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du maître et de son enchantement contribuent donc à l’exaltation du divin Séjan, qui est honoré à l’égal des dieux. Ses statues brillent, non plus seulement au théâtre de Pompée, mais sur les places publiques , dans les rues , dans les camps; on leur rend les mêmes honneurs, on leur offre les mêmes sacrifices qu’aux statues de l’empereur. Les. tableaux représentent fraternellement réunis Tibère et son ministre.
Lorsque Séjan rentre dans Rome, il reçoit les - honneurs qui ne sont dus qu'à l’empereur. Le jour de sa naissance ( natalitia ) est fêté avec autant de pompe : on jure par sa fortune, per fortunam Sejani, plus volontiers que par celle de Tibère, per fortunam Tiberii , parce que Tibère est absent. Enfin on avait placé dans le théâtre deux trônes d’or, égaux en beauté : l’un restait vide, c’était celui de Tibère; l’autre était occupé par Séjan.
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Tibère était parvenu à un tel degré de cécité morale, qu’il ne concevait pas la moindre jalousie. Cet esprit si inquiet ne contractait aucun ombrage; il s’endormait dans une confiance. profonde ; il n’y avait de sa part ni arrière-pensée, ni hypocrisie; il aimait ce second lui-même, qui lui épargnait les ennuis extérieurs du pouvoir et lui en laissait les jouissances. Ses lettres sont pleines de tendresse ; quand il parle de lui au sénat, il dit meus Sejanus , « mon Séjan », bien plus sincèTe en cela qu’Auguste quand il écrivait : mi Tiberi , « mon Tibère ». Il l’appelait aussi « mon collègue », comme s’il était associé à l’empire. Il fit plus; il dérogea à l’ancien ordre de choses auquel il affectait d’être scrupuleusement attaché, en nommant Séjan consul pour cinq années consécutives, quoique le consulat eût toujours été annuel.
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La situation était donc unique , sans précédents ; Séjan était un empereur non avoué, un César non classé. Un esprit modéré, même avec une ambition immodérée, aurait eu la prudence de s’arrêter, de jouir, de continuer A régner et d’attendre la mort de Tibère , qui était âgé de soixante-douze ans. Mais, messieurs, le crime serait trop commode, s’il n’y avait pas le précipice au bout; l’ambition serait trop facile, si l’aveuglement n’en était pas à la fois le danger et le châtiment.
Le vertige entraîne Séjan à son tour, comme tous les parvenus qui n’ont pas mérité leur élévation. C’est un grain de sable qui va faire dévier ce char si magnifiquement lancé, ou plutôt c’est son premier forfait qui, par contrecoup, amènera sa première faute et bientôt sa perle.
Livilla, sa complice, qui attend le pouvoir,
qui n’en jouit pas , qui veut recueillir le fruit d’un crime qui leur est commun , partager sa vie , sa demeure , les honneurs dont il est entouré, le somme de tenir sa promesse et le force d’écrire h Tibère pour lui demander sa main.
Tacite nous donne la réponse de Tibère, mais il l’a faite si belle, si concise, qu’on y reconnaît le style du grand écrivain. L’empereur refuse, non pas en souverain blessé qui interdit à un simple chevalier l’accès de la famille impériale ; non, c’est par affection et par sagesse, c’est dans l’intérêt d’un ministre contre lequel il craint d’exciter la haine des Romains, l’envie du parti de Germanicus et d’Agrippine, justement déchaînés. Ses raisons sont celles d’un ami sensé, prévoyant, et non d’un maître qui tend un piège.
Un tel refus n’en fut pas moins sensible à Séjan , dont la démarche était publique et l’af-
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front public. La colère commença à, précipiter ses actes. La cruauté était un soulagement en mémo temps qu’un moyen d’aplanir la voie qu’il se traçait : il redoubla de cruauté. Le sénat avait une telle admiration pour les exercices des prétoriens, qu’il suffisait de désigner une victime pour qu’elle fût aussitôt condamnée avec une apparence de légalité.
L’accusation formulée, la mort était certaine; car souvent 4’accusé, pour échappër au supplice, se donnait volontairement la mort. On obtenait à ce prix que les biens ne fussent pas confisqués, que les enfants ne fussent pas réduits à la misère, et le mourant couchait Tibère et Séjan sur son testament pour que le testament ne fût pas cassé. Le sort ne pouvait so jouer avec une ironie plus féroce du malheureux qu’il forçait de flatter ses bourreaux jusque dans le sein de la mort.
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La nouvelle année commence par le trépas de Sabinus, personnage considérable qui criait aux Romains, pendant qu’on le menait en prison :
« Voyez, citoyens, ce que Séjan vous réserve! Voilà sous quels auspices commence l’année ! » Ainsi l’indignation publique croissait, et les haines mal déguisées sous de pâles sourires s’accumulaient sur la tête de l’insolent favori. Sa grandeur était telle qu’il se croyait déjà empereur (aùToxpaTwp, dit Dion Cassius) , qu’il ne parlait presque de Tibère qu’avec mépris (èv ôXtywpta) , et que ses familiers ne l’appelaient plus que le seigneur de l'île ou le gouverneur de Caprée (viiaCap^o;) .
En effet, Séjan avait pour lui l’armée, le sénat parce qu’il avait l’armée, le peuple parce qu’il le contenait à l’aide de l’armée et du sénat. Il avait Rome, il avait le sol italien, il avait Tibère, endormi, affaibli par les années et la
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débauche, confiné sur un rocher isolé, épié et trahi par une petite cour qui faisait connaître à Séjan ce qui se passait à Caprée, tandis que Tibère ne savait que par Séjan ce qui se passait
Rome. Jamais parvenu ne fut dans une situation aussi enivrante, jamais il ne fut plus près de la toute-puissance; il ne restait qu’à étendre la main et à faire le geste suprême.
C’està ce moment qu’éclata le coup de foudre. Il partit du Palatin et, comme dans toutes les révolutions, par le côté le plus imprévu. Ce fut une femme, depuis longtemps oubliée au sein d’une retraite profonde, qui prit la défense de Tibère ou plutôt de sa propre race qu’elle voyait ouvertement menacée; ce fut Antonia, veuve du frère de Tibère , de ce Drusus qu’il avait aimé dans sa jeunesse et qui était mort à l’âge de trente et un ans. Vraie matrone des anciens temps, Antonia s'était retirée sur le
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Palatin, elle y avait vécu à côté de Livie, filant la laine et chaste. Les médailles que Claude, son fils, fit frapper en son honneur , quand il eut obtenu l’empire, nous montrent une figure d’un beau caractère; les joues sont saillantes, accentuées par une pommette haute, à la façon des femmes de Raphaël; le sourcil forme un encadrement noble, les cheveux sont abondants ; c’est un vrai type de Romaine, avec une harmonie fière et tranquille.
Antonia avertit Tibère des projets de Séjan, et, comme une lettre ne pouvait tout dire, elle lui expédia son affranchi Pallas , en qui Tibère avait autant de confiance qu’elle-même. Il faut, messieurs, que votre imagination se retrace un tableau que je renonce à peindre : la surprise de Tibère, son épouvante, sa douleur, le sentiment d’un péril immense et la rage d’avoir été dcçu, l’instinct de la conservation et la soif de
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se venger, l’impuissance au milieu des apparences du plus absolu pouvoir et le réveil.
Qu’aurait fait alors une âme courageuse?
Elle aurait couru à l’ennemi. Rejoindre la flotte à Misène, remonter le Tibre et arriver h Rome était un triomphe certain. Descendre en Campanie, faire appel aux magistrats municipaux et aux vétérans d’Auguste, marcher sur Rome, était un moyen aussi sûr de perdre Séjan, que les prétoriens auraient vendu au môme prix qu’ils le servaient. Tibère n’osa pas. Il aima mieux donner au monde ce spectacle curieux, unique dans l’histoire, d’un souverain conspirant contre son ministre : le souverain craintif et humble dans sa petite île ; le ministre maître de la capitale , de l’armée et pour ainsi dire de l’empire; Séjan ceignant l’auréole, Tibère se cachant dans l’ombre. C’est Tibère qui joue le rôle du traître dans la sanglante
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comédie, et il déploie, dans cette longue conspiration, une patience, une hypocrisie, une adresse qui caractérisent un génie de second ordre. Pendant six mois il garde son secret, il continue à paraître dupe et à ourdir sa trame autour de sa proie : en cela, il se montre le digne fils de Livie. D’abord il attend que Séjan ne soit plus consul, parce que le consulat lui fournit des armes légales. Le terme arrivé, il désigne deux consuls, dont l’un était la créature de Séjan , l’autre son ennemi ; c’était un Regulus, et Tibère comptait sur lui. En même temps, il fallait endormir à son tour la vigilance de Séjan ou la paralyser. Dans ce but, Tibère composait avec un soin infini des lettres admirables dont je voudrais pouvoir vous montrer un type : aucune n’a été conservée, mais soyez sûrs que le disciple d’Auguste et de Messala Corvinus a du trouver un talent imprévu; le soin
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de défendre sa vie et de reconquérir l’empire inspirait sa muse. Ces lettres, tantôt excitaient l’ambition de Séjan, tantôt la refroidissaient. Un jour l’empereur se peignait moribond ; un autre jour il était guéri et annonçait son départ pour Rome ; un jour il accablait Séjan d’éloges et de caresses, un autre jour il le blâmait et critiquait tous ses actes; parfois il lui accordait les faveurs qu’il demandait pour ses amis , parfois il les refusait avec outrage. Le résultat de ces contradictions habilement balancées était de tenir l’esprit de Séjan en suspens, de le charmer et de l’effrayer, de le fatiguer par une perpétuelle incertitude, de l’engourdir et de produire cette torpeur dangereuse qu’on appelle l’indécision.
Le moment vint où Séjan eut peur et le laissa voir. Dès lors, avec un adversaire lâche comme Tibère, il était perdu. Ne retrouvant plui son
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Tibère, il voulut pousser une reconnaissance, se rendre à Caprée, dans l’antre du monstre, afin de rétablir son ascendant ébranlé. Il lui écrivit , en donnant un prétexte spécieux à son voyage. Tibère lui enjoignit de rester à Rome et, enhardi par la frayeur d’autrui, prépara les grands coups.
Il avait auprès de lui Caïus Caligula, fils de Germanicus et d’Agrippine. Il le détestait comme toute sa famille, mais il savait combien le sang de Germanicus était cher aux Romains. Pour séduire la multitude et la détacher de Séjan, il annonça officiellement qu’il choisissait pour son sucêesseur Caligula. Ce fut, en effet, une joie universelle et une barrière infranchissable dressée devant Séjan. Le sénat, ensuite, avait besoin d’être averti et détourné de celui qu’il était accoutumé à considérer comme la source de toutes les faveurs. Des nuances suffi-
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saient pour laisser deviner à ces avides adorateurs du soleil que le déclin arrivait. Tibère ioterdit de voter aucun honneur nouveau pour lui-même comme pour son ministre ; au lien de l’appeler dans ses lettres « mon Séjan , mon collègue », il ne le désigne plus que par son nom L. Ælius Sejanus. Il n’en fallait pas davantage pour que le flair subtil des courtisans reconnût la fausse piste et se tînt en éveil.
Enfin l’heure décisive arriva. Quelle catastrophe! Que! enseignement! Malheureusement le récit de ce drame, qui avait été raconté par Tacite, est perdu avec une partie du cinquième livre de ses Annales. Il a été abrégé par Dion et nous le réduirons encore nous-mêmes à quelques traits.
Tibère donne ses instructions à Nævius Sertorius Macron, qu’il institue préfet du prétoire; il lui remet l’acte qui le fera reconnaître et une
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lettre pour le sénat, longue et verbeuse , selon l’expression de Juvénal. Macron arrive à Rome de nuit; il s’entend avec le consul Memmius Regulus, ennemi de Séjan; il prend toutes ses mesures avec Græcinus Laco, affranchi qui commandait les 7,000 affranchis des sept cohortes de vigiles. Les vigiles, chargés de la police de la ville, étaient jaloux des prétoriens.
Au point du jour, le sénat se rassemble dans le temple d’Apollon sur le Palatin. Macron monte au Palatin; il y trouve Séjan, qui sait son arrivée et qui est inquiet de n’avoir pas de lettres; il le prend à part, lui montre ses tablettes cachetées pour le sénat et lui annonce que Tibère va lui conférer la puissance tribunitienne. C’était le déclarer inviolable, comme
l’empereur, et, par le fait, l’associer à l’cm-
pire. Séjan, dont la joie rend le cœur léger, se précipite dans le temple, tandis que Macron se
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fait reconnaître de son escorte, promet aux prétoriens des largesses considérables au nom de Tibère qui veut récompenser leur fidélité, et les renvoie tous à, leurs quartiers. Les vigiles prennent la place des prétoriens, entourent le temple où Macron pénètre pour remettre au sénat le message annoncé. Il sort aussitôt de l’assemblée, se rend au camp prétorien, afin de maintenir les soldats et d’empêcher toute sédition.
La lecture commence. Tibère, au début, parle de sujets divers, puis glisse un blâme contre Séjan; il revient à des questions indifférentes, puis formule une nouvelle plainte : un silence de mort règne dans l’assemblée. Séjan, accoutumé depuis six mois aux retours capricieux du style de Tibère, consolé par la conclusion de la lettre que Macron lui a révélée, n’écoute que d’une oreille distraite : il attend
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les mots de puissance tribuni tienne. Tout d’un coup Tibère ordonne l’arrestation de deux sénateurs amis de Séjan, attaque Séjan lui-même, demande qu’on le garde ; enfin il se déclare en danger et supplie le sénat de l’envoyer chercher à Caprée par un des consuls avec des troupes.
L’attaque était si peu prévue que Séjan resta stupéfait : il ne comprit pas, il ne songea ni à s’élancer, ni à courir au camp prétorien, ni à faire appel au peuple, aux chevaliers, à ses amis. Tous les bancs s’étaient vidés peu à peu autour de lui, et quand il se retourna, il vit à ses côtés Laco, le chef des vigiles, qui était entré sans bruit. Il était prisonnier. Il n’entendit même pas le consul Regulus qui lui ordonna par trois fois de s’avancer, et qui dut le tirer de son abattement en le touchant à l’épaule. Aussitôt les sénateurs s’emportèrent
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en cris et en imprécations contre celui qu’ils adoraient la veille : l'humanité a vu plus d’une fois cette horrible palinodie des corps constitués qui prononcent une déchéance.
Séjan est conduit à la prison Mamertine, à travers une foule qui l’insulte; en vain il se voile avec le pan de sa toge, on le lui arrache pour le frapper au visage. Ces soufflets vengeurs durent faire apparaître devant lui l’ombre de Drusus. Sur son passage, on renverse, on traîne, on brise ses propres statues ; le marbre vole en pièces, le bronze est porté à la fournaise. Ju vénal a peint celte scène pour la honte éternelle des Romains; mais c’est quand ils dressaient ces statues et quand ils leur offraient des sacrifices qu’ils se déshonoraient.
Enhardi par les violences de la multitude, le sénat a le courage d’ordonner la mort de Séjan. Son corps est jeté aux gémonies, livré
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pendant trois jours aux insultes des passants et jeté dans le Tibre. Ses enfants ont le même sort; sa fille est toute jeune et, comme la loi défend de tuer une vierge, le bourreau la viole auprès de son frère, avant de les étrangler tous les deux. Apicata, la femme répudiée, écrit à. Tibère pour dénoncer Livilla, sa rivale, et se donne la mort.
Telle est la fin de ce terrible duel où Séjan et Tibère sont également médiocres, également vils, également sanguinaires, également dupes. Deux personnalités étaient en jeu, sans moralité, sans utilité, sans autre but que la domination. Les Romains auraient contemplé l’un et l’autre aux gémonies avec la même joie : ils
étaient pour Tibère contre Séjan comme ils au-
raient été pour Séjan contre Tibère, proie misérable du despote debout, insulteurs-nés du despote vaincu.
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Ne me demandez point, messieurs, de vous faire connaître les traits de celui qui aurait usurpé l’empire s’il avait eu plus de résolution ou plus de génie. Les Romains se sont si bien associés à la vengeance de Tibère, qu’ils n’ont laissé survivre ni un monument figuré, ni un camée, ni une pierre gravée. Il n’y avait point de médailles frappées en son honneur; quant aux statues, Juvénal l’a dit avec une absolue véracité, tout a été converti en pelles, pincettes, casseroles, poêles à frire ; et les images de ce personnage vil ont été appropriées aux usages les plus vils. Tout ce qui reste de Séjan, c’est le souvenir de sa fortune, de ses crimes, de sa chute, et la réprobation trop mêlée de pitié de la postérité.
Il y a plusieurs espèces de ministres : les ministres qui se dévouent sans réserve k leur souverain . k sa grandeur, à sa gloire, k un
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principe dont il est le représentant, et qui s’honorent par leur désintéressement en mettant leur génie d’accord avec leur fidélité ; les ministres des pays libres, qui ne se dévouent qu’à leur patrie, servent le souverain, mais n’obéissent qu’aux lois, écoutent toujours l’opinion publique, qui leur donne la mesure des besoins ».
de leurs concitoyens, représentent une idée et disparaissent dès que cette idée a conquis sa place, purs quand ils touchent aux affaires publiques, plus grands quand ils rentrent dans la vie privée ; il y a enfin les ministres dont Séjan est le type. Ceux-là n’aiment ni leur souverain ni leur pays; ils n’aiment qu’eux-mêmes. L’ambition est leur seule loi, la cupidité leur seule conscience ; ils s'attachent au pouvoir comme .les mains s’attachent à certaines machines électriques que l’on serre d’autant plus fort qu’elles causent plus de douleur; pour conserver ce
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pouvoir, ils se font les avocats de toutes les causes, les instruments de tous les plans, les oppresseurs de tous les droits; dans les temps de violence, quand les lois morales sont étouffées, ils ne reculeront pas devant les attentats les plus graves : Séjan n’a pas reculé devant le crime.
Ne me demandez donc point ma compassion pour ce coupable ministre, qui a perverti son bienfaiteur, qui s’est fait l’excitateur de ses mauvais instincts et le plus complaisant des bourreaux. Il a été puni justement, car il a créé des maux temporaires en arrachant à ses concitoyens leur fortune, leur liberté, leur vie, et consacré un mal durable par l’établissement du camp prétorien. En campant de* ennemis perpétuels dans Rome, en tournant contre sa patrie les forces destinées à, la défendre, en préparant à l’empire un sanctuaire néfaste, en
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donnant aux races futures cet exemple funeste d’oppression, Séjan a mérité l’horreur de la postérité. Il est donc juste que notre mépris tienne la balance égale entre le maître et le favori. Qu’ils se renversent ! qu’ils se châtient l’un par l’autre! les honnêtes gens respirent et sont à demi consolés; la morale est, je ne dirai pas vengée, mais du moins elle cesse d’être foulée aux pieds par cette insolence suprême de la fortune qui s’appelle l’impunité.
L’ILE DE CAPRÉE
Une lassitude immense et un dégoût profond des hommes avaient pris Tibère. Il avait abandonné Rome à Livie et à Séjan, à Livie qui l’avait en quelque sorte chassé, mais qu’il savait digne de toute sa confiance, à Séjan, qu’il aimait avec cet aveuglement absolu qui fait les favoris. Séjan était pour lui ce qu’il avait été lui-même pour Auguste pendant les dix dernières années de son règne : un ministre qui ne discute pas, un esclave toujours prêt à agir, un ami qui ne connaît que l’obéissance passive.
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Il partit pour la Campanie et bientôt pour Caprée, avec la joie d’un fonctionnaire qui a rempli sa carrière et qui cherche une retraite doucement occupée. .La paresse, la soif des plaisirs qu’il faut cacher, allaient partager son âme avec l’exercice d’un pouvoir lointain et dégagé de tout ennui. 'Dion Cassius fait sur Tibère une réflexion qui me parait pleine de profondeur. « Cet empereur, dit-il , était un composé de grandes qualités et de grands vices ; il ne les a jamais montrés que séparément, à tour de rôle, comme s’il les possédait seuls. » Cela est vrai : Tibère a montré ses qualités pendant la première partie de sa vie, parce qu’il était contenu par la peur 5 en inclinant vers sa fin, il s’abandonne tout entier à ses vices, parce qu’il se sent libre et sans frein.
En face du golfe de Naples est une île trop
L’ILE DE CAPRÉE
célèbre et trop connue des voyageurs pour qu’il soit nécessaire de la décrire longuement : c’est Caprée. Cette île avait frappé Auguste dans la dernière navigation qu’il fit avec ibère sur les côtes de l’Italie, et il l’avait acquise, par échange, des Napolitains; il n’avait fait qu’y passer, Tibère en avait gardé un souvenir plus durable et la choisit pour sa retraite. L’accès en est difficile; on ne peut l’aborder que d’un seul côté, par un escalier escarpé. Les rochers s’élèvent de toutes parts* à une hauteur immense ; ils sont à pic, au-dessus d’une mer profonde, belle, dangereuse. Sur > le plateau règne un air pur; la vue embrasse, un spectacle magnifique, le Vésuve et tout le golfe de Naples, La beauté du site et la noblesse des lignes rappellent la Grèce : on dirait une Cyclade arrachée du cercle divin de Délos. Tibère, également sensible au charme
du climat, à la sécurité, aux souvenirs de Rhodes et de la Grèce, y fit construire douze villas dont on montre quelquefois les restes aux voyageurs sans les persuader, car les ruines qui subsistent è. Caprée sont postérieures à Tibère ; c’est à peine si un escalier peut être attribué à son époque. Les douze villas portaient le nom des douze dieux. La plus grande, celle de Jupiter, était naturellement la demeure de l’empereur; les autres étaient pour les vingt sénateurs qui formaient son conseil, pour ses gardes, ses amis, ses esclaves, pour le personnel et le matériel, chaque jour plus considérables, de ses débauches chaque jour croissantes.
Si Tibère, se retirant à Caprée, n’eût été qu’un simple particulier, il y aurait vécu dans la mollesse et l’obscurité; il aurait grossi le troupeau d’Épicure sans devenir criminel. Mais
L’ILE DE CAPRÉE
il avait la toute-puissance et le droit de tout désirer. Ses désirs sans bornes rencontrèrent de toutes parts les limites que lui posait l’humanité : il attenta aux droits de l’humanité et fut entraîné à des atrocités.
Je passe, messieurs, sur la paresse, qui devient le génie familier de Tibère; je passe sur le goût du vin, souvenir de ses premières campagnes, qui le reprend, le retient parfois à table deux nuits et deux jours, et lui fait nommer à une magistrature tel candidat qui a vidé d’un coup la vaste amphore que lui présentait l’empereur; je passe aussi sur la niaiserie littéraire, compliquée de gourmandise, qui lui arrachait quatre-vingt mille francs à la lecture d’un dialogue entre la grive et le bec-figue, l’huître et le champignon, composé par Asellius Sabinus. Je voudrais passer aussi sous silence des plaisirs moins faciles à décrire. Les débau-
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ches de ce voluptueux de soixante-dix ans sont demeurées fameuses, quoique l’historien ne puisse montrer, par respect pour lui-même, ce palais rempli de tableaux honteux , de sculptures lascives, de livres obscènes, ces harems où des prostitutions raffinées ranimaient les sens éteints d’un vieillard, ces bois peuplés de malheureux et de malheureuses qui étaient contraints de parodier grossièrement la mythologie charmante des Grecs afin d’exciter les désirs d’un barbare. Je ne nommerai même qu’à regret un de ces individus qui sont le produit le plus abject des temps abjects, marchands de chair humaine, entremetteurs éhontés, opprobre du souverain qui les emploie, de la cour qui les envie et du pays qui les tolère : cet intendant des voluptés s’appelait Césonius Priscus ; il était chevalier romain ; le misérable portait avec orgueil le titre officiel de préfet des
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plaisirs de Tibère (a voluptatibus ) , et de quels plaisirs ! La fortune se plaît à rejeter dans les plis de l’histoire tant de gens de bien qui méritaient d’être connus de la postérité, et elle nous inflige la honte de connaître et de prononcer le nom d’êtres qui devaient rester enfouis dans la fange.
Qu’il me suffise de vous dire, messieurs, que pendant ces années qui vont s’écouler à Caprée, les débauches de Tibère furent poussées jusqu’au délire : les attentats étaient de tous les jours ; le crime devenait l’assaisonnement du plaisir. Les femmes de condition libre étaient poursuivies juridiquement, menacées de mort si elles ne cédaient point; c’est ainsi que fut accusée Mallonia, qui préféra se donner la mort. Les jeunes gens et les jeunes filles des plus nobles familles étaient l’objet de rapts continuels. Les esclaves et les affranchis de
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Tibère, qui servaient de pourvoyeurs à Césonius Priscus, battaient la campagne et parcouraient les provinces. Aucun sexe n’était épargné ; les enfants de l’âge le plus tendre étaient recherchés pour d’abominables usages, et l’on agissait, en cas de résistance des parents, comme dans une ville prise d’assaut : le butin était ensuite amené à Caprée. Ce tissu d’horreurs est résumé en quelques mots par Suétone et par Tacite. Ne me demandez pas de vous traduire Suétone, même à mots couverts; les détails qu’il donne souillent l’imagination ; ceux-là seuls ont le droit de les lire qui purifient cette lecture par la haine du despotisme, et qui veulent savoir comment les prétendus maîtres du monde sont ravalés au-dessous de la bête par l’excès même de leur pouvoir. Il est plus facile de citer Tacite, dont la gravité ^lève les plus
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sales sujets. Je transcris la traduction de Burnouf :
« Ensuite, regagnant ses rochers, il cacha de nouveau dans la solitude des mers des crimes et des dissolutions dont il était honteux. L’ardeur et la débauche l’emportaient à ce point, qu’à l’exemple des rois il souillait de ses caresses les jeunes hommes libres. Et ce n’étaient pas seulement les grâces et la beauté du corps qui allumaient ses désirs, il aimait à outrager dans ceux-ci une enfance modeste, dans ceux-là les images de leurs ancêtres.
Alors furent inventés- des noms auparavant inconnus, qui rappelaient des lieux obscènes ou de lubriques raffinements. Des esclaves affidés lui cherchaient, lui trouvaient des victimes, récompensant la bonne volonté, effrayant la résistance ; et si un parent, un père défendait sa famille, ils exerçaient sur elle la
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violence, le rapt, toutes les brutalités d’un vainqueur sur ses captifs. »
Voilà ce que souffrait le peuple romain, que jadis le viol de Lucrèce, le rapt de Virginie, avaient suffi deux fois pour affranchir!
Mais, a-t-on dit, Suétone ment, Tacite ment, les satiriques qui ont fait allusion aux turpitudes de Tibère, les satiriques mentent. Certains apologistes sont capables de récuser les assertions les plus précises ou les plus unanimes. Eh bien , nous qui prétendons combattre ou justifier le témoignage écrit par le témoignage des monuments, nous avons des preuves palpables, matérielles, incontestables, qui confirment la véracité de Tacite, de Suétone et de leurs contemporains.
D’abord la langue latine offre des mots qui sont restés, des mots créés pour Tibère et par Tibère, par exemple le surnom de Caprinus
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que lui avait donné le peuple, ce qui indiquait, par "une double équivoque, l ’ habitant de Caprée et les habitudes du bouc (je n’ai pas besoin de vous rappeler quel était, dans la mythologie, le rôle du bouc). D’autres mots, tels que sellarii et spintriœ, qui ne se peuvent traduire en français, rassurez-vous, avaient été inventés par Tibère lui-même pour désigner les complices de ses horreurs ou les victimes de ses débauches.
L’archéologie, à son tour, apporte des preuves accablantes. Des lampes de terre cuite, des bronzes, qui, par leur style, déclarent qu’ils sont de l’époque de Tibère, représentent ces sujets licencieux dont parle l’histoire. A Pompéi, sur la côte voisine, combien d’objets ont dû être cachés dans le musée secret! Et soyez convaincus que l’influence de Caprée s’étendait sur la molle Campanie, où l’on s’ef-
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forçait d’imiter les mœurs de la cour avec d’autant plus de complaisance qu’on n’avait jamais eu une aversion marquée pour ces sortes de représentations.
Enfin, les grandes collections numismatiques contiennent des séries de médailles de bronze qu’on appelait ordinairement des monnaies spinlriennes et qui sont plutôt des tessères, c’est-à-dire des marques de reconnaissance ou des billets d’entrée. Sur la face, ces tessères portent des sujets d’une licence telle, qu’on ne peut les décrire. Sur le revers, des chiffres romains indiquent des séries de nombres jusqu’au chiffre XIX. La variété de ces types, qu’il faut bien regarder une fois dans sa vie pour vérifier l’histoire, est assez grande pour qu’on puisse en déterminer l’époque. S’il y en a quelques-uns qui, d’après leur style, peuvent remonter jusqu’à Auguste, la plupart portent
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le caractère des monnaies gravées sous Tibère. Il y en a même, et c’est la série la plus repoussante, où les numismatistes prétendent reconnaître la ressemblance de Tibère.
Quel était l’usage de ces tessères? Étaientelles distribuées à la foule, les jours de représentations licencieuses? Étaient-elles destinées aux Atellanes? Donnaient-elles accès dans les mauvais lieux? Étaient-ce des tessères d’hospitalité pour des maisons mal famées? De même qu’on donne aujourd’hui aux pauvres des bons de pain, de viande, de bois, donnait-on à la canaille romaine ces sortes de gages à. échéance immédiate, les jours de largesses impériales? La moralité des empereurs pouvait aller jusque-là; ce qui est certain, c’est qu’ils ont fait frapper en incroyable abondance ce3 armes parlantes de la débauche.
Laissons, messieurs, ces tristes questions;
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cherchons plutôt comment il nous faut représenter, à. cet âge avancé, celui que les Romains surnommaient le Vieux bouc de Caprée. Nous l’avons vu dans sa jeunesse, noble, beau et intelligent, montrant, malgré des signes qui alarmaient l’observateur, un type digne de Livie, digne des Claudius. Y a-t-il un monument qui puisse nous le faire entrevoir dans sa vieillesse? Si vous montez au cabinet des médailles, messieurs, et si vous vous arrêtez devant la vitrine qui contient les plus beaux camées de l’époque impériale, cherchez le numéro 21J . Vous verrez une sardoine à trois couches, de 7 centimètres de hauteur sur 5 de largeur. C’est Tibère, Tibère vieux, Tibère avec une chevelure épaisse, que l’artiste avait inventée, qu’on avait peut-être adaptée à l’original, de son vivant; cette chevelure est ombragée d’une couronne de chêne. Sur l’épaule est une égide avec ses écailles au tissu
L’ILE DE CAPRÉE
serré. Par conséquent Tibère était identifié avec Jupiter Ægiochus, c’est-à-dire Jupiter armé de l’égide. La villa qu’il occupait ne s’appelait-elle pas Maison de Jupiter ? Le profil est toujours beau , parce que les années ne modifient point la construction essentielle et la silhouette du visage; le nez est aquilin; on reconnaît Tibère. Mais le front est plissé et comme violent, le sourcil est accusé avec une dureté singulière, l’encadrement de l’œil a quelque chose de terrible. La bouche, les lèvres, le menton, sont gras, sensuels, épai's, et tournent au type de Vitellius. Le cou est énorme, enflé par le vin, la bonne chère, et comme par un venin secret. Dans les proportions de cette tête, qui cependant a été faite par un très-habile artiste, il y a quelque chose d’énorme, de monstrueux, et comme une impression de terreur à travers laquelle l’artiste a vu son modèle. Ajou-
TIBÈRE
tez que la sardoine est d’un ton bleuâtre qui donne un accent plus sombre au visage et qu’assombrit encore l’encadrement des cheveux et de l’égide, presque noirs; de cette qualité de la pierre résulte un effet dramatique qui imprime quelque chose de plus effrayant et de plus théâtral â cette image de Tibère.
Il est utile de se souvenir, néanmoins, que le graveur du camée a embelli son modèle en l’idéalisant; il faut surtout compléter ce portrait en y ajoutant, à l’aide de l’imagination, des yeux malades , rouges , irrités au point de voir clair dans les ténèbres, comme les yeux du tigre ; une face couverte de tuineurs ou des feux de l’insomnie et de la débauche, des onguents, des emplâtres que l’empereur s’applique luimême, étant son seul médecin ; une calvitie qui avait été précoce et qu’avait dû précipiter ce monstrueux genre de vie. Tel était le voluptueux
et galant Tibère ! Tel était ce hideux vieillard, suîtan qui a devancé certains sultans d’une civilisation plus moderne et qui, dans son harem de Caprée, se livrait à. la mollesse et aux tardifs plaisirs, tandis que son grand vizir, Séjan, était maître de Rome, flattant ses passions, ses soupçons, ses instincts sanguinaires.
On se demande, il est vrai, comment cet abandon apparent et cette âcre décrépitude pouvaient le porter à la férocité. La mollesse énervée s’allie-t-elle donc avec le goût du sang? Malheureusement l’histoire ne répond que trop à nos doutes, à différentes époques et par des exemples répétés. Égorger et violer sont deux actes de puissance; détruire, ne pouvant créer, est une satisfaction égale pour les enfants qui manient leurs jouets et pour les tyrans qui se jouent de leur peuple. L’abus des femmes et le mépris des hommes conduisent également à
TIBÈRE
la cruauté, parce que la cruauté est une excitation du système nerveux, une forme de la satiété du pouvoir, un piment pour les estomacs affadis.
D’ailleurs, pendant les premières années, le sang coulait hors de la vue; Rome était loin, et Séjan veillait. La cruauté avait quelque chose „ de régulier , d’organisé , de facile et de doux pour le despote. Un ordre partait; il n’y avait plus à s’inquiéter du procès , de la condamnation, de l’exécution : Séjan se chargeait du reste.
Le coup de foudre qui vint tirer Tibère de sa torpeur le replaça en face de la divinité qui avait régné tant d’années sur son âme : la terreur! La lettre d’Antonia, l’arrivée de Pallas, une dissimulation qu’il a fallu soutenir habilement pendant six mois, les appréhensions les plus poignantes, le désir de la ven-
LM LE DE CAPRÉE
geance le moins avoué , une conspiration perpétuelle, enfouie dans le secret, puis l’éclat, et Macron partant pour Rome, voilà des émotions qui épuisent un vieillard et l’enflamment tour à tour, l’abattent et l’exaspèrent, le tuent ou le rendent furieux. Il faut aussi voir Tibère anxieux, dévoré, suspendu au-dessus de l’abîme , depuis le moment où Macron est allé jouer à Rome sa destinée. Elles ont porté de terribles fruits, ces heures d’attente fiévreuse passées sur le rocher le plus élevé de Caprée et comptées par les pulsations d’un cœur que la peur faisait battre éperdument : — « Macron eât-il arrivé à Rome? Que se passe-t-il au sénat?... Et Séjan ?... Meurt-il? Triomphe-t-il ? Marche-t-il sur Caprée? Les signaux convenus ne s’allument pas de proche en proche sur les collines? Serais- je perdu? La nuit s’écoule; l’aube blanchit l’horizon : point de signal! Le
TIBÈRE
soleil monte à l’horizon; il redescend; il va se plonger dans les flots : point de signal ! Faut-il fuir? » — Et Tibère regarde à ses pieds, audessous de l’escalier à pic , la galère amarrée qui va l’emporter dans quelque partie du monde ignorée pour chercher un refuge. Rhodes apparaît avec toutes ses terreurs rajeunies. De pareilles émotions, qui l’ont surpris au sein d’une vie tranquille, énervé par les plaisirs, ont un contre-coup violent. Même dans sa force, un homme à qui manquent le courage civil et la conviction en sortirait métamorphosé : c’est pour ce lamentable et sale vieillard le signal du
déchaînement et de l’éruption des passions les plus noires.
En outre, aussitôt après la nouvelle de la mort de Séjan, arrive la lettre d’Apicata, la femme répudiée de Séjan , qui révèle des crimes ignorés, qui raconte l’empoisonnement de Drusus,
L'ILE DE CA.PRÉE
fils de Tibère, par Séjan et par Livilla. Une joie éphémère fait place à une fureur amère. Quoi ! lui, le profond, le dissimulé, le clairvoyant Tibère, il a été trompé comme un enfant ! Pendant huit ans il a été dupe de cet homme qu’il vient à peine d’égorger! On lui a tué son fils, et il n’a rien soupçonné! A qui se fier désorr mais? L’univers n’offre que trahisons, complots, ténèbres. Son âme fut en proie dès lors à des soupçons si cuisants et à une rage si atroce, qu’il voulut répandre dans l’univers la terreur qui remplissait son âme. Pendant neuf mois, enfermé dans la maison de Jupiter , se comparant au dieu qui pèse dans sa balance la destinée des mortels, il se fit grand justicier; il prit son désir de vengeance pour un besoin de justice. Il étudia la vie, les actes, les paroles des principaux citoyens, les ramifications des familles, leurs liens, leurs intérêts, leur puis-
TIBÈRE
sance ; il se mit K chercher des coupables avec le môme zèle qu’un homme de bien investi de ce mandat par la société. Le problème était sans cesse tranché par le glaive et sans cesse renaissant; à mesure qu’une victime tombait, une autre apparaissait. A la passion sanguinaire d’une telle poursuite s’ajoutaient les délations. Le parti d’Agrippine chargeait les partisans de Séjan ; les anciens partisans de Séjan espéraient obtenir leur grâce en chargeant le parti d’Agrippine. Ces représailles étaient aggravées par la servilité du sénat et par des condamnations précipitées. Perdu dans ce dédale, enivré et rendu presque fou par la recherche de crimes chimériques, Tibère tuait indistinctement; plus il avançait dans cette voie sanglante, plus il rencontrait d’obscurité, semblable au mineur enfoui dans les profondeurs de la terre, qui sonde en vain avec sa pioche les terrains qui le pressent ;
L’ILB DE CAPRÉE.
il frappe en avant, à droite, en arrière, il provoque de nouveaux éboulements, il croit avancer vers la lumière , mais les ténèbres sont toujours plus épaisses et l’air va bientôt lui manquer.
Dion Gassius a résumé en quelques pages ces années sanglantes qui sont restées pour la postérité la formule suprême du règne de Tibère. Tous les parents, tous les amis, toutes les créatures de Séjan, sont accusés, condamnés, exilés, tués. Les citoyens qui avaient été poursuivis par lui et absous par le sénat sont repris, sous prétexte qu’ils n’avaient échappé que par la protection de Séjan. La mort volontaire devient ufi châtiment trop doux : on bande les plaies des accusés qui se frappent, on les traîne palpitants et presque morts jusqu’à la prison pour les y achever ; dès lors leurs testaments sont nuis et leurs biens confisqués. Les prétoriens pillent et incendient au hasard dans Rome, pour témoi-
TIBÈRE
gner leur repentir et leur fidélité; le peuple massacre et pille pour se venger des amis de Séjan. Le Capitole voit sans cesse des innocents précipités de la roche Tarpéienne. La prison Mamertine regorge : on la vide d’un seul coup, et les gémonies sont empestées par les cadavres en putréfaction que l’on jette dans le Tibre, tandis que les prétoriens montent la garde le long du fleuve, empêchant par leurs menaces de recueillir ces tristes restes et de leur rendre les derniers devoirs. Rome n’est que silence, solitude, terreur. Il ne s’écoule pas un jour sans supplice, dit l’historien , même les jours sacrés, même le premier jour de l’année. Les femmes et les enfants périssent avec les pères. Il est défendu de pleurer son fils sous peine de mort : la mère de Fufius Geminus en fournit la preuve.
Les flatteurs, pendant ce temps, pâles et
L’ILE DE CAPRÉE
livides, chantaient l’âge d’or ramené dans Rome, l’égalité reconquise, la paix rétablie, les citoyens délivrés du ministre oppresseur. Le sénat ne craignait pas de voter l’érection d’une statue de la Liberté au milieu du Forum : fiction odieuse et qui donne la mesure de l’avilissement des caractères.
Mais ce qui ne doit pas être une fiction pour Tibère, c’est la vue du sang : car Tibère, aujourd’hui, est bien le Tibère de la légende, le tyran cruel et sans pitié que, dès notre enfance, nous avons appris à maudire. On ne se trompe que de date, car c’est à Gaprée seulement que le fils adoptif d’Auguste devient une bête féroce. Il faut que sa cruauté se repaisse, que sa vengeance se satisfasse , que ses yeux boivent le sang. Les barques arrivent chargées d’inculpés et de suspects. Caprée a ses prisons, ses bourreaux et ses savantes tortures; elle a
TIBÈRE
aussi son Capitole, c’est-à-dire des rochers abrupts le long desquels roulent déchirés ceux qu’achèveront à coups de rame et de croc les marins apostés qui les guettent sur des barques.
Tibère est aussi bon geôlier que Louis XI. Il fait la visite de ces prisons. Il reconnaît parfaitement chaque captif; il sait mesurer les souffrances à ses ressentiments. Quand un prisonnier a pu se donner la mort, Tibère gémit :
«Carvilius, s’écrie-t-il, m’est échappé! » Quand les victimes lui demandent en grâce de leur donner le coup suprême : « Pas encore, répondil, nous ne sommes pas assez amis. » La soif du sang se développe ; le besoin des sensations violentes est de plus en plus nécessaire pour secouer
la torpeur de ce voluptueux épuisé. Les soupçons s’ajoutent aux crimes, les insomnies aux craintes du jour, la terreur aux désirs de ven-
L’ILE DE CAPREE.
geance. Il consulte sans cesse les astres et les présages : tous ceux qui paraissent destinés à un sort trop brillant sont d’avance condamnés. Sa famille, ses amis, sont plus exposés que tous les autres. Néron, son neveu, exilé dan3 l’île Pontia, est forcé de se donner la mort ; Drusus, son neveu, meurt de faim dans les caves du Palatin. Déjà il ne reste plus que trois ou quatre membres du conseil privé, c’est-à-dire des vingt sénateurs qu’il avait lui-même choisis pour leur fidélité et qu’il frappe au moindre soupçon.
Bien plus, il fait tuer les deux compagnons de sa jeunesse , qui l’avaient suivi à Rhodes pendant son exil de huit ans, sur le mont Esquilin pendant la disgrâce d’Auguste, à Caprée depuis trois ans, qui avaient partagé sa bonne comme sa mauvaise fortune : ils s’appelaient Vascularius Atticus et Julius Marinus.
En un mot, il arrive à cet état qu’on ap-
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pelle la frénésie. Il a des tressaillements qui appartiennent moins à l’homme qu’à la bête fauve; seulement les bêtes fauves sont mieux averties par leur instinct qu’un tyran par ses nerfs irrités. Ainsi l’orage le fait trembler : dès que les nuages s’amoncellent, il se couvre d’une couronne de lauriers, parce que le laurier écarte la foudre. Ainsi, voyant paraître à l’improviste devant lui un Rhodien dont il avait été l’hôte, il le fait arrêter, torturer sans raison, puis tuer, pour effacer la trace d’une erreur trop tard reconnue. Ainsi, il fait saisir un pêcheur qui vient d’escalader les rochers pour lui offrir un énorme poisson ; il a eu peur, mais il se venge en faisant frotter le visage du flatteur trop zélé avec son poisson, et quand ce vrai Napolitain se rajuste en se félicitant de n'avoir pas apporté en outre une grosse langouste qu’il a dans sa barque.
L’ILE DE CAPRÉE
Tibère envoie chercher la langouste pour lui déchirer la face avec la carapace. — Que dire encore? Si sa litière est arrêtée dans des buissons, il se précipite, terrasse le centurion prétorien qui éclaire sa promenade, et le laisse pour mort.
De tels actes sont d’un furieux; on ne peut se dissimuler qu’un tel état est un trouble perpétuel d’esprit, traversé par des accès de folie. Tibère, du reste, avait eu comme un pressentiment de cette maladie mentale, qui n’est que l’effet de l’intempérance et d’une volonté sans frein. Lorsque le sénat avait voulu lui décerner le titre de « père de la patrie » (quel nom! quel sénat!), Tibère leur répondit : « Je serai toujours semblable à moi-
même et je ne changerai point de caractère
tant que ma raison sera saine; mais prenez garde de vous enchaîner par les actes d’un
TIBÈRE
homme qu’un accident pourrait altérer. » Or, cet accident est venu, cette altération s’est produite, ce trouble de la raison qu’il avait pressenti dans les années meilleures s’est réalisé. Car l’habitude de la débauche, le goût du sang, la férocité subite et instinctive à la vue d’un obstacle, d’un objet indifférent, d’un homme inoflensif qui surgit devant vous, c’est la folie, c’est la pire des folies : la frénésie !
Il est si vrai qu’il a perdu tout gouvernement de lui-même, tout empire sur sa volonté, tout souvenir des qualités de sa jeunesse et des devoirs de sa maturité, qu’il devient incapable d’application. Ce bon général, cet administrateur exact, ce laborieux surveillant d’un réseau de fonctionnaires qui s’étend sur l’univers connu, il est livré à la paresse ; il renonce à la gestion des affaires; il n’a plus même l’aptï-
L’ILE DE CAPRÉE
tude machinale au travail matériel que fait contracter l’habitude. Tacite le peint dans ses dernières années : « Incertus animij fesso corpore , l’âme indécise, le corps fatigué. » En effet, les sénateurs meurent, Tibère ne les remplace pas; les chevaliers meurent, Tibère ne les remplace pas ; les tribuns militaires meurent, et il laisse les légions sans chefs; les gouverneurs de province reviennent, et il laisse certaines provinces sans gouverneurs; ou bien, s’il les nomme, il les fait venir auprès de lui et les retient jusqu’à l’expiration de leur mandat, tandis que des lieutenants obscurs administrent à leur place. L’Espagne et la Syrie restèrent plusieurs années de suite sans gouverneurs. En même temps les barbares insultent les frontières; l’Arménie est ravagée par les Parthes, la Mésie par les Daces et les Sarmates; la Gaule est livrée aux incursions des
TIBfiRE.
Germains. Suétone dit formellement que l’incurie de Tibère était devenue si profonde, qu’il n’avait plus souci ni de l’honneur ni des dangers du peuple romain 1 .
En même temps il se sentait haï de tout le monde; la haine croissait et donnait du courage à ceux qui allaient mourir. Les condamnés marchaient au supplice en l’insultant. On composait des libelles, qui ne circulaient plus seulement dans Rome, mais qu’on faisait parvenir jusqu’à Tibère. Ii en trouvait dans l’orchestre quand il allait au théâtre de Caprée, de Naples ou d’Alella. Les barbares l’insultaient par ambassadeurs; les affronts lui arrivaient des frontières les plus éloignées. Il reçut une lettre du roi des Parthes, Artaban, qui acheva de l’exaspérer. Artaban lui reprochait ses débau-
4. Reipublicæ curam usquo adeo abjecit... magno dedecore imperii, ncc minori discrimine. ( Vie de Tibère, 44.)
L’ILE DE CAPRÉE
ches, sa lâcheté, ses crimes, ses parricides; il lui rappelait qu’il était l'objet de l’exécration des Romains, l’engageait à se faire justice en mettant un terme, par une mort volontaire, aux maux de l’empire et à la haine de tous les citoyens.
En même temps qu’il se sentait haï, il haïssait l’humanité. Il répétait souvent un vers grec qui signifiait :
Puisse, après moi, la terre être embrasée I
Ceux des membres de sa famille qui subsistaient étaient pour lui un spectacle odieux, où il cherchait la férocité naissante et ce que l’humanité a de plus laid. Un jour il fait approcher de lui son petit-fils Tiberius Gemellus, trop jeune pour régner, et il l’embrasse devant Caligula, son successeur désigné. Il guette' et surprend dans l’œil de Caligula je ne sais quel
TIBÈRE
éclair farouche, et lui dit froidement : « Tu le tueras, mais un autre te tuera! » résumant ainsi toute la philosophie de l’histoire de cette époque, et donnant le dernier mot de l’empire.
Inhumain, misanthrope, il ne se hait pas moins lui-même ; il ne peut se contempler sans dégoût. Le remords, qu’on croit n’appartenir qu’aux consciences délicates, n’épargne pas les plus illustres scélérats; il prend une autre forme et se déguise sous la violence : le supplice n’en est que plus cruel. Tacite applique à Tibère cette réflexion empruntée à un ancien sage : « Si l’on ouvrait le cœur d’un tyran, on le verrait transpercé et ulcéré. Autant un corps est déchiré par les coups du fouet , autant une âme est déchirée par la cruauté, la débauche , l’injustice ! » Du reste , messieurs, voulez-vous l’aveu de Tibère lui-même?
L’ILE DE CAPRÉE
Nous possédons le début d’une lettre qu’il écrivait au sénat et que voici :
, « Que vous écrirai-je, Pères Conscrits? Com-
ment écrirai -je? Ou plutôt que ne vous écrirai-je pas, dans ces circonstances? Si je le sais, que les dieux et les déesses' m’envoient une mort plus cruelle que celle qui me dévore tous les jours! »
O vérité magnifique et consolante ! O confession pleine de sincérité! O morale vengée! O triomphe des honnêtes gens ! Rome est sous les pieds de Tibère, mais, de son propre aveu, Tibère est le plus misérable des Romains! Il est la terreur du genre humain, mais personne, dans tout l’empire, n’est plus digne à, la fois de mépris et de pitié!
Cette Rome, qu’il déteste, qu’il décime, qu’il redoute, il s’en est rapproché, au moment des représailles les plus actives contre le parti de
TIBÈRE
Séjan. Le grand justicier de Caprée, voulant presser le zèle des consuls, les arrêts du sénat, le glaive de Macron et des bourreaux, avait pris terre en Campanie et s’était avancé sur Rome, sans faire plus d’une ou deux journées de marche; ces démonstrations avaient suffi.
En outre, je ne sais quel mouvement secret le poussa deux fois vers la ville éternelle, avec le désir d’y entrer. La première fois, il monta sur une galère, franchit l’embouchure du Tibre àOstie, puis, remontant les bords du fleuve, pleins d’émotions graves et tranquilles pour les voyageurs heureux ou pour les consciences honnêtes, il arriva au pied du Janicule. Je vous ai décrit jadis l’immense naumachie qu’Auguste avait fait creuser pour recevoir les eaux et montrer au peuple le spectacle d’un gigantesque combat naval, où 30,000 prisonniers de guerre, répartis . sur deux flottes, s’étaient égorgés. Plus tard,
L’ILE DE CARRÉE
Auguste avait converti cet espace en jardins, faciles à arroser, qu’on appelait les Jardins des Césars. Ils étaient dans le voisinage du palais actuel du Vatican. Tibère descendit, passa quelques heures dans ces jardins, remonta sur sa galère et retourna à Caprée. Il ne vU personne, personne ne l’avait vu, car il avait eu soin de faire échelonner sur l'une et l’autre rive du Tibre des prétoriens qui écartaient à coups de pique les curieux ou les passants.
La seconde fois (c’était peu de temps avant sa mort), il vint par terre, suivit la voie Appienne et arriva jusqu’au septième mille de Rome. Il s’arrêta sur ce magnifique plateau d’où le regard embrasse un des spectacles les plus tranquilles et les plus majestueux du monde: la plaine de Rome. 'Il vit les murs de Servius Tullius, les temples avec leurs frontons et leurs couleurs éclatantes, le Capitole et ses créneaux,
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tant de monuments magnifiques entassés sur les sept collines, le temple d’Apollon Palatin, qui lui indiquait la maison d’Auguste et sa propre maison. A peine eut-il contemplé la capitale du monde sans mot dire, que Tibère retourna sur ses pas, comme chassé par une force invincible. Ainsi cette ville, qu’il avait remplie de douleurs et de crimes, mettait en fuite, par sa seule vue, le lâche qui toute sa vie avait fui devant ceux qu’il redoutait, devant Auguste, devant Livie, devant Séjan, jusqu’à ce qu’il se confinât dans un antre comme une bcte fauve ! Il eut peur, car un voile de sang et de deuil s’élevait entre lui et la ville éternelle; il crut entendre le bruit des chaînes et le concert des malédictions que le vent apportait jusqu’à lui ; les Furies vengeresses torturaient son propre cœur, tandis que dans l’air lui apparaissait le spectre de la Patrie ensan-
L’ILE DE CAPRÉE
glantée, se dressant pour confondre son bourreau.
L’âme troublée à jamais, Tibère veut regagner son repaire de Caprée : il n’y parviendra pas; la mort l’attend au cap Misène, dans la villa de Lucullus. Le préfet du prétoire Macron et Caligula sont avec lui ; ils hâteront ses derniers moments; impatients d’en finir avec ce hideux moribond, ils l’étoufferont sous ses couvertures.
Mort digne de Tibère, messieurs, digne d’un frénétique! On prétend que, dans des temps plus rapprochés de nous, une coutume barbare condamnait tout homme atteint d’hydrophobie à voir abréger violemment son agonie quand les accès de rage éclataient. L’étouffer sous un matelas était chose permise : c’était un acte pieux que la famille croyait accomplir. Or Tibère est mort comme s’il avait été mordu par un chien enragé ; il a été étouffé par les siens, qui redou-
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taient sa terrible maladie. Cela était naturel, logique, car il avait contracté la rage la plus noire. Dans ses veines coulait le venin le plu.« terrible : la satiété et l’infatuation du pouvoir.
Tout désirer avec des moyens chétifs, tout régler
avec une raison étroite et aveuglée , s’égaler à Dieu avec des organes impuissants et une matière fragile, c’est le chemin assuré de la folie. La mesure, la stabilité, les limites posées par la justice, sont les bases de toute société. Il n’y a plus d’équilibre pour une société si l’individu est sans frein ; il n’y a plus de vertu pour l’individu si la société est sur lui sans puissance. Nous parlions d’une affreuse maladie : laissezmoi emprunter encore une comparaison familière à la médecine pour rendre mon idée plus sensible. Lorsqu’un médecin applique des ventouses, c’est-à-dire lorsqu’il retire à quelque partie du corps la pression de l’air, aussitôt
L’ILE DE CAPRÉE
cette partie se tuméfie et s’emplit de pus. De même, l’âme à laquelle on retire l’atmosphère de l’opinion publique et la pression des lois s’enfle, se remplit d’orgueil, d’amertume, d’insolence, jusqu’à ce que l’abcès se forme et éclate.
Ne cherchez dans Tibère , comme on le fait quelquefois, ni un Louis XI , car Louis XI voulait l’unité de la France et l’affranchissement de la royauté, ni un Louis XV, car Louis XV était un voluptueux débonnaire. Cherchez-y plutôt, et ce sera un éternel enseignement, cherchez-y la plus mémorable victime du pouvoir absolu. Tibère n’était point un monstre : Tibère était un homme comme nous, mieux doué que nous. Ce descendant des illustres Claudius, s’il avait vécu dans un temps régulier et dans un pays libre, aurait été contenu et par conséquent fort, utHe et par conséquent heureux ; il aurait laissé peut-être
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une gloire pure, comme la plupart de ses aïeux. Mais il est né et il a grandi dans un milieu malsain; entouré de détestables exemples, soumis à la contagion de la toute-puissance, il a connu tous les appétits, toutes les illégalités, toutes les passions; il a passé par la bassesse, la peur, le désespoir, la servitude volontaire, l’exil, avant qu’un brusque retour de fortune le jetât sur le trône, avili et énervé, au milieu des dangers, des trahisons, des flatteries, des soupçons. De sorte qu’il a subi, pendant près d’un demisiècle, une démoralisation lente qui l’a dégradé, ravalé au-dessous de la bête, conduit à la rage et à la frénésie. Le tyran justement exécré commence et finit à Caprée.
Tibère est donc , messieurs , une démonstration éloquente et formidable des périls du despotisme, pour les souverains aussi bien que pour les peuples; car les peuples n’ont pas le
L’ILE DE CAPKÉE.
droit de demander à un prince d’être bon quand les institutions qui les régissent sont mauvaises. La fatalité qui pèse sur les héros de la tragédie grecque antique a pesé tous les jours plus lourdement sur Tibère : cette fatalité, c’est l' héritage d'Auguste!