‹ Tibére et lH́éritage dÁugusteChapitre 7 sur 11 · IG'J · texte numérisé non relu

IG'J

que n’en a ressenti le divin Auguste? Le divin Auguste était âgé , alTaibli plus qu’âgé , mais il avait une complexion morale tellement heureuse que tout glissait sur lui. Était-ce simplement ce sentiment d’indifférence que procure la succession des événements accumulés par une longue vie? Était-ce l’égoïsme bien naturel d’un homme pour qui les autres hommes ne sont rien? Ne serait-ce pas plutôt l’influence toujours croissante de Livie? Livie lui présente les choses sous un jour si doux, si vraisemblable, si char-

mant, qu’il se trouve consolé avant même d’avoir éprouvé la douleur. Ces jeunes princes auraient compromis l’empire, ils n’avaient point de vigueur, point de qualités morales, ils auraient été de frivoles débauchés, livrés au premier aventurier ou au dernier favori. Cette grande œuvre qu’ Auguste et Livie avaient conçue en commun , ce monument qu’ils se flattent

TIBËRlü.

de rendre plus durable que l’airain, il aurait péri peut-être entre des mains indignes. Avant te bien de la famille , le bien public ; avant la douleur privée, la raison d’Etat ! Et comme la famille d’Auguste compte encore des rejetons, le bien public continue k l’emporter et la raison d’État k triompher.

Vous vous rappelez comment le troisième fils d’ Agrippa et de Julie, Agrippa Postumus, fut aussitôt déporté, comment la seconde Julie fut, k son tour, déportée. La seule Agrippine, dernière petite-fille d’Auguste , fut épargnée , parce qu’elle avait épousé Germauicus, petit-fils de Livie; elle était passée dans le camp de ses ennemis.

C’est ainsi, messieurs, que ces deux plans, qui s’étaient développés Tun k côté de l’autre, et plus tard l’an contre t’autre, le plawi d’Auguste et celui de Livie, arrivèrent k leur solu-

L’ADOPTION

lion. Auguste voulait fonder la grandeui' éternelle de sa race ; Livie, étrangère et marâtre, fit disparaître, la destinée aidant et le crime suppléant la destinée, Livie fit disparaître toute la race d’Auguste. Lui-même achève de supprimer civilement ceux qui n’avaient pas péri et n’avaient pas été ensevelis par ses propres mains dans son magnihqiie mausolée, de sorte que Tibérius Néro, ce faible défenseur du parti d’Antoine, quand il avait cédé sa femme grosse à Auguste, avait fait passer au foyer impérial une furie qui devait le dévaster, non iMfâ une furie avec des serpents hérissés sur la tête et un visage grimaçant, mak une belle furie, comme l’art antique des époques raffinées, comme les graveurs de camées, pai exemple, savaient représenter Méduse, vie rg e égale à Véaas, avec des traits purs, une bouche souriante, des cheveux ondulés comme les flot?

TIBÈRE

de la mer, des ailes délicatement ajustées audessus de l’oreille, des yeux d’une limpidité implacable et un charme auquel personne ne pouvait se dérober.

Il faut donc revenir au ton de la comédie :

reprenons le genre familier, en faisant un peu d’histoire naturelle. Ce n’est pas toujours de bon goût , mais il y a de grandes autorités, la Bible, d’abord, qui nous montre Nabuchodonosor changé en bête et broutant de l’herbe, ensuite les fabulistes, qui, lorsqu’ils veulent faire parler les rois et les grands de la terre, trouvent commode de leur substituer des animaux : Ti-

bère lui-même était grand amateur de fables et ne jurait que par Ésope. Or, l’histoire naturelle nous apprend que la femelle d’un certain oiseau va, chaque printemps, pondre un œuf, pas plus d’un, dans le nid d’un oiseau d’une plus petite espèce. Ce récit a fait l’étonnement

L’ADOPTION

et le bonheur de notre jeunesse : c’est une de nos premières révélations scientifiques. Mais on ne pense jamais au père de celte couvée ainsi augmentée, lorsque après quelques semaines il s’est épuisé pour nourrir l’étranger qu’il a fait éclore. L’intrus grossit vite, au milieu de ses frères beaucoup plus chétifs, et, comme le nid est étroit, il pousse à droite, un petit tombe; il pousse à gauche, un autre petit tombe encore, si bien que la couvée est morte de froid et de faim au pied de l’arbre, tandis que le fils unique prospère, remplit tout, absorbe tout. Mais quand les plumes lui sont poussées, quelle est l’impression du père adoptif qui n’a plus en face de lui que cet énorme monstre qui n’a rien de sa race , qu’il n’a point choisi , qu’il a subi, qui a éliminé tous les siens, et qui bientôt lui fait horreur ! Tels durent être les sentiments d’Auguste quand il se trouva en

m TIBÈRE.

présence de ce fils de Tibérius Néro qui ne lui était rien, qui lui avait inspiré l’aversion la plus déclarée dès son enfance, qui lui répugnait par son esprit autant que par son aspect peu gracieux , qu’il avait relégué aux frontières ou dans une île lointaine pendant presque toule sa vie, mais qui restait seul auprès de lui, qui remplaçait toute sa famille, qu’il était forcé d’adopter, de ménager, de caresser par nécessité, au milieu de la disette d’hommes d’État, de généraux, d’administrateurs, c’est-à-dire du vide inévitable que le pouvoir absolu crée autour de lui.

C’est là, messieurs, que la comédie véritable commence , car il ne faut pas que nous prenions Auguste pour ce yieillard facile du théâtre moderne, que l’on trompe et qui ne s’en aperçoit pas. Tibère payera cher, et il y est préparé, l’amitié d’Auguste. Je ne vous parle pas des

L'ADOPTION. 175

courtisans! Ces pauvres courtisans! Vous vous figurez leur étal, lorsque Tibère, le pestiféré, l’exilé de Rhodes , dont tout le monde aurait voulu jadis jeter la tête sur la table du joyeux CaïLis, lorsque tout à coup Tibère est nommé César, revêtu de la puissance tribunitienne, adopté par l’empereur, appelé au gouvernement des provinces , préposé au commandement des armées. Je vous laisse le soin de tracer le tableau de cette évolution générale, qu’un chœur d’Aristophane n’aurait jamais exécutée avec autant de prestesse; votre expérience trouvera partout des éléments et des modèles. Je vous demande seulement un peu d’indulgence pour les infortunés habitants de Nîmes , nos ancêtres , qui avaient jeté bas si imprudemment les statues de Tibère, «l qui auraient voulu l'es relever avec leurs ongles pour plus de célérité. Héla.s ! Tibère était remonté au pinacle avant que les

TlSr^RE.

çtalues fussent replacées sur leurs piédestaux!

Quelle est l’attitude de Tibère, dans cette <:;randeur imprévue? De quel visage accepte-t-il la fortune corrigée et prospère? Est-il joyeux? Se déride-t-il? Est-il entraîné par une affection filiale et subite vers ce vieillard qui l’adopte et devient, selon la loi, son père? Tout enfant, on Vix’^^Q\9.ïi le petit vieux; va-t-il, maintenant qu’il est au terme de sa maturité, jouer l’enfant soumis et respectueux? Oui certes, mais avec un stoïcisme sans plaisir et une défiance mêlée de terreur. L’expérience passée est toujours devant ses yeux comme une menace. Il quitte l’Esquilin pour rentrer dans le sénat et dans la maison du Palatin, avec l’indifférence qu’il avait montrée quand il était parti pour Rhodes et quand il en était revenu. A-t-il plus d’orgueil? nul ne le voit. Cache-t-il des rancunes? on s’en apercevra plus tard. Témoigne-t-il aux hommes

I/ADOPTIOX.

le mépris qu’ils méritent? Il se lait, n’exprime rien, agit. Qui peut dire même qu’il a désiré ce pouvoir qui lui revient à l’improviste par le crime de sa mère, car il sait que c’est la servitude d’Auguste, la plus étroite et la plus inflexible de toutes les servitudes? Ses sentiments sont devenus impénétrables, car la dissimulation est son refuge et l’hypocrisie son salut. Il ne laisse voir qu’une grande énergie extérieure et la résolution de professer envers Auguste l’obéissance passive. L’obéissance passive, messieurs, est désormais l’explication de ses actes; il se montre aussi docile, aussi discipliné, aussi candidement soumis qu’un enfant de quinze ( ans; il ne veut user d’aucun droit, faire aucune aonation, n’émanciper aucun esclave sans la permission d’Auguste. Si un ami du lendemain le couche sur son testament , il n’accepte le legs qu’à titre de pécule (c’était le nom que l’on

TIBoflE.

doTiTiait aux économies d’wn 'coclive) ; ainsi le descendant de l’orgaefiHeUse famille Claudia se range dans la dépendance légaleet subit l’adoption avec humilité. Il montre à Auguste, en^ toutes circonstances, non une tendresse que sa physionoïhie Toide ?et 'peu mobile ne pouvait réussir à feindre, mais une abdication filiale et un anéantissement servile.

En même temps, il est le plus actif, le plus utile, le plus zélé des serviteurs. Il est infatigable et son corps est de fer. Il prend pour modèle Agrippa, ce type du fonctionnaire impé> rial; s’il n’a pas les grandes qualités d’ Agrippa, il résiste plus longlemps que lui au service d’Auguste. Il vole de Rome aux frontières et des frontières à Rome ; il ne discute pas, il ne parle pas, il a rapporté d’Orient la formule à jamais consacrée autour des potentats asiatiques ; « Entendre, c’est obéir ». L’activité est

Page 1