‹ Tiers ÉtatChapitre 2 sur 15 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

BROCHARD, JULIE. Brochard, 50 ans, moustaches, cheveux en brosse plus grisonnants que la moustache, qui grisonne à peine. Rondeur, bonhomie, santé. Il porte un costume d'automobiliste, casquette et manteau.

brocThard, passant devant Julie, qui lui a ouvert la porte du salon. Bonjour, Julie. Madame est là ?

JULIE

Oui, monsieur.

BROCHARD

Encore couchée ?

JULIE

Oh ! non, monsieur. Il y a longtemps, au contraire, que Madame est levée.

BROCHARD

Tant mieux.

JULIE

Elle finit même de s'habiller pour sortir.

BROCHA RD

Tant pis ! Moi qui venais... Et Colette accompagne sa mère ?

JULIE

Monsieur n'y pense pas ! C'est le jour d'anglais de Mademoiselle ; l'institutrice vient à dix heures. Pour rien au monde, Madame ne ferait manquer une leçon à Mademoiselle.

BROCHARD

Parbleu ! J'avais oublié... Pas de chance !

JULIE

Pour Tordre et l'exactitude, on peut dire qu'il n'y en a pas beaucoup comme Madame.

BROCHARD

C'est vrai.

JULIE

Elle pense à tout. Monsieur ne se doute certainement pas de ce que fait Madame en s'habillant.

BROCHARD

Que fait-elle ?

JULIE

Elle fait réciter ses leçons à Mademoiselle.

BROCHARD

Voilà ce qui s'appelle, en effet, ne pas perdre son temps.

JULIE

Ah ! avec une mère comme Madame... et un tuteur comme Monsieur, si Mademoiselle n'est pas bien élevée...

BROCHARD, avec fierté.

Elle est bien élevée... Pour ça !

JULIE

Mademoiselle est née sous une bonne étoile, comme on dit.

BROCHARD

L'important, Julie, n'est pas toujours de naître sous une bonne étoile, mais d'y être conduit dès la plus tendre enfance.

JULIE

Et encore !

BROCHARD

Hein ?

JULIE

Je dis que l'âge n'y ferait rien... si Ton était sûr de l'étoile.

brochard, riant.

Voilà !

JULIE

Monsieur n'est pas obligé de répéter à Madame tout ce que je lui dis... J'ai peut-être tort de bavarder.

BROCHARD

Mais non. Est-ce que je ne suis pas un peu de la maison ?

JULIE

Oh ! si. Et puis, monsieur est assez bon, assez généreux, pour qu'on lui parle franchement.

BROCHAI? D

La franchise a son prix.

JULIE

Je crois bien ! Mais madame exige d'autant plus de discrétion de ses femmes de chambre, qu'elle n'a rien à cacher; alors si elle savait...

BROCHAI! D

Elle ne saura pas, Julie. Soyez tranquille.

JULIE

Je vais avertir Madame que Monsieur est là.

BROCHARD

Dites-lui que je ne fais qu'entrer et sortir.

JULIE

Oui, monsieur.

BROCHARD

Et que si je la dérange en ce moment, je repasserai dans la journée.

JULIE

Oui, monsieur. [Elle sort.) i

Page 1