Tacite, I, 14. Dion Cassais dit At'.ùu
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la tyrannie. « Vous ne savez pas quel monstre c’cst que l’empire! » s’écriait-il comme s’il allait être dévoré. — « Je tiens le loup par les oreilles, » ajoutait-il, en confessant une
frayeur que ce proverbe vulgaire rend grotes-
que, que les historiens estiment avoir été feinte, et que, pour moi, je crois avoir été réelle : la vie antérieure de Tibère le prouve suffisamment.
Quant à Livie, elle ne connaît ni l’hésitation ni les scrupules : elle désire le pouvoir avec audace, elle l’exerce avec sérénité, elle est impératrice bien plus que son fils n’est empereur. Lorsque les peuples et les villes écrivent à Rome, soit pour féliciter, soit pour de- * mander une faveur, leurs lettres sont adressées à la fois à Livie et à Tibère. Ce n’est point une flatterie, c’est l’usage, car lorsque Tibère et Livie répondent, ils font aussi ufie réponse
commune : leurs deux noms sont apposés au bas des actes. Un mot de Dion nous certifie que Livie ne bornait pas là ses prétentions.
« Elle voulait, non pas un pouvoir égal, mais un pouvoir supérieur à celui de Tibère. »
Mais, dira-t-on, ce féroce Tibère, qui a laissé une mémoire exécrée, comment était-il soumis à ce point à Livie et lui cédait-il une part de la puissance dont il s’est montré si jaloux? — La postérité a besoin de tout simplifier; écrasée par les traditions innombrables du passé, elle aime à ne pas compliquer sa tâche, à n’avoir sur chaque personnage qu’une idée nette et une formule simple de jugement. Il faut conserver, au contraire, une différence profonde entre Tibère maintenu par la crainte de sa mère, et Tibère affranchi de toute entrave par la mort de Livie. Ce dernier est le Tibère de l’histoire, de la poésie, de la légende,
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qui en fait un sujet d'horreur. C’est, en effet, le Tibère des dernières années. II n’était pas meilleur, peut-être, quand il a commencé son règne, et son âme était pénétrée déjà, de dégoût et de fiel ; mais il était contenu par un frein solide, la peur de sa mère. Oui, il est rongé d’envie, oui, les honneurs décernés à cette femme lui paraissent une atteinte à sa propre grandeur 1 : cependant il se tait, il dissimule, il subit. Pour écarter quelques privilèges que le sénat veut accorder à Àugusta, il en est réduit à les refuser pour lui-même. Il ose à peine conseiller la modération, en affectant luimême l’humilité la plus basse. Au fond, il sent combien elle lui est ou nécessaire ou redoutable, et trois sortes de motifs lui dictent cette conduite.
4. « Anxius et muliebre fastigiura in diminutionom sui accipicns. a
TiBEnn.
D’abord il avait vécu longtemps hors de Rome, pendant huit ans d’exil et huit ans de campagnes presque consécutives'; il ignorait les fils secrets et innombrables que Livie tenait dans sa main; il ne connaissait pas les hommes comme elle les connaissait, par une pratique de cinquante années; il n’avait pas pénétré tout le machiavélisme et tous les détours du gouvernement d’Auguste comme Livie»
gui en avait été l’âme ; il avait donc besoin d’elle.
En second lieu, ils avaient quelques crimes indispensables à commettre ensemble. Il n’est pas de solidarité politique plus étroite qu’une complicité de ce genre! On avait bien fait tuer, le premier jour du règne, Agrippa Postumus, mais il fallait faire tuer Julie, exécrée par Livie enco're plus que par Tibère; il fallait faire tuer Sempronius Gracchus, l’amant en
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titre de Julie, celui qui avait outragé Tibère dans des lettres qui, depuis quatorze ans, n’étaient point oubliées; il fallait faire périr Drusus Libo, descendant de Pompée, qui avait conspiré pendant que Tibère* n’étrnt point encore affermi; il fallait se défaire d’un faux Agrippa qui était à la tête d’une bande et pouvait soulever les campagnes; il fallait aussi s’unir contre le doux et populaire Germanicus, figure à part, que nous étudierons à son tour, et qui, au bout de cinq ans, devait succomber, en déclarant lui-même qu’il mourait empoisonné par Pison, créature de Tibère, et par Plancine, amie de Livie, Il fallait encore que Pison fût trouvé mort dans sa maison ; que Calpurnius Piso, âme ferme et dangereuse à force d’indépendance, que Silanus, impliqué dans un procès injuste, eussent satisfait la vengeance de Tibère et de Livia. Mais vous avez là le relevé
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des seuls crimes importants commandés par Tibère et par Livie pendant les onze premières années de leur règne. Le sang coulera à flots, les têtes illustres seront frappées journellement lorsque Séjan sera le maître de Rome et quand Tibère se sera réfugié à, Caprée; mais tant que Livie a vécu, elle a modéré son fils. Elle l’a retenu, elle ne lui a conseillé que les crimes utiles après les crimes nécessaires. Livie et Tibère, après avoir apuré leurs comptes de famille en faisant disparaître les parents qui les gênaient, et réglé quelques comptes particuliers en frappant des ennemis anciens ou bien choisis, s’interdirent le sang inutilement versé.
Il y a une modération relative au début de ce pouvoir sans bornes.
Le troisième lien qui unissait le fils à la mère, c’était la difficulté de fonder d’une ma- . nière définitive le système politique d’Auguste,
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de formuler tout ce qu’ Auguste avait laissé indécis. Soyez convaincus, messieurs, qu’il faut reconnaître la profondeur du génie de Livie dans les actes essentiels qui sont la base du gouvernement de Tibère. Ainsi, Livie avait rougi de voir, jusqu'à la fin de son règne, Auguste mendier les suffrages des citoyens pour ses candidats; celte comédie était devenue aussi inutile qu’indigne de la majesté de l’empereur : pourquoi supplier quand on n’a qu’à commander? Les comices furent supprimés et le peuple cessa de s’assembler au Champ
de Mars pour faire des élections dérisoires. Il y eut quelques murmures dans la foule, mais le sénat ne cacha point sa joie sans bornes.
« Quoi! plus de démarches, plus de candidatures, plus de ménagements envers les électeurs, plus de jeux, plus de spectacles, plus de dépenses ruineuses! Tout dépend d’un signe
TIBÈRE
de tête de ceux qui gouvernent le monde ! Livie désigne et Tibère nomme h toutes les fonctions! Livrons-nous à nos patriotiques transports ! il ne reste plus même un simulacre de liberté! »
Ensuite, la loi de lèse-majesté fut étendue de l’ordre religieux à l’ordre politique, de la personne d’Auguste à la personne de ses successeurs et à tout ce qui touchait au souverain. Vous ne savez que trop, par l’histoire, quelle portée formidable cette loi a prise sous Tibère et combien de sang elle a fait verser à la fin de son règne.
En troisième lieu, la délation fut érigée en moyen de gouvernement; elle ouvrit toutes les carrières, inspira l’éloquence, devint le but des ambitieux, l’école de la jeunesse romaine et l’opprobre de tout un peuple,
Enfin, on donna des appointements aux
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fonctionnaires et môme aux consuls. Dans l’ancienne Rome, l’honneur de servir son pays était tel que non-seulement il ne rapportait aucun profit, mais qu’il fallait l’acheter aux dépens de sa fortune. Toutes les familles illustres ou honnêtes se dévouaient ainsi au bien public. Tibère, en salariant les magistratures, depuis la plus infime jusqu’à la plus élevée, en faisant des consuls eux-mêmes des mercenaires, changea les idées des Romains. Tous devenaient des salariés du fisc, des créatures de l’empereur.
Da portée de ces diverses mesures fut profonde, funeste, et modifia en très-peu de temps la constitution de la société romaine. Partout je reconnais les conseils de Livie, sa mervei -t jeuse pénétration, son expérience d’un demi-? siècle, sa perfidie plus hardie et plus libre que ne l’avait été celle d’Auguste. Sous Auguste
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tout était resté flottant, provisoire, û l’état d’équivoque, avec ce mélange de grâce et d’abandon, de simplicité et d’hypocrisie, de fermeté implacable et de douceur enjouée qui caractérisait Auguste. Sous Tibère et sous Livie, tout se précise, tout prend sa forme. Les ombres s’évanouissent, les fictions disparaissent : l’empire est fait. On appelle Tibère un hypocrite ! Il l’a été bien moins qu’Auguste, car il a violemment proclamé le despotisme et l’a constitué pour jamais.
Aussi Tibère commence-t-il à se sentir affermi sur le trône. Cinq ans se sont écoulés. Germanicus est mort et l’a délivré, ainsi que Livie, d’une appréhension constante; la multitude est soumise, les armées sont calmes, les frontières sûres, et il semble à Tibère qu’il a moins besoin de Livie. C’est alors que commence ce duel sourd, entre le fils ingrat et la
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mère impérieuse, qui faisait la chronique scandaleuse et la consolation stérile de Rome. En vain l’empereur engageait la grande Augusta à prendre du repos, elle se montrait infatigable. En vain il prêchait, par des insinuations un peu honteuses, la douceur de la vie privée, elle faisait semblant de ne pas entendre. Il osa même la prier une fois de ne plus se mêler des affaires publiques; on ne dit même pas qu’elle lui ait répondu, mais sa conduite répondait pour elle.
Les Romains répétaient avec un malin plaisir que l’empereur ne faisait rien sans consulter sa mère, et Tibère, pour déjouer leurs sarcasmes, évitait de visiter Livie et de s’entretenir publiquement avec elle : c’était Livie qui allait le trouver. S’il refusait un privilège, elle se l’arrogeait, un titre, elle se le faisait décerner; il était plus vite las de se défendre
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qu’elle de s’imposer. Tibère n’était point populaire, il était avare, roide, pédant, il n’aimait ni les plaisirs du théâtre, ni les largesses chères à la foule : Livie se montrait affable, sourianté, jetait l’or à pleines mains, donnait des jeux magnifiques, dotait les jeunes filles pauvres. Tibère affectait de recevoir les sénateurs en corps, afin de leur éviter les ennuis de l’attente ; Livie faisait mettre dans le journal de Rome ( diarium ), le Moniteur du temps, les noms de tous les magistrats et de tous les personnages qui venaient lui faire leur cour, opposant le long cortège de ses adulateurs à l’abandon apparent de Tibère.
Lorsque Tibère sortait, il ne voulait point se laisser accompagner : Livie avait soin de sortir toujours avec des sénateurs et des chevaliers marchant â l’une et l’autre portière de sa litière. Lorsque Tibère, sous prétexte de modé-
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ration, empêchait le sénat d’élever des statues à sa mère, Livie élevait à Auguste une statue auprès du théâtre de Marcellus, et, sur un beau piédestal, gravait une dédicace où son propre nom précédait celui de son fils. Tibère était à l’abri de la présence de Livie dans les camps et dans le sénat ; mais partout ailleurs elle était présente, toujours active, toujours inspirée; elle allait au feu comme un soldat.
Ainsi, un incendie ayant éclaté auprès du temple de Vesta, elle passa la nuit au milieu des vigiles et des citoyens, qu’elle encourageait avec une énergie v toute virile, au grand mécontentement de Tibère qui n’y était point. Quand il résistait à ses instances ou déclinait up conseil, elle lui rappelait froidement, sans colère, qu’elle seule l’avait tiré de l’obscurité, transporté de la demeure de Tibérius Néro au Palatin, promu aux honneurs en triomphant
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de l’aversion d’Auguste, poussé vers la puissance suprême, sauvé de l’exil de Rhodes, fait adopter par l’empereur malgré les obstacles, malgré lui-même, et qu’enfin, à Nola, c’était elle qui avait veillé et gagné l’empire. Ce qu’elle lui disait tout bas, elle avait le soin de le répéter très-haut en public, pour faire reculer une âme qu’elle savait blessée devant l’ascendant de son génie. Un jour elle voulut qu’un de ses affranchis fût inscrit parmi les chevaliers; Tibère refusait; elle insistait. « J’y consens, dit Tibère, à la condition qu’on mettra sur le registre que ce choix a été imposé par Augusta. » Livie fut offensée par cette menace, qui aurait fait rejaillir sur elle l’impopularité d’un tel acte, et, comme elle avait toujours des armes en réserve, elle tira de son sein quelques tablettes de cire déjà jaunies; c'était des lettres d’Auguste, où il critiquait le
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caractère de Tibère et où il le peignait par des traits vrais, caustiques, sanglants. Jamais Tibère ne fut atteint plus cruellement que par cette révélation tardive, non dans sa sensibilité ou dans sa reconnaissance (il était édifié depuis longtemps sur la sincérité de l’affection d’Auguste), mais dans son orgueil : Livie était femme à montrer ces tablettes à toute la ville, de môme qu’elle racontait partout ce qu’elle
avait fait pour son fils. La réprobation post-
hume du divin fondateur de l’empire pouvait être exploitée contre lui et contre son pouvoir : au ridicule et à l’odieux s’ajoutait un certain danger.
Ainsi Livie jouait avec ce triste et impénétrable jaloux, qui n’avait le courage ni de secouer le joug ni de s’y résigner. Les faveurs, elle les arrachait; les injustices, elle les imposait ; elle voulait satisfaire toute une cour d’am-
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bitieux, de parvenus, de personnages illustres ou besoigneux, de gens riches mais amoureux des plaisirs, de femmes élégantes, qui voulaient aussi quelque part d’influence et qui la devaient à Livie. L’impératrice mère avait l’art de mêler à sa cour les honnêtes femmes, par exemple Marcia, fille de CremutiusCordus, avec les intrigantes, telles que Plancine, femme de Pison, ou Urgulania, type d’orgueil et d’insolence. Plancine est-elle accusée, elle la fait absoudre. Urgulania est-elle citée comme témoin par le préteur, on se rit de la citation; est-elle poursuivie, Livie lui conseille de se réfugier dans le palais de Tibère, et l’on envoie Tibère, à pied, en simple particulier, solliciter pour elle. Les favorites de Livie étaient une puissance avec laquelle il ne fallait pas lutter. Implacable .pour son fils, déraisonnable quelquefois dans ses exigences, Livie comptait sur le poids de ses
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conseils, de sa popularité et de son titre inviolable de femme, fille et grande-prêtresse d’Auguste. Ce que la force n’enlevait pas, la ruse l’obtenait: Caligula, enfant terrible, appelait son aïeule Ulysse en jupons ; mais il faut ajouter une sérénité qu’Homère n’a point toujours donnée à son héros.
On veut trop souvent appliquer la mesure de l’humanité à des personnages fameux, qui se mettent au-dessus de toutes les lois humaines. Ainsi les mères tendres se demanderont si Livie n’a pas eu des moments de douleur, des retours pénibles sur elle-même, quand elle lisait dans l’âme de Tibère la noirceur et l’ingratitude, masquées par la peur et l’impuissance.
Cette question n’aurait obtenu de Livie qu’un ourire de dédain. Elle était avant tout un grand artiste. Or, le sculpteur qui a fait une slatue ne s’en prend pas à sa statue, il n’a contre elle
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ni chagrin ni ressentiment si, en la remuant, il s’est écrasé le doigt. L’armurier qui a fait une épée bien tranchante ne s’indigne pas contre cette épée si elle le blesse le premier. L’alchimiste qui a fabriqué un poison subtil n’en veut pas à ce poison s’il est aussi dangereux pour son inventeur que pour les autres victimes. Tibère était pour Livie un instrument, ou, pour mieux dire, c’était son œuvre. Ce n’était plus le fils de sa chair et de son sang, car des ambitieuses de cette trempe oublient qu’elles ont une chair et un sang : c’était le fils de son intelligence. Elle avait tiré du néant, fait croître, protégé, sauvé, couronné ce triste personnage, auquel elle s’identifiait comme l’âme s’identifie au corps. Ce n’était pas Tibère, c’était son ambition matériellement palpable qui s’asseyait sur le trône auprès d’elle, c’était son pouvoir incarné dans un homme , puisqu’il fallait un homme , puisque
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les Romains n’auraient pas accepté une Didon ou une Sémiramis. Livie n’éprouvait donc ni douleur, ni ressentiment, ni désir de vengeance contre son œuvre : elle s’en servait et elle se tenait en garde. Quand l’instrument était rebelle, Livie, sans colère, sans se départir de sa redoutable sérénité, faisait ce que font les dompteurs de bêtes féroces lorsqu’ils veulent que le lion qui rugit ou le tigre qui va s’élancer reculent terrifiés, dociles, silencieux. Une verge de fer suffit, élégante, souple, arrondie, en apparence inoffensive; mais ce fer est chauffé à blanc et brûle tout ce qu’il touche. Telle Livie sait manier à propos une arme légère, charmante, mais qui fait frémir Tibère et le brûle jusqu’à la moelle : le nom d’Auguste. Parler d’Auguste, rappeler le souvenir d’Auguste, les bienfaits d’Auguste , l’aversion d’Auguste , les lettres d’Auguste, c’est imprimer au monstre
qui veut se révolter la morsure du fer rougi.
C’est ainsi, messieurs, que celte vieille femme atteignit l’âge de quatre-vingt-trois ans, intacte, redoutée, toujours égale à elle-même, doucement implacable, -altière et calme, invulnérable et frappant à coup sûr, méprisant et servant tout à la fois un fils qui l’exècre. Ne croyez pas qu’elle mène une vie sombre, cachée, rongée par les regrets, l’ambition, les remords; sa vie est éclatante et magnifique. Tantôt elle habite le Palatin dans la nouvelle maison d’Auguste d’où Tibère avait fui : il s’était fait construire, à l’angle opposé- du Palatin, une grande habita- *tion , construction dont les restes subsistent, que M. Pietro Rosa promet de fouiller et de nous faire connaître un jour. Au-dessous de ~la façade qui regarde l’Aventin, on voit déjà reparaître l’escalier et les logements des gardes. Tantôt Livie habite une villa somptueuse, à
LE RÈGNE DE LIVIE
deux lieues de Rome , sur les bords du Tibre au delà du rocher des Nàsons, tant aimé des peintres, à l’endroit où le Tibre fait une courbe marquée et donne au paysage une animation et une harmonie qui ajoutent à sa grandeur. Les traces de la villa ont été signalées à Prima-Porta. On y a fouillé , il y a peu d’années, et l’on a découvert une salle décorée de peintures dans toute sa hauteur. Ces peintures représentent un bois qui couvre les parois et monte jusqu’au plafond; des perdrix, des merles , des oiseaux plus petits sont perchés sur les branches ou nichés dans le feuillage ; des fleurs se mêlent à la fraîcheur de la verdure. L’exactitude pittoresque, la proportion, l’im*portance , la conservation de ces peintures sont telles, que plus d’un antiquaire les a attribuées à Ludius, le peintre célèbre qui avait inauguré, sous Auguste, ce genre de décoration. C’est à
TIBERE
Prima-Porta également qu’a été découverte la statue d’Auguste, si caractéristique, qui orne le Braccio nuovo, que je vous ai décrite l’an dernier, et que Livie avait fait sculpter aussi par le plus habile artiste de son temps.
Dans ces résidences, l’impératrice avait une cour véritable, des amis nombreux, des poètes, des vieux familiers d’Auguste, des solliciteurs, des créatures, des flatteurs, des frondeurs môme , qui n’épargnaient pas Tibère et dont les railleries contre le farouche ingrat n’étaient réprimées qu’à demi ou approuvées d’un demisourire. Il y avait, entre autres, un certain Fufius, qui avait infiniment d’esprit, dont on répétait les traits mordants et satiriques, qui était la bête noire de Tibère et que sa mère l’avait cependant contraint de nommer consul. A la fin des festins surtout, on ne se faisait point faute de s’égayer à mots couverts aux dépens
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de celui qui, à la cour d’Auguste, était déjà un plasfron. Suétone nous a conservé quelques vers qui circulaient sous Tibère, du vivant de Livie; peut-être n’avaient-ils pas été ignorés d’elle; ceux-ci, par exemple: « Prince farouche et cruel, faut-il tout dire en peu de mots? que je meure si ta mère elle-même peut t’aimer! » La mère est donc vivante. Les vers suivants rappelaient à la fois l’exil de Rhodes, terminé par Livie, et les tendances sanguinaires de l’empereur, contenues par elle : « Quiconque passe de l’exil au trône régnera au milieu de flots de sang. » On se moquait encore du goût de Tibère pour le vin. « Il dédaigne le vin, parce qu’il a soif de sang ; il boit l’un aujourd’hui avec autant d’avidité qu’autrefois il buvait l’autre. » Ainsi, messieurs, la guerre était déclarée :
à mesure que les années s’écoulaient, Livie n'était pas plus douce pour son fils, ni Tibère
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moins exaspéré en secret contre sa mère. Je renonce à vous peindre (votre imagination suffira à cette tâche) les drames intérieurs que Tibère a dû subir pendant onze ans, ses projets, ses fausses résolutions, son découragement subit, sa dissimulation. Tentera-t-il un coup d’État contre sa mère? Elle serait plus forte que. lui et plus populaire. L’exilera-t-il? Rome entière et les prétoriens eux-mêmes s’y opposeraient. Aura-t-il recours au poison, qui a fait disparaître devant lui toute la famille d’Auguste? Mais c’est elle qui est le grand maître dans l’art des poisons ( magister veneficionim ) j malheur à qui la provoquerait! du reste, Tibère n’a pas dans l’âme une telle scélératesse. Il faut encore deux étapes au pouvoir absolu pour conduire les princes au parricide.
Exaspéré, impatient, poussé h bout, quel parti prend Tibère? Il réunit tout son courage
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il use de son grand moyen , il fait devant Livie ce qu’il a fait devant Auguste : il prend la fuite. 11 quitte Rome trois ans avant la mort de sa mère. Il va d’abord errer dans la Campanie, en revient précipitamment , en apprenant que Livie est malade, la retrouve debout, repart pour jamais et va cacher à Caprée sa colère et sa honte. Mais comme il se vengera sur les amis de Livie et sur le cadavre de Livie elle-même quand elle sera morte! Il attendra, pour ordon- Ler les funérailles, que le corps entre en décomposition; il n’y assistera point; il repoussera tous les honneurs et même la consécration que lui décernera le sénat ; il laissera son testament sans effet, comme celui des condamnés; il persécutera ses amis , ses créatures , sans excepter le consulaire Fufius; il les exilera ou les ruinera successivement et n’oubliera pas ses exécuteurs testamentaires, qui n’auront pu rien exécuter.
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11 ne faut point, devant Livie, comparer Tibère au tigre altéré de sang, mais à la hyène qui rôde dans l’ombre et n’ose se jeter que sur les cadavres.
L’impératrice est donc désormais seule à Rome, maîtresse du champ de bataille; elle pourrait dresser un trophée; le sénat, la foule lui appartiennent, et Tibère, même de loin, subira encore son ascendant. En voici une preuve ; l’empereur, qui détestait Agrippine, veuve de Germanicus, avait écrit au sénat pour la dénoncer et la perdre. Cette lettre, comme toutes les lettres , passe par les mains de Livie, qui la garde, la tient secrète; elle déteste aussi Agrippine, mais elle sent le danger d’une attaque inopportune contre le parti puissant qui la soutient, et les machinations suprêmes ne seront ourdies contre la veuve de Germanicus qu’ après la mort de Livie.
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Séjan, dont la fortune commence, et qui sera pendant un temps l’arbitre des volontés de Tibère, Séjan est en relations intimes avec Livie. Elle le ménage parce qu’il la flatte; elle ignore ses intrigues parce qu’elle vieillit, ou les lui pardonne parce qu’il a campé les prétoriens dans Rome comme une armée en pays conquis, et peut-être parce qu’elle sait qu’il faudra toujours à Tibère un conseiller et un frein. Au moment de mourir, n’ayant point vu son fils depuis trois ans, Livie recommanda, dit-on, à Séjan, de faire périr les deux fils adultes d’Agrippine , qui pouvaient devenir un danger sérieux pour Tibère.
C’est ainsi que s’éteignit, à quatre-vingt-six ans, cette femme funeste à. la famille d’Auguste, plus funeste à la chose publique. En rendant Auguste, je ne dirai pas meilleur, mais plus contenu et plus clément, en rendant Tibère, je
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ne dirai pas moins méchant, mais plus timoré et plus habile, elle a consolidé leur tyrannie et consacré leur autorité. C’est elle véritablement qui, par son action occulte sur Auguste et son influence déclarée sur Tibère, a contribué à ériger en système cette confiscation lente et progressive de toutes les forces d’un peuple au profit d’un seul homme. En fondant l’empire, elle a préparé l’impunité à toutes les fplies et frayé la voie à tous les monstres qui ont succédé à son mari et h son fils.
Elle a été leur génie, elle a été la furie de l’État.
Un monument magnifique rend palpable et en quelque sorte immortel ce rôle de Livie.
Ce monument est le plus grand camée qui existe au monde. Pendant longtemps, on a cru que ce camée représentait le triomphe de Joseph. On y a reconnu, depuis, le triomphe
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de Germanicus ; pour moi, je serais presque tenté d’y saluer le triomphe do Livie.
VoicT 1 , en peu de mots, l’histoire de ce camée. Il avait été exécuté à Rome, probablement du temps de Caligula, qui y figure et qui avait pour son aïeule Livie un culte particulier. Emporté à Byzance par Constantin , il y est resté jusqu’au xiu* siècle. En 1 244 , Baudouin II, empereur de Constantinople, le vendit à saint Louis pour gagner ses bonnes grâces. En 1379, Charles V en fit don à la Sainte-Chapelle, et c’est pour cela qu’on l’appelle communément le camée de la Sainte-Chapelle. On l’y exposait les jours de fête, parce que la piété publique y admirait Joseph et les personnages de l’Ancien Testament. Ce ne fut qu’en 1619 que le docteur Peiresc démontra que ce camée représentait/ non pas la famille de Jacob, mais la famille d’Auguste. Enfin en 1791 , au moment
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de la Révolution, il fut transporté de la Sainte- Chapelle au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, où il est aujourd’hui.
Cette merveilleuse sardoine a plus de 32 centimètres de hauteur ; elle est d’un seul morceau, elle compte cinq couches de couleur graduée.
La composition est divisée en trois zones. La zone supérieure représente Jules César avec une couronne de laurier et un voile autour de la tête, disposé comme le voile de Saturne, père des dieux. Au-dessous de César, un génie ailé conduit le cheval Pégase, qui enlève au ciel le divin Auguste : l’aigle n’est plus le symbole de l’apothéose, c’est Pégase, chargé jadis par le poète Callimaque de porter aussi parmi les astres la chevelure de Bérénice. Du côté opposé, un guerrier avec son casque et son bouclier escalade l’Olympe : c’est Drusus, le frère de Tiberé, mort en soldat sur les bords du Rhin. Tel est le ciel.
LE RÈGNE DE Lt VIE.
La seconde zone représente la terre. Sur un trône large, avec un seul escabeau, est assise une femme d’une grande beauté, dans un ajustement majestueux, tenant des épis et une tête de pavot, attributs de Cérès. C’est Livie, assimilée à la déesse et attirant tous les regards. En effet, des médailles romaines nous la montrent ainsi en Cérès. A côté de Livie, sur le même trône mais au second plan, est Tibère nu, à la façon de Jupiter, tenant de la main gauche un sceptre, de la main droite le bâton des augures recourbé en forme de crosse. Les traits de Tibère reproduisent avec une incroyable fidélité ceux de sa mère : c’est le même profil, le même nez, la même expression ; les proportions sont semblables ; tout est copié ; i! semble que l’artiste ait reçu l’ordre de répéter deux fois la même figure ; l’une n’est que le calque de l’autre; Tibère n’est que l’ombre de
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Livie. Derrière le trône, Drusus, fils de Tibère, * tient un trophée sur son épaule et lève un bras vers le ciel, comme pour marquer la place qu’une mort prématurée lui destine. Auprès de lui une femme est assise, une Muse, selon les uns, Livilla, femme de Drusus, selon les autres. En face de Livie et de Tibère, au contraire, un autre guerrier, qui est Germanicus, s’approche du trône. Une femme, derrière lui, met la main affectueusement et comme familièrement sur son casque : c’est la célèbre Agrippine. Livie a une couronne de laurier, Agrippine une couronne de laurier, Tibère une couronne de laurier, parce que tous les trois sont prêtfes d’Auguste et que cette couronne est le symbole du sacerdoce. Derrière Germanicus, un enfant qui ressemble à un tout petit homme montre des traits déjà, durs et accusés; comme il porte de grandes bottes militaires, on devine Caligula,
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successeur de Tibère, qui s’est fait représenter à l’âge qu’il avait au moment du triomphe de son père Germanicus.
Enfin, dans la zone inférieure, des captifs, des barbares, des femmes qui pleurent, image simplifiée des peuples vaincus par Germanicus.
Ce camée, messieurs, est d’un style moins beau que le camée de Vienne, ce qui confirme l’idée qu’il date du règne de Caligula plutôt que du règne de Tibère. Je vous disais tout à l’heure qu’on pourrait, par un effort facile d’imagination, appeler ce monument le Triomphe de Livie : elle triomphe en effet avec toute sa race; elle règne, elle est entourée de ses fils, petit-fils, arrière-petit-fils, tandis que la famille sd’Au guste a disparu. Auguste reste seul dans le ciel avec César; mais Octavie, Marcellus, Julie, Aprippa, tous leurs enfants, sont relégués dans
SoG
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l’obscurité du Tartare c’est-à-dire dans l’éternel oubli. O vanité de l’orgueil! O mensonge des dynasties pompeusement fondées ! César et Auguste ont beau parcourir des yeux la terre, ils n’y voient plus trace de leur sang : c’est le sang de Claudius Néro et de Livie qui s’est substitué par la violence et l’adoption. Mais que de crimes, que d’attentats qui font rougir l’humanité ! Quel déchaînement d’ambitions qui n’auraient pu se développer chez un peuple libre! Livie triomphe, disions-nous. Oui, mais lé châtiment est assis derrière elle', car le meurtre engendre le meurtre, et sa race à son tour se déchire de ses propres mains.
J’accepte ce tableau superbe, gravé sous les yeux d’un empereur et qui représente, sur une matière inaltérable, toute une famille dans sa gloire scélérate. Que sont-ils devenus à leur tour, ceux qui y figurent avec les attributs delà
LE REGNE DE LIYIE
toute-puissance ou de la divinité ? Ce ciel qu’ils se réservent, qui les y expédie avant l’heure? Cette mort qui se convertit en apothéose ridicule, qui la précipite ? les mains les plus proches, les plus chères, animées par les passions les plus exécrables. Laissons Jules César, dont les dix-sept blessures sont cicatrisées par l’ambroisie, tandis que les plaies qu’il a faites à sa patrie sont toujours saignantes; laissons Auguste, à qui le Pégase d’Horace et de Virgile fait oublier les figues empoisonnées de la fidèle Livie ; restons sur la terre. Je vois Drusus, le fils de Tibère : quel est son sort ? empoisonné par sa femme Livilla et par Séjan, qui a soumis l’àme de Livilla par l’adultère. Je vois Germanicus, adopté par Tibère, destiné aussi à l’empire : quel est son sort ? empoisonné à la grande joie de Tibère, son oncle, et de Livie, son aïeule.
Je vois Agrippine, cette matrone des anciens
TIBÈRE
temps-, belle, chaste, féconde, orgueilleuse : quel est son sort? proscrite par Tibère, l’œil crevé parle centurion qui la conduit et la frappe, morte de misère dans son île déserte. Que devient Livilla, veuve de Drusus ? enfermée dans üne chambre du Palatin par sa grand’mère et obtenant comme grâce de mourir de faim.
Tibère lui-même, le chef-d’œuvre de Iivie, quelle est sa mort ? étouffé sous un monceau de couvertures par l’impatience de son neveu GaJi— gula. Enfin Caligula, à son tour, comment finira-t-il ?' Ah ! messieurs, jetez sur ce même camée un regard prophétique et vous distinguerez peut-être, au milieu des captifs qu’il enchaîne, le tribun militaire Chæréa, tenant ?épée qui doit égorger Caligula.
Ainsi, messieurs, tous ces illustres misérables, qui ont régné par la violence, le crime ou le poison, sont morts tous par le poison, le fer
LE RÈGNE DB LIVIE
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et la violence, victimes d’eux-mêmes, de leur ambition et de leurs passions déréglées. Une seule personne, une seule ! est morte de vieillesse dans son lit, à quatre-vingt-six ans, toute-puissante, avec toute son intelligence et je ne sais quelle sérénité implacable qui atteste qu’elle n’a eu rien d’humain, qu’elle n’a partagé ni les sentiments du vulgaire ni les faiblesses des honnêtes gens, qu’elle n’a connu ni les lois ni les remords, qu’elle n’a été ni femme ni mère. Elle a été de marbre, et dans ce marbre a été taillée la statue de l’ambition! Oui, elle est le génie de l’ambition, le génie fatal de Rome, le génie exécrable de l'empire, qu’elle a contribué autant qu’ Auguste et plus que Tibère à, fonder ; oui, elle est le type de l’insolence tranquille et triomphante, sans croyance, sans amour, sans devoir, sans doctrine, sans excuse, n’ayant ni le respect de la patrie ni le sentiment du bien
ÏGO
TIBÈRE
public, immense égoïsme qui a fait du peuple tout entier la proie de son mari et ensuite de son fils, à la condition que ce fils et ce mari fussent sa propre proie h elle-même. C’est elle surtout qui a constitué l’empire dans sa forme définitive et dans sa légalité détestable sous le règne de Tibère, parce qu’elle l’a fondé sur l’avilissement et la peur. Mais quel a été le premier avili? Tibère. Quel a été le plus honteusement peureux? Tibère, son propre fils, qu’elle a contenu, assoupli, réfréné, raillé, chassê-de Rome, dompté jusqu’au bout. N’admirez-vous pas comment le pouvoir le plus absolu rencontre des limites imprévues? Heureux les pays où ces limites sont posées par une constitution librement consentie et honnêtement appliquée ! Tibère n.’a connu d’autre barrière que la volonté de sa mère; on peut dire que Livie était son régime consti-
LE RÈGNE DE LIV1E
tutionnel. Elle l’a modéré à son gré, réglé à son heure, excité à propos, sans scrupules, sans patriotisme, sans morale, mais avec cette merveilleuse lucidité qui, dans la politique, est une arme terrible. On dit qu’il y a des poisons tellement âcres que le cristal le plus pur peut seul les contenir. Je crois qu’il y a de même des épreuves tellement amères et des humiliations qui agissent si violemment sur les hommes, qu’il n’y a que les âmes héroïques qui puissent les supporter. Tibère a connu, sous le joug d’Auguste et de Livie, les affronts répétés, les blessures les plus sensibles, tout ce qui peut altérer une nature portée à la fois vers l’orgueil et vers la bassesse et la réduit aux ressentiments cachés, aux souvenirs pleins de fiel, à la dissimulation honteuse mais exaspérée : et ce n’est qu’à l’âge de soixante-dix ans que ce mineur est émancipé! Ce n’est qu’à
TIBÈRE
l’âge de la décrépitude que cet esclave pourra se relever et devenir maître ! Alors malheur aux Romains ! car ce vieillard a connu toute les extrémités pendant le drame intérieur qui a composé sa vie ; il a passé de' l’arrogance à la servilité, des appétits excités k l’impuissance, de la faibfcsseà la rage, de l’hypocrisie k la frénésie. Tout éclatera un jour, quand cet esclave lamentable se sentira affranchi. Il n’y a de modération pour un souverain que dans le respect des lois, de la dignité humaine et de sa propre conscience. Livie a été une digue pour Tibère, mais une digue purement physique; elle n’a pas apaisé les flots, elle leur a fait obstacle ; elle les a fortifiés, refoulés, accumulés, de sorte qu’ils grondent, prêts à s’élancer plus impétueux et plus terribles.
SÉJAN
Livie est morte, et vous allez dire sans doute : « Tibère est libre, désormais il sera seul, nous le jugerons à l’œuvre. » Ce serait une erreur, car la liberté dépend moins des situations que du caractère ; or Tibère avait contracté l’habitude d’obéir.
On a découvert, sur le mur d’enceinte du temple de Delphes, une série d’inscriptions grecques qui sont les actes d’affranchissement d’esclaves rachetés au nom d’Apollon : un Grec était trop fin pour les vendre au dieu sans profit,
TIBÈRE
et les pauvres esclaves s’engageaient parfois à servir successivement le maître, sa veuve, son fils aîné, jusqu’à une date reculée qui précédait à peine leur mort. Ainsi Tibère avait lui-même préparé à sa mère un successeur dans la personne de Séjan , de sorte qu’à la mort de Livie il n’eut qu’à changer damaître.
Le critérium suprême de l’incapacité morale d’un souverain, c’est d’abdiquer au profit d’un sujet, c’est de s’effacer volontairement derrière un aventurier plus hardi, c’est de ne point s’y connaître en hommes et de remettre le fardeau des affaires en des mains indignes. Le choix des hommes est difficile, quand ce n’est point l’opinion publique qui les choisit, parce qu’il faut être soi-même honnête pour être clairvoyant, et parce, qu’il faut inspirer l’estime, surtout sur le trône, pour trouver de véritables amis. Le pouvoir absolu expose celui qui l’exerce
SÊJAN.
à contracter un tel mépris pour l’humanité qu’il ne trouve plus que des favoris et ne veut plus que des créatures. C’est, dans notre langue, un mot d’une singulière énergie que ce nom de créatures , peignant l’opération d’un despote qui de rien fait quelque chose et, prenant dans les derniers rangs de la société un homme sans moralité ou sans valeur, par sa seule volonté l’élève au-dessus de tous les autres. Il se complaît dans son œuvre, il s’y mire, et il lui semble que la bassesse de ceux qui l’entourent soit un piédestal propre à mieux faire ressortir sa personnelle grandeur. Tibère a subi cette loi générale, juste, fatale : Séjan a été sa créature et son ministre; c’est la figure de Séjan que nous voulons étudier.
Lucius Ælius Sejanus était fils d’un simple chevalier, qui s’appelait Seius Strabo. Il passa par adoption dans la famille Ælia, famille plé-
TIBfiRE.
?r.fi
béienne. Il était de Yulsinies, c’est-à-dire d’origine étrusque : or, les Étrusques, après la conquête romaine , étaient en mauvais renom : amollis, complaisants, gourmands, voluptueux, avides d’argent, insensibles à la honte, ils exerçaient à Rome les plus lucratifs comme les plus vils métiers. Attaché d’abord à la suite du jeune Caïus César, Séjan, qui avait de la beauté, en avait fait trafic, à la façon antique, et s’était vendu au riche Apicius. Il remplissait donc de très-bonne heure ces conditions qu’ Aristophane prétend être si favorables à ceux qui se destinent aux intrigues politiques, quand il dit que la débauche rend les reins souples, et que celui qui a appris à ne plus rougir est prêt à tout. La langue française exprime encore énergiquement la même idée par un seul mot, roué. Qui ne sait de quoi les roués sont capables, dès qu’ils peuvent se glisser dans
SÉJAN
les affaires publiques? Séjan avait cette merveilleuse préparation; c’était un roué.
Le père , sous Auguste , était préfet du prétoire , position d’une importance très-secondaire à cette époque , et qui ressemblait à une fonction de haute police. Le fils, après la mort de Caïus César, avait cherché le soleil levant et s’était donné à Tibère. Il étudia ses goûts, son caractère, sa tristesse môme, flatta son humeur sombre, partagea ses. terreurs, feignit de conformer ses mœurs aux siennes, lui prodigua les conseils, d’autant mieux accueillis que Séjan conseillait toujours ce que Tibère désirait et n’osait avouer. Aussi s’ouvrit-il , selon l’expression de Tacite , « cette âme qui contre les autres s’enveloppait de ténèbres et qui pour lui était sans défense et sans voiles *. »
1 . « Dt obscurum adversus alios sibi uni incautum intcctumquc efficeret. »
TIBÈRE
C’est vous dire que Tibère, k peine sur le trône, en fit son bras droit. Comment cet homme avait-il mérité une élévation subite? Avait-il rendu des services k l’État? Était-ce un général illustré par des victoires, un administrateur expérimenté, un magistrat éprouvé? Non, il avait captivé le maître, n’attendait rien que de la faveur, et, plein de mépris pour ses concitoyens et pour les lois , il était prêt k tout oser pour le servir. Quand les légions de Pannonie se révoltèrent, il accompagna le fils de Tibère, Drusus, trop jeune pour se passer de conseils ; une éclipse de lune habilement exploitée calma les soldats, et Séjan s’effaça derrière Drusus pour se faire rtiieux valoir auprès du reconnaissant Tibère : le prince eut l’honneur, Séjan le profit.
Tibère l’avait adjoint k Seius Strabo; pour qu’il fût seul préfet du prétoire, il nomma Seius
SÉJAN
gouverneur de l’Égypte. Ce fut alors que Séjan, connaissant les plans de Livie, imagina de concentrer une puissance déjà redoutée des Romains et qu’on appelait les cohortes prétoriennes. C’est là le grand titre de Séjan, l’unique peut-être, à la faveur inouïe de Tibère.
Sous la république, dans tous les camps, on appelait cohorte prétorienne la cohorte qui veillait autour du général et gardait l’espace de cent pieds carrés qui entourait la tente et qu’on appelait le prétoire. Lorsque Auguste eut pris le titre d'imperalor, il avait droit à une cohorte prétorienne; il en fit dix, composées de mille hommes chacune, et les tint près de Rome :
c’étaient dix mille vétérans dévoués, éprouvés, résolus. Pour ne pas blesser les yeux des Romains , on les avait disséminés dans les environs de Rome ; ils étaient prêts au premier appel.
Séjan proposa de taire une armée apparente
TIBÈRE
de ces cohortes et de les camper aux portes de Rome, ou, pour mieux dire, dans Rome. Il fit voir les avantages de la concentration, l’épouvante pour les ennemis de l’empereur, le silence des mécontents, le calme de la multitude, l’empressement infatigable du sénat. On choisit le Yiminal, une des sept collines, pour y camper d’une façon permanente ceux qui devaient assurer la permanence de l’empire :
les voyageurs visitent encore aujourd’hui ce camp trop célèbre, qui n’a plus changé de place, mais que l’on a englobé dans les fortifications, lorsque plus tard, h l’approche des Barbares, on fortifia Rome.
Quand on sort par la Porta-Pia et qu’on tourne à droite, on voit un immense bastion de forme rectangulaire, qui s’adapte en saillie au système des fortifications de la ville ; c’est l’enveloppe du camp prétorien. A l’époque de
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Séjan, il n’y avait pas de fortifications, il y avait seulement le fossé et le parapet. Si, rentrant dans Rome, vous vous dirigez vers les thermes de Dioclétien et la gare des chemins de fer romains, et suivez une avenue dont l’entrée est marquée pâr des pins au feuillage sombre, vous arrivez bientôt sur le terre-plein du bastion que je vous signalais : ce vaste espace rectangulaire, qui présente plusieurs hectares de superficie, n’est autre chose que le camp prétorien.
Dans l’angle de droite , qui regarde la campagne, des voûtes et des chemins de ronde font partie des fortifications plus récentes ; mais dans l’angle opposé , à gauche , des constructions d’une meilleure époque frappent les yeux. Des séries de chambres voûtées et adossées au mur extérieur comme les cellules d’une ruche portent des traces de peinture; trois ou quatre
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couches de stuc superposées indiquent des restaurations successives. La caserne des prétoriens, à la villa Adrienne, peut guider sur ce point l’imagination des archéologues. Si l’on faisait des fouilles au milieu de cette enceinte, on trouverait certainement les quatre voies principales qui divisaient le camp et le coupaient à angle droit, le logement du général, l’endroit où il rendait la justice et où étaient déposées les enseignes, le temple et l’autel pour les sacrifices, le Forum. On a déjà fait reparaître, en préparant des écuries pour les carabiniers du pape, une voie antique, dallée en blocs de lave, de forme polygonale, qui faisait le tour du camp.
Montez sur les créneaux et vous avez une vue admirable : la plaine de Rome s’étend sous vos pieds, à une grande profondeur. Les montagnes de la Sabine montrent leurs rochers arides et les
SÉJAN
tons délicats dont le soleil les a revêtus; les oliviers marquent d’une ombre plus noire le pli des ravins. A droite , Tivoli et les déserts poétiques de la campagne de Rome ; à gauche, les sommets bleuâtres des montagnes qui s’étagent et se perdent dans le lointain. De leurs sommets vient un air plus vif, plus pur : on respire je ne sais quel souffle libre qui ranime l’éloquence du passé. Chaque vallée a été conquise par un peuple héroïque; chaque colline rappelle une victoire ; chaque ruine porte un beau nom. De tous côtés apparaît le génie de Rome, sa gloire et une grandeur qui a marché à la conquête de l’Italie et du monde étapes par étapes, mille par mille, jour par jour, à force de sage politique, de sang versé, de sacrifices. Puissance merveilleuse des institutions et du patriotisme !
Tout à coup le clairon sonne : retournez-
TIBÈRE
vous, vous n’avez plus sous les yeux que la
triste arène du camp prétorien. Là fut l’arsenal le plus formidable du despotisme ; là fut ensevelie pour jamais la liberté romaine ; là fut une armée d'oppresseurs organisée dans la cité contre la cité; là fut l’état de siège perpétuel, l’ennemi campé en face de citoyens désarmés; là régnèrent insolemment l’oisiveté, la débauche, la cupidité, la rébellion mercenaire et la soumission plus mercenaire encore; là on conspira contre les bons princes et l’on adora les images des plus mauvais ; là on mit le pouvoir à l’encan, jusqu’à ce que ce cancer établi au sein de Rome eût tout affaibli, tout détruit, tout dévoré. Le camp prétorien! voilà le titre de Séjan à l’amitié de Tibère, à la haine des Romains et au mépris de la postérité.
« Séjan , dit Tacite, avait un corps infatigable, une âme audacieuse. Il était plein de
SÈJAN.
précautions pour lui-même, d’accusations contre les autres (rien ne peut rendre l’énergie du latin, adversus alios criminator ), mélange d’adulation et d’orgueil, affectant la modestie et dévoré d’ambition. » J’ajouterai qu’il était beau, sans scrupules, sans pudeur; qu’il s’était accommodé dès l’origine à toutes les idées, à tous les plans, à tous les vices de Tibère, et que, de bonne heure , grâce à l’invention sublime du camp prétorien, il était maître de la force réelle et des apparences de légalité, c’est-à-dire de l’armée et du sénat. Car il ne faut pas oublier qu’aussitôt après l’établissement des cohortes prétoriennes sur le Viminal , le sénat fut invité à une revue solennelle, et que les manœuvres de ces vétérans formidables eurent un contre-coup sur les esprits inquiets des sénateurs : ils savaient désormais ce que c’était que la discipline; ils étaient prêts eux-mêmes
TIBfcRE.
aux plus difficiles et aux plus tristes exercices.
Non-seulement les prétoriens étaient dans la main de Séjan, non-seulement il les flattait, les gorgeait, appelait chacun par son nom, mais à leur suite et sous leur protection s’organisait une autre armée de délateurs, de faux témoins, d’espions, de légistes, tournant effrontément les lois contre les citoyens en même temps que les prétoriens tournaient leurs glaives. Malheur aux époques de trouble et d’affaiblissement, quand ceux qui doivent protéger' l’innocence l’accablent et n’étudient les lois que pour fournir des armes à l’injustice !
Par cette double pression, Séjan tenait en son pouvoir Rome entière, et il se montra d’autant plus acharné à une telle conquête que l’ambition croissait en lui et lui soufflait à l’oreille que tous ses crimes nuiraient à Tibère pour profiter un jour à lui-même. 11 convoitait
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aussi la toute-puissance et la contagion le gagnait. Pourquoi non? Où la force a triomphé, la force triomphera; la voie est ouverte; la patrie est à terre, saignante et à jamais violée. Séjan, dès l’aurore du despotisme, est le précurseur des ambitions effrénées qui vont donner l’assaut de toutes parts à l’empire.
Vous paraît-il intéressant, messieurs, de discerner le point juste où une telle ambition naît dans l’âme de cet Étrusque? L’histoire nous indique le moment où cet état vague qui s’appelle la cupidité, la soif du pouvoir, l’orgueil, la concupiscence, se précise, devient une volonté, conspire et passe aux actes. Il paraît que l’étincelle fut le désir de la vengeance et que le point de départ fut le crime.
Tibère avait un fils, Drusus, qui n’avait aucune des qualités de son père, mais tous ses mauvais instincts : violent, emporté, sensuel,
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amoureux du vin, de la bonne chère et du sang. Il contemplait les combats de gladiateurs avec une joie sauvage; ses yeux s’enflammaient et semblaient boire le sang qui coulait sur l’arène. On avait même appelé Drusiennes des épées tranchantes, nouvellement inventées, dont les coups étaient mortels. On croit avoir, au musée du Louvre, une statue de ce Drusus; c’est Visconti et après lui Mongez qui ont prétendu reconnaître une ressemblance marquée de ses traits avec les traits de Tibère et de Livie. A l’infériorité morale correspond l’infériorité physique : le front est moins intelligent; les sourcils sont plus accusés et plus durs; dans l’ensemble de la physionomie il y a quelque chose de bestial. Or, ce Drusus, dans un moment de colère , souffleta Séjan, plaisir délicieux peut-être, mais qu’il devait payer cher. Séjan ne dit mot, ensevelit l’outrage et
SÉIAN.
chercha sa vengeance. En même temps surgit dans son àme la formule décisive de son ambition : faire disparaître un ennemi et usurper' l’empire dont cet ennemi était l’héritier. Les deux idées sont sœurs.
Drusus avait épousé une fille de Germanicus nommée Livia, ou plutôt Livilla pour la distinguer de l’impératrice mère. Livilla avait été laide dans sa jeunesse; eh prenant des années elle était devenue d’une beauté remarquable, d’autant plus vaine de cette beauté que e’était pour elle une surprise, un don imprévu de la nature : Séjan la séduisit. Quand il l’eut subjuguée par l’adultère, il lui fit détester cette nature grossière à laquelle elle était enchaînée; il lui montra la mort du brutal Drusus, ses propres espérances, sa future grandeur, l’empire certain, un mariage qui lui rendait l’empire, et» pour garantir ses promesses, il répudia
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Apicata, sa femme, dont il avait trois enfants. Le complot de Livilla et de Séjan est à. différentes reprises raconté par Tacite, qui le peint en maître. 11 suffit de rappeler qu’Eudémus, médecin de Livilla, et Lygdus, eunuque de confiance, versèrent à Drusus un poison lent dont les effets ressemblaient à ceux d’une maladie de langueur. Drusus mourut et sa mort n’excita point de soupçons. Ce ne fut que huit ans plus tard, après la mort de Séjan, que le crime fut connu de Tibère par les révélations d’ Apicata. On ne s’aimait guère, du reste, dans la famille impériale - les devoirs qu’on s’y rendait le plus volontiers, c’étaient les devoirs funèbres. Livie fut insensible à ce deuil, et Tibère ne voulut aucune suspension des affaires publiques; il souffrit impatiemment les doléances qu’on lui apportait de toutes les parties de l’empire. Il fit même, à ce sujet, une plaisan-
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terie atroce. Les Troyens étant venus, après les délais inévitables d’un long voyage, exprimei la tristesse que leur inspirait la mort de Drusus, Tibère les interrompit, en leur faisant à son tour des condoléances sur la mort d’un illustre concitoyen qu’ils avaient eux-mêmes perdu et qui s’appelait Hector.
Ce premier pas fait, Séjan trouvait encore bien des obstacles. Il fallait d’abord endormir l’esprit pénétrant et merveilleusement l\abile de Livie; il fallait éloigner Tibère, profiter de son dégoût des affaires, qui devenait plus sensible avec les années, et de son mépris pour les hommes, qui allait croissant; il fallait faire briller à ses yeux le repos, une vie molle, des plaisirs inconnus, l’attrait de la paresse et de la volupté.
Vous save*z comment Livie, sans le vouloir, contribua plus que personne à la réalisation de
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ce plan, quand son hostilité sourde contre son fils lui fit quitter Rome comme un vaincu qui déserte le champ de bataille. Trois ans avant la mort de Livie, Tibère promenait son indolence tardive dans les riches plaines de la Campanie, n’ayant point encore choisi son séjour; un accident, préparé peut-être, fournit h Séjan l’occasion de lui sauver la vie. Tibère était entré dans une grotte pour y goûter un peu de fj'atcheur s tout à coup des pierres tombent, une roche paraît s’ébranler; Séjan la soutient, tandis que Tibèke se sauve et que plusieurs personnes de sa suite sont blessées. Les dieux ne pouvaient manifester leur faveur par un plus sensible miracle : Séjan était adoré des dieux. Dès lors libère, fixé à Caprée, eut une confiance sans bornes dans Séjan.
La mort *de Livie était impatiemment attendue par l’empereur et par son favori, mais
SÉJAN
avec des visées bien différentes. Aussitôt que la redoutable Augusta eut cessé de vivre, le déchaînement commença. De ce jour date le règne de Tibère tel qu’il est gravé dans la mémoire de la postérité, avec les crimes, les délations sans nombre, les artifices les plus honteux. Séjan, calomniateur toujours cru et flatteur perfide, rend les soupçons vraisemblables, les haines vivaces, les châtiments faciles. Tout ce qui l’offense est perdu, tout ce qui lui fait obstacle est un ennemi de l’empereur.
Il frappe à coup sûr, embusqué derrière la loi de majesté, et obtient toujours l’assentiment de Tibère, qui mesure la chaleur du zèle à l’abondance du sang versé. Séjan pétrit à loisir cette âme de boue et de sang qu’avait reconnue Théodore, le vieux précepteur. H frappe d’abord les amis de Gerraanicus et d’Agrippine, c’est-à-dire les esprits les plus
TIBÈRE
iiers, les plus désintéressés, ce qu’on pourrait appeler le parti libéral du temps. Agrippine est exilée; deux de ses fils, assez âgés pour être pris pour chefs par les mécontents, sont l’un déporté dans une île, l’autre enfermé dans le Palatin, où l’attend le sort le plus lamentable. Les délateurs se multiplient, les procès surgissent de toutes parts. Les ennemis de Séjan disparaissent un à un, par l’ordre de Tibère, renseigné uniquement par Séjan, facile à duper dans son île, et qui croit frapper ses propres ennemis.
Au milieu d’une cour vendue à Séjan, Tibère ne savait que par son fidèle ministre comment l’empire, sans cesse menacé, était sauvé chaque matin. Sa confiance croissait avec la puissance de Séjan. On a rarement vu un aveuglement aussi lugubre ; c’est, je le disais en commençant, la marque flagrante de l’incapacité
SÉJAN
de Tibère. Chaque fois qu’il écrit au sénat, la lettre passe par les mains de Séjan; il n’y a pas de termes assez élogieux pour son compagnon, son associé, socius laborum. Séjan a une fille; Tibère la marie, à la grande indignation de la multitude, qui chérissait le frère de Germanicus, au fils de Claude, son neveu, qui sera un jour empereur. Le feu éclate au théâtre de Pompée; Séjan fait éteindre l’incendie qui menaçait le quartier; le sénat vote à Séjan une statue d’or qui sera élevée dans le théâtre même. On attendait ce signal, et tous les Romains mettent un empressement singulier à élever des statues au favori. C’est un honneur dont on devrait être sobre, même envers les plus dignes; mais, dans les temps d’abaissement, on dresse volontiers des statues à des 4 gens à qui, en des temps réguliers, on aurait justement dressé un gibet. Ces sortes d’hom-
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mages forcés sont un produit mixte de ta faveur d’en haut et de la servilité d’en bas. Plus • l’objet est médiocre, plus la soumission est méritoire, l’adoration édifiante, l’acte de dévouement insigne. Ce n’est plus l’individu qu’on exalte, c’est l’instrument, e’est-à-dire la main qui se sert de cet instrument et qui, par son contact, le rend vénérable.
Tandis que les statues de Séjan se multipliaient, lui-même était l’objet d’adulations de toute sorte. Son atrium n’était plus assez grand pour contenir les chevaliers, les sénateurs et même les consuls, qui, chaque matin, venaient le saluer comme de simples clients. L’affluence était telle, qu’un jour le lit sur lequel il faisait asseoir les visiteurs se brisa, étant complètement usé. Cependant les délations continuaient toujours; on incriminait les regards, les pa- . rôles, le silence même. Quant aux écrits, ils
SÉJAN
étaient exposés à des rigueurs particulières. On ne saurait trop sévir contre ceux qui osent attester publiquement et d’une façon durable ce qu’ils pensent ; on ne saurait trop réprimer toute manifestation de la pensée ' propre à. se communiquer. C’est ainsi que Lutorius Priscus est mis à. mort pour avoir fait un poëme sur la mort de Drusus : c’était un maladroit qui avait manqué de précision et s’était trop hâté de lire ses vers, tandis que Drusus était seulement malade. Ælius Saturninus, plus audacieux, avait fait une satire : on le fit monter au Capitole, non pour y ceindre la couronne de laurier, tant désirée par les poètes de la Renaissance, mais pour être précipité de la roche Tarpéienne. Phèdre, le fabuliste, ne dut la vie qu’à sa position dans le palais où il était employé; mais il erdit sa place et sa fortune parce que certaine fable avait déplu au favori, le Mariage
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du Soleil, selon les uns, les Grenouilles, qui demandent un roi, suivant les autres. Un tragique prêtait-il à. Achille des imprécations trop vives contre Agamemnon, on criait à l’allusion, on le punissait de mort. Sous un ministre comme Séjan, il faut du courage pour être un écrivain honnête. Mais ce qui émut Rome entière, ce fut la persécution exercée contre le vénérable Cremutius Cordus, homme des anciens âges, dont Tacite a fait l’éloge le plus grave, qui était arrivé au déclin de sa vie et avait écrit sous Auguste des annales historiques dont Auguste avait entendu la lecture sans en être blessé. Mais Cremutius Cordus restait droit devant le favori et ne l’épargnait pas. Séjan fit rechercher son ouvrage, qui fut brûlé par l’ordre du préteur, parce qu’il y était dit « que Brutus et Cassius étaient les derniers Romains ».
Tous les manuscrits qu’on put trouver furent
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livrés aux flammes, mais il faut ajouter, à l’honneur des petits-fils dégénérés de Brutus et de Cassius, que l’on cacha bien les manuscrits; on en refit même des copies avec tant d’ardeur, que les annales de Cremutius Cordus semblaient se multiplier avec la persécution. Dernière et inutile protestation d’un peuple qui ne tirait plus de la lecture de son histoire ni leçons, ni morale, ni courage ! Cremutius se laissa mourir de faim pour échapper fui-même à Séjan.
C’est ainsi que le silence se faisait dans Rome ; c’est ainsi que Séjan protégeait les lettres et la liberté de penser. En échange, un Velleius, triste flatteur qui louait Séjan et Tibère, un Valère Maxime, qui le surpassait en basses adulations, étaient encouragés, payés, protégés par Séjan. Encore aujourd’hui leurs plats écrits sont traduits et étudiés par nos enfants, tandis que
ceux de Cremutius Cordus sont à jamais per-
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dus. Le temps est. aveugle, comme la fortune.
Séjan avait soin d’écrire à Caprée tous ces actes, qui entretenaient à la fois chez Tibère des alarmes secrètes, l’aversion de Rome et des Romains, le plaisir de se venger sans peine par l’entremise d’un ministre infatigable, une cruauté native qui se développait , la douceur de frapper sans être responsable et de laisser l’odieux des condamnations peser sur Séjan.
Tibère en cela se trompait. Les créatures ne sont rien aux yeux de la justice des hommes : instruments aveugles et inspirés, elles laissent remonter la responsabilité tout entière jusqu’au maître qui les soutient au-dessus du néant.
Séjan n’est point haï autant qu’il devrait l’être par la postérité; il excite presque de la pitié, tandis que la mémoire de Tibère est sinistre et abhorrée.
Les marques non douteuses de la tendresse
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