Suétone, Vie de Tibère, LVIII
siasme aveugle de ces Indiens qui, pour mieux adorer le dieu qui passe sur son char, se font volontairement écraser sous les roues. Livie, en créant la légende d'Auguste et en comptant 250,000 francs au sénateur qui l'avait vu monter au ciel, préparait la servitude volontaire d'un peuple crédule et charmé, car l'astre dont elle dotait le ciel devait jeter sur ses successeurs tous ses reflets favorables. Établir solidement le fétichisme impérial, c'était fonder le droit divin de l'empire et ceindre l'auréole aux bêtes féroces aussi bien qu'aux idiots qui, jusqu'à la dernière génération, pourraient se 'rattacher & Auguste.
Comprenez-vous maintenant, messieurs, l'activité de cette femme supérieure, quand il s'agit de révéler pour la première fois ce dogme et d'organiser ce culte sur toute la surface du monde? Elle associe le sénat, toujours zélé, à
ce grand dessein, et le sénat impose à tout l'empire la religion nouvelle. Elle se fait nommer grande-prêtresse, pour avoir elle-même un caractère sacré et pour diriger le mouvement. Partout sont institués des collèges, c'est-à-dire des corporations en l'honneur d'Auguste. Que de compétitions! que d'intrigues! que de luttes pour avoir la gloire d'en faire partie, et pour ceindre la couronne de laurier que portent les prêtres et les prêtresses d'Auguste ! Partout on élève des temples, non-seulement et Rome ou dans les environs de Rome, mais dans les colonies, dans la plupart des villes de la Grèce et sur les points les plus éloignés de l'empire. Que de lettres! que de courriers! que de délégués! que d'ambassades ! Cette agitation , qui a rempli les premières années du règne de Tibère, donne à Livie une importance singulière : elle avait prévu ce résultat, elle en profita.
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Il est facile de montrer que les historiens n'ont point assez fait ressortir le rôle politique et religieux de la veuve d'Auguste. Des monuments aussi nombreux qu'incontestables justifient nos inductions et complètent le récit des historiens. II suffit de jeter un coup d'œil sur la numismatique de l'empire romain, à l'époque de la mort d'Auguste et au début du règne de Tibère, pour constater par des signes sensibles l'action multipliée de Livie et le succès qu'elle a obtenu. Et cependant, combien de types de monnaies n'ont jamais été retrouvés ! combien de séries ont disparu! combien ont été détruites, refondues, enfouies dans le sol, rongées par le temps! Souvent un seul échantillon survit pour représenter les milliers de pièces* semblables qui ont été frappées dans la même année. Il faut donc que l'imagination accroisse dans des proportions considérables l'abondance
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des monuments de ce genre qui subsistent.
Pour un de retrouvé, il faut en admettre des centaines de perdus. Par exemple, lorsqu'on reconnaît sur les médailles de Smyrne et de Pergame un temple d'Auguste, figuré sur le revers , on sait bien que Pergame et Smyrne n'ont pas été les seules villes qui aient élevé des temples à Auguste ou même qui l'aient rappelé sur leurs monnaies. Mais quel est le personnage qui occupe la face? C'est Livie, tantôt avec Tibère, tantôt avec le sénat, personnifié sous les traits d'un homme imberbe, caractérisé par le; laticlave et surtout par l'inscription. Une simple énumération vous épargnera une description détaillée qui n'aurait que peu d'intérêt, en vous permettant de mesurer l'étendue de l'influence de Livie et son ascendant sur les pays les plus reculés. Les monnaies qui représentent Livie avec Auguste ont été retrouvées jusqu'ici dans
quatre colonies, parmi lesquelles Leptis et Païenne, et dans dix-neuf villes grecques. Les monnaies frappées à l'effigie de Livie et de Tibère réunis sont signalées dans quatre colonies , entre autres à Césarée et à Hippone , et dans neuf villes grecques : on peut citer Édesse, Mitylène, Pergame, et y joindre les monnaies de la Thessalie et de la Judée à la même époque. Mais quand Livie est représentée seule, sans Auguste et sans Tibère, le nombre des types reconnus jusqu'ici est presque doublé. Elle est seule sur les monnaies des sept colonies, de Chypre, par exemple, de Césaraugusta , de Corinthe; elle est seule sur les monnaies de vingt-deux villes grecques," parmi lesquelles je nommerai iEzanis, Alabanda, Alexandrie d'Egypte, Amphipolis, Aphrodisias, Clazomène, Élée, les deux Magnésie, Milet, Pella, Sardes, Téos.
LE RÈGNE DE LIYIE. Ml
Ce droit régalien, cet honneur insigne de figurer seule sur les monnaies, ce n'est pas seulement dans les provinces que Livie l'obtient, mais à Rome même, en vertu de sénatus-consultes répétés. Les sigles S. G. gravés au revers nous l'apprennent, tandis que sur la face brille la belle Livie, tantôt avec un diadème de Junon, tantôt avec le voile des prêtresses combiné avec le diadème d'impératrice. Ici elfe est assimilée et la Justice, là à .la Piété (les inscriptions en font foi). Sur une troisième série elle s'appelle Salus Augusta. Par conséquent, messieurs, la numismatique confirme avec éclat le témoignage de l'histoire, qui cite seulement quelques-uns des honneurs accordés à Livie par le sénat. Ne vous étonnez donc plus si les sénateurs lui décernent des titres inconnus, s'ils la proclament mère de la patrie, mater patriœ. Elle a leur
amour, elle rassure leur ambition., elle comprend leurs intérêts ! Ils flattent aussi Tibère, mais ils s'en défient et le forceraient volontiers, ce malheureux Tibère, à quitter son nom ! Ils proposent formellement qu'il porte le nom de Livius, et n'apparaisse que comme le fils de Livie 1 ! Quant à Livie, elle s'appelle Augusta; elle porte le plus grand nom de l'univers ; elle représente la tradition d'Auguste, sa volonté, sa pensée, sa puissance; elle tient
dans ses mains les secrets et les faveurs ; elle
règne! Et, en effet, pendant les premières années, elle commande à Rome avec autant de majesté et d'assuranee que Tibère a de dissimutation et de honte en exerçant le pouvoir.
Tacite a peint l'humilité sombre, mais à demi sincère, de ce lâche qui tremblait en saisissant