‹ Tibére et lH́éritage dÁugusteChapitre 6 sur 11 · GS · texte numérisé non relu

GS

peut-on tirer? Voyons ses lettres, — Voyons-le lui-même. Qu’il revienne! 11 le faut.— Enfin, il est revenu ! Le voici ! »

Si un observateur capable de pénétrer les cimes avait assisté k cette première entrevue de la mère et du fils , après huit ans de séparation, il aurait certes fait l’étude la plus dramatique, à travers les réticences, la dissimulation, les mensonges de ces deux êtres si semblables et si éloignés l’un de l’autre. Entre eux, il n’y avait jamais eu de tendresse ni d’expansion.

Livie, qui était complaisante pour Auguste, affable pour tout le monde, doucereuse pour ceux qu’il fallait ménager, était sévère pour elle-même et n’était pas moins sévère pour son fils. Tibère, de son côté, toujours taciturne, revenait de l'exil plus taciturne encore, irrité contre sa mère, qui lui avait toujours inspir une aversion dont les historiens nous ont trans-

L’ADOPTION

mis le souvenir et contre laquelle il nourrissait la déGaoce la plus légitime. Les mères ambitieuses, messieurs, ne se demandent pas assez souvent comment leurs fils jugent leur égoïsme. Ils savent bien vite qu’en les caressant, leurs mères caressent leurs propres projets, qu’en les embrassant, c’est leur ambition en chair et en os qu’elles embrassent , qu’en les étreignant avec passion, ce sont leurs rêves, leurs chinaères , leur triomphe qu’elles croient étreindre.

Tibère a trop connu le malheur pour conserver quelque illusion sur sa mère; mais pour une âme sereine comme celle de Livie, les sentiments et la reconnaissance de Tibère ne comptent pas. Eïle a de tout autres préoccupations. Elle voit entrer Tibère, et, d’un coup d’œil , cette femme, accoutumée à tout pénétrer , les secrets de l’État comme ceux des consciences, devine

4Ci

la vérité. Elle reconnaît, sous une physionomie rassurante et sous l’aspect de la santé, une pâleur secrète, quelque chose d’énervé qui trahit l’affaissement intérieur; l’intelligence est intacte, mais l’âme bri.^ée; la machine est parfaite, plus souple que par le passé, mais le ressort est détruit. C’est ce que demande Livie : « Le corps est bon, j’en serai l’âme; l’intelligence subsiste, je la mettrai enjeu; la machine est excellente, j’en serai le moteur. » Et je suppose, messieurs, qu’en prenant congé de son fils, après une conversation que jamais personne ne saura, elle eut un imperceptible sourire, lueur intérieure qui éclairait les profondeurs les plus cachées, lueur prophétique (jui lui montrait le but et le chemin, fût-ce à travers le crime ! Les anciens nous parlent d’une habile ouvrière que la mythologie a consacrée et qui s'appelle Arachné. Transformée en insecte.

L’ADOPTION

lüT

Aracliné tisse ses toiles et tend assidûment ses filets. En vain le vent les déchire, en vain l’oiseau les emporte du bout de son aile ; le matin avec l’aurore la toile est refaite, plus solide, mieu.x nouée, mieux suspendue. Qu’importe si les perles de la rosée s’y condensent et si les rayons du soleil levant s’y jouent avec des reflets de pourpre et d’émeraude? Qu’importe si la magicienne qui passe attache à ces couleurs diaprées une idée de sang et de poison?

crime n’existe plus pour certaines âmes; il s’appelle une nécessité. Quand on médite la conquête du monde , quelques têtes, qu’il faut supprimer n’excitent pas plus d’émotion et de remords que les moucherons qui s’agitent expirants sur la toile d’Arachné. Ainsi s’explique la persistance inaltérable et la sérénité scélérate de Livie.

La question intéressante pour ceux qui étu

TIBÈRE

client Tibère est celle-ci : Tibère a-t-il été le complice de sa mère? A-t-il conspiré avec elle contre les rejetons d’Auguste?

Je suis convaincu que Tibère n’a pas été un complice, et cela pour trois raisons. D’abord c’était inutile : une femme comme Livie se suffit à elle-même, elle a ses créatures dans tout l’empire et dans tous les palais ; elle dit un mot, exprime un désir, et ce qu’elle juge oj^ortun est fait. Ensuite c’était incertain : car Tibère, exilé, toléré par pitié dans Rome, sans amis, sans puissance, caché dans un quartier perdu, ne pouvait être d’aucun secours. Enfin c’était dangereux : car Livie avait ta dans l’ame de son fils à quel degré de bassesse l’infortune l’avait réduit. Qui sait si, d6Uîs un excès de terreur, le malheureux n’ aurait pas trahi involontairement sa mère? Qui sait si, pour se sauver, il ne se fût pas fait délateur?

Digilized by Googte

L’ADOPTION

Non, Tibère n’a pas été initié aux crimes de Livie. Elle lui est trop supérieure pour le compromeUre ; elle est trop prudente pour se laisser compromettre par lui. EUe fait tout pour lui et pour elle , à son insu, te rôle du fils qui est poussé par de tels moyens est tout tracé : il attend , se tait, juge et profite.

En eflet, messieurs, comparez les dates.

C’est l’an 755 de Rome, c’est^àr-dire l’an 2 de l’ère chrétienne , que Tibère revient à Rome. La même année, au mois d’août, Lucius César meurt à Marseille d’un mal sans gravité, in^ connu, mais qui l’emporte. L’année suivante, l’an 3 de l’ère chrétienne, Caïus César, son frère aîné, qui a vingt et un ans, est blessé en Asie par une flèche. La blessure est légère, les soldats en reçoivent tous les jours de pareilles, la flèche n’est point empoisonnée ; mais Caius languit, un mal inconnu l’envahit, et il

TIBÈRE

fC8

meurt avant le printemps de l’année suivante, le 21 février de l’an k de notre ère.

Cette coïncidence entre le retour de Tibère et la mort de deux princes dans la fleur de la jeunesse, les Romains l’avaient expliquée; ils avaient désigné les empoisonneurs , non par un cri (on ne criait point sous Auguste) , mais par un murmure universel. Ces soupçons sont enregistrés par les historiens les plus graves, par Tacite, dans ses >l«na/es (livre 1,3), par Dion Cassius (liv. LV, 11) et par un naturaliste dont le témoignage a d’autant plus de poids qu’il songe moins à la politique , par Pline {Hist. nat.j VIT, Z|6).

11 me semble, messieurs, que notre comédie tourne au drame et que nous nous laissons entraîner malgré nous à des réflexions sérieuses: nous avons tort, car tout se passe en famille. Pourquoi ressentirions-nous plus d’indignation

L'ADOPTION

Page 1