SCÈNE IX
JliANNINE, MADAME D'AMBROVILLE, en noir et très simple.
MADAME DAMBROVILLE
Bonjour, Jeannine.
JEANNMNE
Bonjour.
MADAME d'aMBROVILLE
Je n'ai pas voulu déranger Colette, qui prend sa leçon d'anglais, m'a dit la bonne. Je suis bien heureuse de vous rencontrer, d'abord pour vous remercier de votre exactitude à envoyer Colette tous les mois passer une journée auprès de sa grand'nière. C'est une joie et une consolation pour moi, qui n'en ai pas beaucoup d'autres.
JEANNINE
Vous n'avez pas à me remercier. J'observe nos conventions, voilà tout. Je suis même seule à les observer.
MADAME d'aMIÎROVILLE
Je devine à qui vous faites allusion, ma chère enfant.... Georges ne remplit pas ses engagements envers vous. 11 faut lui pardonner. Ce n'est pas mauvaise volonté de sa part, allez...
JEANNINE
Qu'est-ce donc, alors ?
MADAME D'AMBROVILLE
Un guignon obstine. Rien de ce qu'il entreprend ne réussit. Il se donne pourtant assez de mal.
JEAXMXE
Il y a des bornes à l'indulgence. Depuis longtemps déjà vous les avez dépassées. C'est un joli service que vous avez rendu à votre fils.
MADAME d'aMBROVILLE
Je vous assure que vous vous trompez. Je ne m'a-
veugle pas sur les fautes de Georges. Mais je constate chaque jour qu'il les a largement expiées en vous perdant.
JEANNIXE
Vous appelez une expiation son second mariage si brillant ?
MADAME d'amBROVILLE
Ah ! il est bien avancé ! Si vous connaissiez son nouveau ménage comme je le connais, vous conviendriez qu'il n'y a pas trouvé le bonheur.
JEANNINE
C'est une impression qui vous est personnelle.
madame d'ambroville Oh ! je ne suis pas assez égoïste pour n'envisager que mon sort, bien différent pourtant de celui que vous m'aviez fait. C'était le bon temps ; vous ne me rendiez pas responsable, vous, des difficultés au milieu desquelles nous nous débattions. Nous n'avons jamais eu l'une pour l'autre de paroles amères.
JEANNINE
C'est vrai.
madame d'ambroville
Vous excusiez ma faiblesse et je comprenais la vôtre. Georges a toujours été si séduisant ! Nous avions en lui une confiance pareille.
JEANNINE
•J'étais jeune. Mon inexpérience faisait ma crédulité.
MADAME d'aMBROVILLE
Et puis, vous l'aimiez. Ne vous en défendez pas, vous l'aimiez.
JEANNINE
Jusqu'au jour où j'ai vu clair dans son cœur égoïste.
MADAME d'aMBROVILLE
En êtes-vous sûre ? Je vous répète qu'il est plein de bonne volonté et que ce n'est pas de sa faute s'il échoue partout, avec des qualités et des dons merveilleux. Son père, d'ailleurs, qui n'était pas moins heureusement doué, n'a jamais eu plus de chance. Ma vie s'est passée dans un rêve de millions, interrompu par des réveils de misère. Je n'y comprends rien.
Vous n'y comprendrez jamais rien.
MADAME DAMBROVILLE
C'est probable. iVussi tous mes efforts tendent-ils seulement à n'être pas pour le pauvre garçon, une nouvelle cause de contrariétés dans son ménage.
JEANNINE
Vous le dispensez de vous venir en aide.
MADAME d'aMBROVILLE
Oh ! oui.
JEANNINE
De quoi vivez-vous alors ?
MADAME d'aMBROVILLE
Des leçons de français et de piano que je donne. J'ai quelques bonnes élèves. J'arrive à joindre les
deux bouts, je ne me plains pas... quoiqu'il y ait des moments bien difficiles... L'entrée de l'hiver, tenez... C'est alors que l'on s'aperçoit delà longueur des vacances et que le terme est lourd. Je ne veux pas m'adresser à Georges, que je sais luimême très gêné. Mes ennuis compliqueraient inutilement les siens. Il se tourmenterait pour moi.
Croyez-vous ?
MADAME d'AMBROVILLE
Oh 1 certainement. Je connais mon fils ; le jour où il sera riche, allez, je n'aurai plus besoin de donner des leçons, il ne le permettrait pas.
JEANNINE
Et... en attendant ?
MADAME d'aMBROVILLE
J'ai préféré venir, à son insu, vous demander le petit service qu'il n'est pas en état de me rendre.
JEANNINE
Ah! bon, je devine...
MADAME d'AMBROVTLLE
Vous devinez?
JEANNINE
Parbleu! Vous devez quatre termes, vous êtes sous le coup d'une expulsion, il y a déjà des frais d'huissier exorbitants; bref vous avez besoin de cinquante louis pour demain matin.
MADAME d'ambroville, avec un étonnement sincère.
Mais non. Je ne dois que deux termes, c'est-à-
dire 300 francs. J'ai promis au propriétaire de les lui donner celle semaine, pour ne pas recevoir le congé dont il me menace simplement. Un déménagement, à mon âge, c'est si ennuj'eux 1
JEAXNINE
Alors... les frais d'iiuissier ?
MADAME d'aMBROVILLE
Il n'y a pas de frais d'huissier... ou du moins, pas encore. Dieu merci !
.IEANNINE
Et c'est 300 francs seulement qu'il vous faut, pour être tranquille ?
MADAME d'aMBROVILLE
Oui. (Jeannine se levé, va au secrétaire, T ouvre et y prcn d la somme qu'elle remet à madame d'Ambj'Oville.)
JEANNINE
Les voici.
MADAME d'aMBROVILLE
Je vous suis bien reconnaissante, ma chère enfant. Je lâcherai de vous rendre cet argent lorsque...
JEANNINE
C'est bon. Ne vous inquiétez pas... [On sonne. Jeannine regarde l'heure à sa montre.) Voulez -vous embrasser Colette ?
madamr d'ambroville Je crois bien. J'allais vous le demander.
JEANNINE
Allez. Elle est dans sa chambre avec l'institutrice. J irai vous retrouver tout à l'heure. [Madame d' Ambra ville sort à droite.)