‹ Tibére et lH́éritage dÁugusteChapitre 4 sur 11 · I. « Oculis adeo conlentis ac tumentibus · texte numérisé non relu

I. « Oculis adeo conlentis ac tumentibus

TIBÈRE

soin qu’ Agrippine ne se trouvât jamais plus sur le passage de son gendre.

Peu de mots peignent beaucoup de choses :

ce ne sont point des larmes qui jaillissent des yeux de Tibère à la vue de la compagne de sa jeunesse; il n’éprouve ni douleur ni regret; ses yeux s’enflent, se tendent, s’enflamment. Les sens parient donc seuls ; c’est le cheval qui hennit devant une belle cavale.

La passion subite de Tibère pour Julie, dès qu’elle lui appartient, est une autre preuve de l’ardeur secrète de ce tempérament. Il connaissait Julie, ses mariages, ses enfants, ses amamts, ses orgies, sa vie effrénée, et cependant il tomba sous le charme de cette belle créature, savante dans l’art de séduire. Il vécut avec elle pendant plus d’un an, non-seulement en intelligence parfaite, ce qui était facile, puisque les femmes galantes ont d’ordinaire

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LA JEUNESSE DE TIBÈRE

l’humeur la plus aimable, mais dans un état de mutuel amour {mutuo amore) , ce qui ne s’explique que par l’ardeur des sens.

Julie avait vingt-huit ans, elle était dans l’éclat de sa beauté ; celui qu’elle allait fasciner pour peu de temps avait traversé une adolescence et une jeunesse tristes, retirées, sans scandale , et il n’avait pas trente et un ans. Aussi, dès que l’heure de la satiété fut arrivée, "fibère revint à un mépris d’autant plus implacable, qu’il avait été plus faible contre les séductions de Julie. Il ne fit point d’éclat, il n’en avait plus le droit, et il fallait ménagerie terrible Auguste ; mais quand Julie eut mis au monde et perdu, à Aquilée, un fils qui ne vécut que quelques mois, tout fut terminé entre eux. Tibère, plein de mesure en public, la chassa de son lit, et, dans le secret de sa maison, vécut avec elle comme avec une étrangère.

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1, Julie recommença sa vie de désordres*. Les ) mêmes débauchés l’entourèrent; Sempronius Gracchus était toujours son amant préféré, il l’excitait contre Tibère, il lui écrivait des lettres où il lui peignait son mari sous des traits odieux ou ridicules. Tibère supporta tout, cachant au fond de son âme la honte et de durables rancunes. Ce que le vertueux Agrippa avait supporté par crainte du maître et par amour du pouvoir, le faible Tibère le supporta à son tour. Le pouvoir était loin, malgré les promesses de Livie; mais Auguste était près et tout tremblait devant lui.

Tel fut Tibère, pendant sa jeunesse et dans sa vie privée. Quels symptômes menaçants apparaissent? quels instincts coupables? quelles fautes commises? quels vices déclarés? On ne

4 . Voyez le chapitre iv du volume A’ Auguste (in-8* chez Michel Lévy).

LA JEUNESSE DE TIBÈRE

voit encore, pendant ses trente-cinq premières années, rien qui annonce une âme perverse et le goût du sang ; rien ne laisse percer un méchant homme et un tyran.

Il est orgueilleux et dur, — tous ses ancêtres l’ont été; il est sombre, — son humeur naturelle devait s’aggraver dans la maison d’Auguste; il passe pour aimer le vin, — des excès passagers lui ont valu cette réputation, et sa conduite ne s’en est jamais ressentie; il aime les femmes, — jusqu’ici il n’a aimé que celles qui lui appartenaient légitimement ; on pourra lui trouver d’autres défauts, — aucun ne trahit un monstre, et, s’il avait vécu sous la république, il aurait dépendu des circonstances qu’il inclinât vers le bon ou vers le mauvais génie des Claudius.

Mais il a vécu sous Auguste, auprès d’Auguste, dans son intimité, sous un joug plus

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lOi

particulier et plus dur. Là commencent ses souffrances et ses difformités morales. Enfant, il est en butte aux sarcasmes d’un beaupère qui le hait; l’aversion qu’il ressent et qu’il faut cacher égale l’aversion qu’il inspire et qu’on ne lui cache pas. Adolescent, il est pénétré lentement par le poison de l’envie, au milieu de grandeurs qu’il touche, que sa mère lui montre et qui ne seront pas pour lui. Ceux qu’il aime sont moissonnés par la mort ; la femme qu’il chérit est arrachée de ses bras par Auguste; son cœur est broyé comme sa volonté ; le trouble des sens ne le console pas de l’opprobre que lui inflige Julie; le plus juste ressentiment doit être refoulé et soigneusement dissimulé; il faut qu’à la lâcheté s’ajoute l’hypocrisie. Que d’épreuves, messieurs ! quelles tortures de tous les jours ! quelle pression lente qui, peu à peu, incline une tête droite vers la

LA JEUNESSE DE TIBÈRE. m

terre et lui inflige un pli indélébile! Ajoutez les conseils de Livie, sa froide prévoyance, son machiavélisme, son parti pris de tout supporter pour l’avenir; ajoutez l’exemple d’Auguste, son immoralité, son hypocrisie et les malfaisantes leçons du contact journalier de sa politique comme de sa vie privée, et confessez que, pour résister à cette longue coiTuption et ne pas être avili par une telle servitude, il faut une nature au-dessus de l’ordinaire, il faut une fierté native que trente ans de persécutions, mal déguisées sous les faveurs arrachées par Livie, n’ont pu abattre.

Pour énerver tout h fait l’âme de Tibère et le conduire au degré de bassesse qui engendre les tyrans, une suprême épreuve est nécessaire.

Après avoir connu la protection funeste du maître, il connaîtra ses rigueurs ; après avoir gémi sous l’aile du pouvoir absolu, il tremblera

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loin de ce pouvoir, qui ne lui apparaîtra plus que comme un spectre terrible. Alors l’héritier des Claudius aura été anéanti avec les instincts altiers et la vigueur républicaine de sa race; il ne restera plus que le digne héritier d’Auguste.

L*EX1L A RHODES

Ce qui rend la physionomie morale de Tibère difficile à saisir, c’est l’état passif dans lequel il a passé la plus grande partie de sa vie. Une nature active, hardie, entreprenante, libre dans ses mouvements, est trahie par une foule de symptômes qui sont inhérents à chacun de ses actes. Mais une nature condamnée dès l’enfance à un servage d’autant pljjis étroit qu’il est mieux déguisé, sous l’ombre étouffante du pouvoir absolu et sous l’œil d’un despote malveillant, reste enveloppée, incertaine,

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et, sinon impénétrable, du moins singulièrement obscure pour la postérité.

Nous avons cependant démêlé dans Tibère une intelligence précoce, repliée sur elle-même et comme tortueuse, un esprit industrieux, sans imagination et par conséquent sans expansion, un orgueil concentré qu’envenimaient chaque jour de nouvelles blessures, des instincts bas et sensuels contenus par la crainte dans la limite des plaisirs légitimes, une susceptibilité morne, une dissimulation nécessaire, des affections rares, des rancunes à longue échéance, tout ce qui trahit l’état passif, tout ce qui convient à un étranger toléré dans la maison impériale et soumis au joug immédiat de son protecteur. Agrippa lui-même, le véritable fondateur de l’empire, le sauveur, l’ami, le gendre d’Auguste, l’avait connue cette dure servitude (dwrum servüium) d’Auguste. Mais pour l’enfant

L’EXIL A RHODES

qu’il n’aimait point, pour le jeune homme à qui il témoignait son aversion, la servitude devenait d’autant plus implacable qu’elle était une vengeance du maître, vengeance déguisée sous des dehors plus doux, sous l’enjouement, sous les sarcasmes, et surtout sous une affectation de paternelle vigilance.

Ainsi s’élève tristement cet esprit où le bien natif et le mal déjà, acquis s’associent dans une proportion indéterminée. Tibère est comme flottant entre le bien et le mal; les événements et les hasards de la vie décideront s’il inclinera vers le bon ou vers le mauvais génie qui, l’un et l’autre, ont sollicité tour à tour les Claudius.

Lorsque Tibère, comme tout jeune patricien, prit part aux affaires publiques, il y avait été préparé par trois maîtres. Le premier et le plus puissant était Livie, comparée quelquefois à Ca-

TIBÈRE

therine de Médicis, mais bien supérieure ;i cette Italienne, qui n’a préparé que la ruine de sa famille; Livie, habile à tout supporter, à tout feindre, à tout sacrifier au triomphe de son plan et de sa race. Le second était Auguste lui-même, maître sans le savoir, d’autant plus efficace qu’il prêchait d’exemple et ne pouvait dérober à celui qui partageait tous les secrets du foyer cette politique bien définie dans l’histoire, à laquelle Machiavel, un autre Italien, devait donner son nom. Le troisième était Messala Corvinus, orateur, écrivain, historien, chargé spécialement de l’initier aux affaires publiques, aux lettres et à l’éloquence. Messala ne réussit qu’à demi. Nous avons dit comment la conformation physique de Tibère répondait à sa complexion morale, et comment l’empâtement de sa bouche avait dû être, autant que les entraves imposées à son jeune esprit, un

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obstacle au développement de son éloquence.

Il parla cependant, et dans des circonstances mentionnées par l’histoire. Il défendit devant Auguste le roi Archélaüs, les habitants de Tralles, les Thessaliens; il intercéda auprès du sénat en faveur de plusieurs villes de l’Asie Mineure, qui avaient été renversées par des tremblements de terre. Il ne suffisait pas de défendre ; sous l’empire comme sous la république, il fallait, pour ses premières armes, avoir attaqué. Il avait bien choisi sa victime (vous reconnaissez les conseils de Livie), il avait accusé Fannius Cepion, impliqué dans la conspiration de Murena; il l’avait fait condamner sans peine pour crime de lèse-majesté : rapprochement sinistre, car Tibère le premier devait montrer aux Romains, quand il serait leur maître, la portée imprévue et terrible de la loi de majesté (lex majeslalis) .

TIBÈRE

Ces convenances remplies, il y avait une autre formalité. Il était bon de donner au peuple des jeux et des fêtes magnifiques afin de mériter ses suffrages; l’empereur et Livie suffisaient assurément pour enlever les votes, mais le plaisir et la reconnaissance ne pouvaient qu’aider ce libre mouvement des consciences. Tibère donna des jeux ; sa mère et son beau-père en firent les frais; on paya même 20,000 francs par tête des gladiateurs vétérans pour qu’ils consentissent à rentrer dans l’arène.

Après de telles manifestations de patriotisme, tous les honneurs étaient acquis de droit. En effet, à dix-huit ans, Tibère est nommé questeur; il est chargé de l’approvisionnement de Rome (annona) et de la visite des maisons de correction {ergaslula), où des voyageurs arrêtés sur les grands chemins et

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des réfractaires qui ne voulaient point rejoindre

les légions étaient mêlés aux esclaves que leurs maîtres faisaient châtier. On sait comment les jeunes princes s’acquittent d’ordinaire de ces sortes de tâches, ou plutôt comment d’autres s’en acquittent pour eux.

Trois ans plus tard (733 de Rome), il est tribun piilitaire et fait ses premières armes contre les Cantabres en Espagne. L’année suivante, il est envoyé par Auguste dans l’extrême Orient afin d’établir Tigrane sur le trône d’.\rménie; mais le voyage était long de Rome en Arménie, et Tigrane régnait déjà paisiblement quand Tibère arriva. Il ne restait plus qu’à lui donner une sorte de consécration, et la diplomatie devenait facile. En même temps, les Parthes trouvèrent opportun de rendre les aigles de Crassus, qui étaient en leur pouvoir depuis

la défaite du riche et avide triumvir. A vingt-

TIBÈRE

six ans, Tibère fut chargé de gouverner la Gaule; il la gouverna pendant une année seulement ; cela suffit pour que Nîmes, colonie impériale, Nîmes, qui professait la ‘plus vive reconnaissance pour Agrippa, le traitât à la fois en beau-fils de l’empereur et en gendre d’Agrippa : on lui éleva des statues; c’élait s’y prendre de bonne heure, mais cet enthousiasme devait être promptement calmé.

Bientôt, avec son frère Drusus, Tibère pénètre chez les Rhètes et les Vindéliciens révoltés (les Grisons), et, par des razzias semblables à celles que nous avons faites en Algérie, c’est-à-dire en surprenant 1e pays, en brûlant les villages et en enlevant les troupeaux, il amena ces peuples à faire leur soumission. En récompense, Livie le fit nommer consul à vingtneuf ans.

La mort d’Agrippa, le mariage forcé de

L’EXIL A RHODES

Tibère avec Julie, le rendent, sinon plus clier, du moins plus nécessaire à Auguste. Il conduit en bon général la guerre contre les Panno-

niens et la guerre contre les Germains; il reçoit comme récompense les insignes du triomphe et le consulat pour la seconde fois; il se trouve, il trente-quatre ans, le personnage de l’empire le plus considérable après Auguste. Les conseils de Livie et le parti qu’elle sait tirer des événements, même contraires, lui font déléguei’ par l’empereur une de ses prérogatives les plus précieuses, je veux dire la puissance triOuiiiliemc. Il n’est pas inutile, messieurs, de vous faire sentir la gravité politique d’un tel acte.

Le tribunal était la magistrature populaire; jadis elle rendait les défenseurs du peuple inviolables. Auguste, qui était pontife, impéralor, consul, censeur, en accumulant sur sa tête

riBfeRE.

toutes les fonctions de la république confisquée, n’avait eu garde d’oublier le tribunat. Il ne pouvait se faire élire tribun, n’étant point plébéien; mais il avait inventé fa puissance Iribunitienne, qui lui était indéfiniment prorogée, qui rendait sa personne inviolable, sacrée, et qui lui donnait le droit d’empêcher que rien ne fût fait contre sa volonté , soit dans le sénat, soit dans les assemblées populaires.

Déléguer à Tibère, même pour cinq ans, une part de cette puissance tribunitienne, c’était le rendre inviolable lui-même, c’était accorder à l’ambitieuse Livie les gages les plus flatteurs et la confirmation de toutes ses espéi’ances. Tibère touchait au pouvoir souverain de si près, que le dernier pas semblait facile et le succès promis.

C’est à ce moment, messieurs, qu’un coup de théâtre vint renverser les projets de Livie

L’EXIL A RHODES

étonner le monde et changer la vie de Tibère. On apprit brusquement qu’il demandait à rentrer dans la vie privée, qu’il avait besoin de repos, qu’il était rassasié d’honneurs et qu’il voulait partir. On ne le crut pas d’abord : il avait une santé de fer, il arrivait à peine aux. honneurs et il n’avait que trente-cinq ans.

Sa mère fit les instances les plus vives et descendit jusqu’aux prières. C’était sur lui que reposaient tous ses plans, il était son instrument, non averti peut-être, non complice, mais le seul instrument qui lui restât après Auguste. L’empereur, après avoir inutilement commandé, alla se plaindre dans le sénat, exprimant sa douleur et son indignation de se voir abandonné, trahi par celui qu’il avait choisi pour être un des soutiens de l’empire. Ces plaintes officielles restèrent sans succès.

Tibère fut inflexible. Il s’enferma dans sa

ÏIBÉIIE.

maison, refusa toute nourriture pendant quatre jours, montra une ténacité qu’on ne soupçonnait pas encore en lui; on vit qu’il se laisserait mourir si sa volonté n’était pas satisfaite. C’est un trait fréquent du caractère romain , dans les époques de décadence ; des citoyens qui ne savaient supporter ni les épreuves de la vie, ni le danger d’agir en hommes libres, ni la disgrâce d’un tyran, savaient très-bien mourir.

Il fallut céder. Tibère eut son congé; il quitta Rome, y laissa sa femme, son fils du premier lit, Drusus, et prit la route d’Ostie, accompagné, d’un petit nombre d’amis qui le suivirent malgré lui. Il ne leur’dit pas un mot pendant la roule, s’embarqua sans répondre à, leurs questions et à leurs adieux, en embrassa à peine un ou deux froidement, en détournant les yeux, et la galère fit force de rames.

L’EXIL A RHODES

Qu’était-il donc arrivé, messieurs? Quelle est l’explication de ce coup de théâtre? Les Romains l’ont cherchée, les historiens en ont présenté plusieurs, qui sont évidemment les échos des bruits du temps. « Tibère est à bout d’outrages, » disaient les uns, « Julie le déshonore publiquement; il n’ose la répudier, par peur d’Auguste ; il ne peut se plaindre, parce qu’elle est fille de l’empereur; cette situation lui est devenue tellement odieuse, qu’il préfèrq quitter Rome. » Tibère supportait depuis quatre ans ce qu’ Agrippa, un autre homme que Tibère, avait supporté lui-même; telle n’est pas la raison déterminante de sa conduite, ce ne peut être qu’une des raisons subs^ diaires. Les esprits plus profonds, accoutumés à chercher dans l’âme humaine les ^ replis de l’ambition , disaient : « Tibère se sent nécessaire; il est arrivé très-haut, il

veut arriver plus haut encore; il sait qu’ auprès d’Auguste il a des rivaux futurs, redoutables , les enfants d’Agrippa. Lucius et Caïus ont été tous deux nommés Césars, c’est-à-dire héritiers présomptifs d’Auguste. Tibère, qui ne veut pas laisser ces enfants prendre trop d’empire sur leur aïeul, forcera la main à Auguste; il s’en va comme le fit Agrippa, qui se retira à Mitylène pour céder la place à Marcellus, et qui, deux ans après, revint plus puissant que jamais, adopté par l’empereur, héritier assuré du trône. »

Que Tibère fût capable de jouer un tel jeu, je le crois. Mais il était trop fin pour ne pas savoir que l’absence a ses dangers, que tout se remplace promptement dans une cour, que Caïus César avait déjà quatorze ans, qu’il était ambitieux et entouré d’ambitieux. Non, Tibère a été poussé à cette démarche désespérée par

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un mobile plus puissant, aveugle, désespéré : par la peur. Il a eu peur, et derrière ce spectre de la peur, qui ébranle et précipite les résolutions, se sont rangés des motifs secondaires propres à confirmer la volonté première. Un court récit de ce qui s’était passé à Rome vous fera pénétrer dans cette âme façonnée par Auguste au servage et à la lâcheté.

Les deux fils de Julie, fêtés, adulés, gâtés, commençaient à se tout permettre. Un flot de courtisans grossissait autour d’eux ; le peuple, toujours assuré qu’il ne manquera pas de maîtres, le peuple imbécile les acclamait sans cesse et les appelait ses délices. Leur âge tendre faisait trouver leurs caprices charmants, et l’on se déridait à voir ces frais visages h côté des figures compassées d’Auguste, de Tibère et de Livie. Caïus avait quatorze ans, Lucius onze, et ils s’enivraient facilement des applau-

TIBEUE.

dissements que la foule leur prodiguait dans les cirques, dans les assemblées, dans les promenades publiques. Un jour, au théâtre, Lucius demanda à grands cris aux citoyens de nommer son frère consul. Les citoyens, qui avaient pris l’habitude de ne rien refuser dans ce genre à Auguste, trouvèrent la prétention très-naturelle, et Auguste eut toutes les peines du monde e résister aux exigences du peuple romain. Il

dut même céder, en promettant que Caïus serait «

consul à dix-huit ans, en lui conférant un sacerdoce, en le faisant entrer au sénat. Mais il ne céda pas sans ressentiment contre ses petitsfils, qui déchiraient ainsi tous ses voiles, montraient le néant de ses fictions politiques, jetaient un ridicule inévitable sur son système artificieux, et portaient atteinte à la toute-puissance de leur aïeul.

Livie partagea ce ressentiment; elle l’enve-

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nima; elle suggéra à son mari l’idée de retirer d’une main ce qu’il donnait de l’autre, secret essentiel d’un pouvoir absolu et jaloux. En même temps que les enfants d’Agrippa étaient admis dans la carrière politique d’une façon ridicule, le fils de Livie était rapproché d’Auguste d’une manière sérieuse : la puissance tribunitienne lui était conférée. Vous comprenez donc, messieurs, la situation de Tibère; il sent le piège, il voit le danger, il sait qu’il n’est pour Auguste qu’un contre-poids contre ses petits-fils. D’un autre côté, il entend dans Rome le déchaînement subit de la multitude qui adore ces jeunes princes, le déchaînement non moins violent des courtisans qui hâtent de leurs vœux l’aurore d’un nouveau règne, toujours lucrative, le déchaînement des enfants d’Agrippa eux-mêmes, mal élevés, emportés, enflammés par leurs adulateurs. Alors

TIBiiRK.

Tibère, qui n’était point une âme généreuse, qui aurait montré de grandes qualités peut-être s’il eût vécu dans un autre temps, mais qui depuis vingt ans avait appris la soumission et la crainte, Tibère s’effraya; il douta de sa mère, dont l’ambition était démesurée; il douta de lui-même; il vit les embûches, la vengeance, l’empire croissant des petits-fils sur un vieillard, la trahison probable d’Auguste, la colère du peuple, le ressentiment d’ambitieux sans scrupule, le poison peut-être.

Or, lorsqu’un homme intelligent, dans une

telle situation, prend une décision suprême, il

met dans la balance tous les motifs qui doivent

préparer sa résolution. Ce n’est pas un seul

motif qui fait pencher cette balance; s’il y en

a un plus puissant que les autres, tous ont

leur poids. C’est pourquoi les historiens ro-

mains, en expliquant diversement la volonté de

L’EXIL A RIlOnES.

Tibère, ont touché le vrai; mais ils se sont trompés en ne touchant qu’un seul point et en s’y arrêtant.

Ce qui domine tout , c’est la peur. Derrière la peur vinrent se grouper le désir de prouver à Auguste combien il lui était nécessaire, l’espoir d’être rappelé bientôt à cause de la disette d’hommes que le despotisme crée fatalement autour de lui, la joie d’être délivré de la honte et de Julie, le plaisir de respirer librement loin d’Auguste. Mais que ces raisons si diverses constituassent un plan politique, je ne puis le croire. Le jeu était trop incertain, Tibère se sentait trop haï ; ce qu’il voyait clairement, guidé par l’instinct de la conservation et par cette seconde vue qui s’appelle la crainte, c’était la nécessité de fuir.

11 est vrai qu’il prend terre sur la côte de la Campanie, comme s’il attendait d’être rap-

TIBERE

pelé. Auguste, dit-on, est gravement malade : s’il allait mourir? Tibère, avec quelques légions, aurait facilement raison de deux enfants. La nouvelle est fausse ; ses ennemis rient et prétendent avoir percé à jour ses projets. Il reprend la mer précipitamment, malgré la tempête, malgré la perspective d’une navigation périlleuse, car cet homme, qui n’avait aucun courage civique, avait le courage du soldat, et il se rend dans la retraite qu’il a choisie, à l’extrémité de la Méditerranée orientale, près des côtes de la Carie, dans l’île de Rhodes.

Quand il était revenu d’Arménie, voyage de sa jeunesse , il s’était arrêté à Rhodes et avait été séduit par la douceur du climat, par le charme des campagnes, où les roses le disputaient aux roses de Pæstum. La ville était magnifique ; Protogène l’avait parée de ses œuvres; une école de sculpture célèbre l’avait remplie do

L’EXIL A RHODES

marbres merveilleux; le fameux colosse avait été renversé par un tremblement de terre , mais quatre-vingt-dix-neuf autres statues du soleil, colossales quoique plus petites, étaient encore debout. Les rhéteurs et les grammairiens y tenaient des écoles que l’on vantait : si Tibère goûtait peu les arts, il aimait les lettres. C’est à Rhodes qu’il s’établit.

Arrêtons-nous un instant, messieurs, et demandons-nous ce qu’aurait pensé de Tibère la postérité , si la tempête qui l’emportait vers une île lointaine avait submergé son navire.

Quel crime avait-il commis jusque-là, dans l’ordre moral? De quel attentat était-il responsable, dans l’ordre légal? Quelle faute grave lui reprocherait-on , si ce n’est la faiblesse qui le tenait asservi sous l’implacable Auguste et lui faisait répudier sa femme enceinte pour épouser la fille méprisée de l’empereur? Quel acte de

TIBÈRE

cruauté l’avait trahi? Quel esclave avait-il fait torturer? Quel citoyen avait-il maltraité? Quelles violences lui reprochait-on? Quelles lois avait-il personnellement et volontairement enfreintes? L’histoire est muette ; elle peut soupçonner ses tendances, blâmer certains côtés de son caractère, y démêler quelques instincts alarmants pour l’avenir; mais selon le frein, selon l’occurrence, tout pouvait tourner vers le bien comme vers le mal. Si Tibère était mort alors, â l’càge de trente-cinq ans, il aurait laissé une réputation à peu près semblable b. celle de Drusus , son frère, qui s’était montré aussi un brave soldat, un bon général, un citoyen strictement honnête , supérieur parce qu’il regrettait la liberté et se montrait moins soumis à Auguste.

Si, au contraire, Tibère avait vécu sous l’ancienne république, d’abord il n’aurait point été

L’EXIL A RHODES

forcé de s’exiler, parce qu’il n’aurait point été exposé à des caprices sans bornes, à des menaces sans scrupules, à des ambitions qui pouvaient tout oser. Il eût servi son pays par la voie droite, et, si sa fortune se fût heurtée contre l’écueil souvent funeste à sa race, s’il eût dû s’éloigner, par violence ou par orgueil, il aurait pu se proposer par exemple , soit Coriolan revenant sur Rome à la tête des Volsques, soit Camille attendant à Ardée l’occasion de rendre quelque service signalé h sa patrie. 11 aurait eu devant lui la double voie que la mythologie plaçait devant les pas d’ Hercule entrant dans la carrière; il aurait eu, à sa droite et à sa gauche, le bon et le mauvais génie des Claudius, qui avait tour à tour entraîné ses ancêtres. Sous Auguste, on n’était tenté d’imiter ni Camille ni Coriolan. Tibère, qui avait peu d’imagination

se contenta de copier Agrippa, son beau-père,

TIBÈRR.

qui, lui aussi, s’était retiré à Mitylène pendant deux ans, pour céder la place à Marcellus, et qui avait été récompensé de sa prudence par un retour triomphal et la succession de Marcellus.

Toutefois, si Tibère avait l’esprit peu inventif, il l’avait profond et pénétrant. Il ne devait pas ignorer que ce qu’il y a de plus maladroit en politique, c’est d’être un plagiaire. Les mêmes moyens réussissent avec des temps divers, parce que la sottise humaine est la même et parce que les peuples sont toujours dupes. Mais une seule génération ne supporte pas deux fois la même comédie; elle se lasse, elle est avertie, elle siffle. Il en résulte que la fortune ne passe pas deux fois sur la môme piste. Tibère n’ignorait pas qu’il serait étranglé entre les portes qu’Agrippa s’était vu ouvrir à deux battants. La crainte seule a pu lui faire commettre une

L’EXIL A RHODES

telle faute : c’est cette faute qu’il va expier et qui pèsera sur le reste de sa vie d’un poids aussi lourd que l’éducation d’Auguste.

L’histoire de l’empire romain est l’histoire d’une série de personnalités. Un seul homme conduit l’univers, pendant un an ou pendant vingt ans : de l’état moral de cet homme dépend le bonheur ou le malheur du monde. S’il est bon, s’il est maître de lui-même, l’humanité respire et ne craint plus que sa vieillesse ou son successeur ; s’il est méchant, si son intelligence est troublée, l’humanité traverse les jours les plus sombres et n’espère plus que sa mort. Dans l’étude d’une telle histoire, la psychologie doit donc jouer un grand rôle. Cette âme dont la mesure a été la mesure des destinées de l’univers, il faut que l’histoire la sonde et qu’elle l’explique, pour bien comprendre les actes extérieurs qui sont la manifestation de ses maladies

TIBÈllK.

OU de sa santé. C’est un poète de cour, c’est Horace lui-même qui l’a dit :

Quidquid délirant reges, plectuntur Achivi.

Étudier le règne de chaque tyran , c’est donc analyser sa folie.

Or le grand peintre qui a jeté sur la figure de Tibère des ombres si terribles , Tacite , en a plutôt accru que pénétré la profondeur. Il lui a donné, par la magie du coloris, des proportions trop belles. Il ne l’a point mis aussi bas qu’il le mérite, à côté de la plupart des hommes, au-dessous de tous les gens de cœur, au simple niveau de ces prétendus monstres qui tremblent eux-mêmes autant qu’ils font trembler les autres.

Aucune analyse psychologique de Tibère n’a tenu compte de son séjour à Rhodes (de trente-cinq à quarante-deux ans), séjour prolongé pendant huit années, dans l’âge où

L’EXIL A RHODES

la maturité se prononce et imprime à. chaque nature un sceau définitif, séjour plein d’oisiveté stérile, puis d’ennuis, enfin de vicissitudes et de terreur, qui réduisent cet orgueilleux sans grandeur à l’état moral le plus lamentable.

Pendant les premiers temps, tout alla bien.

Tibère arrivait avec le prestige de l’empire; il était gendre d’Auguste, fils de Livie, revêtu de la puissance tribunitienne, auréole pblitique qui n’agissait pas moins sur l’imagination des Grecs que les souvenirs récents d’ Agrippa.

D’ailleurs, le nouveau venu s’établit en particulier, avec Atticus, Julius IMarinus, Lucilius, ses amis; il a choisi une maison modeste, une villa sans luxe, et il se montre bon prince. D’un autre côté, Tibère jouit des plaisirs de la nouveauté ; il est libre , il respire, il rejette les soucis, il chante les douceurs de la vie privée ; d’ailleurs les distractions abondent.

TIBÈRE

Si loin que soit Rhodes, les vents sont malins, les pilotes fautifs, et il se trouve qu’à tout propos un navire s’égare et entre par mégarde dans le port de Rhodes. C’est un proconsul qui revient d’Asie, c’est un magistrat qui s’y rend, c’est un tribun militaire qui va prendre un commandement en Orient, ce sont des centurions qui reviennent en congé. La Grèce, l’Egypte, ont des navigateurs plus hardis qui avouent n’avoir prolongé leur voyage que pour saluer Tibère.

On parle de Rome , des affaires publiques , des maladies nombreuses de l’empereur , de l’incapacité de ses petits-fils , de leurs excès prématurés, des campagnes de Tibère, des victoires passées, des espérances pour l’avenir. Tous les mouvements administratifs en Orient se résolvent aux pieds de Tibère. Jamais Rhodes n’a été visitée par tant de glorieux personnages. La retraite a donc ses compensations et les fonc-

L’EXIL A RHODES

tionnaires prouvent à Tibère combien ils sont capables de fidélité à la disgrâce, quand la disgrâce est volontaire ou feinte, ou prête à se convertir en triomphe plus éclatant que jamais.

Il y eut même pour lui un jour de véritable joie lorsqu’il apprit que Livie, n’ayant plus à ménager les intérêts d’un fils ingrat, avait cédé à un désir de vengeance longtemps contenu et qu’elle avait perdu Julie''. Tibère se conduisit galamment : il écrivit à Auguste, moins pour implorer la grâce d’une femme qu’il exécrait que pour le supplier de lui laisser tous les présents qu’elle tenait de son mari. Il pensait faire sa cour à, un père affligé ; il saisissait une occasion d’entrer en correspondance avec l’empereur; mais il oubliait que le dernier lien qui

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