa lâcheté* Livie vivait dans une satisfaction inaltérable d'ellemême; Tibère n'avait qu'un orgueil ioujours saignant et une susceptibilité toujours aigrie. La sérénité de Livie dissipait tous les obstacles et usait tous les hommes ; l'humeur sombre de Tibère ne dévorait que lui-même. Livie avait un front d'airain et une suite de plans que rien ne déconcertait; Tibère n'était que défiance, et ses défaillances tenaient de la peur. livie était habile à conduire les hommes, et quels hommes! Tibère était roide, maladroit, emprunté, parce qu'il avait contracté l'habitude d'obéir. Livie n'avait ni remords ni méchanceté; pour elle le crime était un moyen plus sûr qu'un autre et w chemin plus court; Tibère était sanguinaire par tempérament mais contenu par la prudence, violent mais sa#s audace.
LE RÈGNE DE LtVIE. 207
Chez Livie l'ambition, était vivace , croissante, inépuisable, elle était la santé de l'âme; chez Tibère, l'ambition était triste, intermittente, pleine de dégoûts, elle était une maladie. Ce qu'ils avaient de commun , c'étaient des rancunes ignorées et durables ; ce qu'ils avaient de commun, c'était art de tout souffrir en vue de la domination, car c'est à eux qu'il faut appliquer le mot terrible de Tacite : omnia setviliter pro dominatione; ce qu'ils avaient de commun, c'était l'absence de scrupules, un mépris égal pour les hommes et le dédain le plus absolu pour tout ce que les hommes ont ici-bas de sacré.
Le corps offrait dans sa conservation et ses
apparences la môme inégalité. livie, à soixante et onze ans, avait encore de la beauté et une expression calme, chaste J souriante, que les années n'avaient point effacée. Certains camées
la représentent dans sa maturité. Le profil est toujours pur, le nez d'une belle courbe et aquilin; les lèvres sont moins acérées, plus souples que dans sa jeunesse, parce que le naturel est pour les grands acteurs le dernier mot de l'art. Elle a pris de l'embonpoint ; le cou est puissant et solidement attaché; il a quelque chose de viril, car la tête qu'il supporte roule depuis un demi-siècle les fortes résolutions et les hautes pensées.
Au contraire, nous savons par les historiens que Tibère a vieilli plus vite, que son crâne s'est dénudé , que ses traits sont altérés par une décrépitude précoce, qu'il a des éruptions plus fréquentes, je ne sais quelle hideuse poussée de pustules, et même des ulcérations qui le forceront un jour à se cacher, symbole du flot d'âcreté morale et de fiel concentré qui lui monte au visage. Ainsi se réalise cette loi, si souvent
observée, de la dégénérescence immédiate d'une race. L'humanité serait trop heureuse si aux génies bienfaisants succédaient des génies bienfaisants qui les surpassent ; elle serait trop malheureuse et trop vite décimée, si à des monstres devaient succéder d'autres monstres plus funestes. Par conséquent , il faut presque se féliciter de ce que Livie ait été la digne mère d'un fils indigne d'elle.
Mais ce fils, Livie le connaît; elle lit dans les profondeurs de son âme; elle devine ses mobiles; elle joue avec ses mauvais sentiments, elle sait surtout qu'il a contracté envers elle une habitude invétérée d'obéissance, inveteratum erga matrem obsequium. Elle en profite immédiatement, sans questions, sans délais, sans discussions; elle agit comme un général avec son soldat. A peine Auguste est-il mort, qu'elle s'empare des rênes flottantes ; à peine Tibère
est-il arrivé, qu'elle lance vigoureusement le char dans la carrière et s'empresse de conduire l'empire à sa forme définitive.
Il est un acte que je n'ai fait que vous indiquer, mais qui a eu aux yeux des Romains une gravité singulière et, dans l'histoire, une singulière portée. Cet acte, c'est le testament privé d'Auguste. Par ce testament, Livie était son héritière, comme Tibère; elle était adoptée, comme Tibère ; elle représentait le choix d'Auguste, comme Tibère. Si vous voulez mesurer l'importance de l'adoption dans la loi romaine , songez que l'empire s'est presque uniquement perpétué par l'adoption. Iivie, adoptée par Auguste, n'était plus seulement sa femme et sa veuve, elle devenait sa fille, elle entrait dans la famille des Jules, elle prenait leur nom, elle appartenait au sang de César, elle perdait le nom de Livie pour prendre celui de
Julia Augusta. Tacite, l'écrivain qui respccle la légalité et les convenances officielles, ne la désigne jamais autrement dans ses Annales
que par le nom d' Augusta. Elle acquiert par là un double prestige : le prestige de cinquante années passées dans F intimité et dans la confidence d'Auguste, le prestige d'une adoptioi qui l'égale à Tibère et semble commander au> Romains le même respect et la même obéissance. Ce n'est pas assezj Livie le comprend, et elle se ménage un troisième prestige qui rejaillira sur Tibère et sur ses successeurs , mais qui rejaillira surtout sur elle.
Il est assez difficile, messieurs, de vous définir ce nouvel élément d'influence, parce qu'il faut entrer dans une idée religieuse de l'antiquité qui , pour nous , n'a qu'un sens pure-
ment politique. Cependant, ce qui nous doit mettre à Taise, c'est la conviction que Livic,
quand elle inaugurait ce qu'on peut appeler le fétichisme impérial* avait bien plus une idée politique qu'une idée religieuse. En voulant qu'Auguste fût un dieu, que ce dieu pesât, même après sa mort , sur les cœurs et sur les consciences, Li vie comprenait que cette puissance surhumaine, prolongée dans l'éternité, allait accroître la puissance réelle des héritiers d'Auguste et consacrer ses plus indignes successeurs; elle savait comment on intimide les hommes et comment on leur impose à l'égal d'un dogme le principe même de leur servitude. D'abord, elle allait occuper les esprits, les concentrer par une série d'actes extérieurs sur un seul point, qui était toujours Auguste. Les prêtres, les poètes,, les artistes, les constructeurs et les ouvriers de toute sorte, la multitude qui aime les cérémonies et les fêtes, étaient tenus en éveil par les consécrations incessantes
de temples, de statues et d'autels. En second lieu, la divinité nouvellement proclamée fournissait les moyens assurés d'intimider les Romains. La loi de lèse-majesté, créée jadis sous la république afin de réprimer les attentats contre la patrie et contre la liberté, devenait une arme terrible. Il n'y avait plus de liberté, il n'y avait plus de patrie, ou plutôt la patrie «et la liberté étaient incarnées dans un seul homme : l'empereur. Cet empereur devenant en outre un dieu, le moindre doute était une impiété, le moindre oubli un crime. La mort était trop douce pour punir la faute la plus innocente envers une idole qui n'était ^ que. la déification du pouvoir absolu. Plus le culte sera absurde, plus l'humanité sera avilie, mais soumise; plus les châtiments seront odieux et violents, plus ils assureront la foi, ou la peur, qui aide singulièrement à la foi. Des témérités de ce genre en politique n'admettent pas les
demi-moyens. Livie, qui n'est pas sanguinaire, * frappe, dès le premier jour, à bon escient. Peu de temps après la mort d'Auguste, les legs aux citoyens romains n'étaient pas encore payés; un plaisant, voyant emporter un mort, s'écria du milieu de la foule : « Raconte donc au divin Auguste que nous attendons toujours son argent, » On le saisit, on lui compta la somme qui lui revenait et on le tua, en l'exhortant à témoigner lui-même dans l'autre monde de l'exactitude du payement. Cet exemple de férocité in anima vili n'était point inutile : il imprimait une salutaire terreur. La loi, du reste, avait une élasticité singulière et des retours imprévus, même contre les flatteurs.
Malheur à ceux-là mêmes qui érigeaient dans leur maison une statue d'Auguste! Battre un esclave, changer de vêtement en présence du dieu, méritait la mort; se baigner et garder au
doigt une bague représentant Auguste, la mort; aller dans un mauvais lieu avec une pièce de monnaie portant l'effigie d'Auguste, la mort 1 . Une telle rigueur était insensée, ridicule, exécrable, mais profondément politique. Livie et son fils n'ont eu besoin que de faire trois ou quatre exécutions de cette sorte : la consécration était définitive , et le retour à la clémence devenait facile.
Enfin, après avoir entraîné la foule par les fêtes et la nouveauté, intimidé les esprits sérieux, écrasé les frondeurs, Livie savait comment les mythes les plus puérils conduisent de la peur à l'habitude, de l'habitude au fanatisme. L'espèce humaine est un tel mélange de sottise et de bassesse, à certaines époques, qu'on voit se renouveler en politique l'enthou-