SCENE II
BROCHARD, puis JEAN NI NE. Brocha rd après quelques pas dans le salon prend un journal sur la table, en fait sauter la bande et s'installe pour lire dans un fauteuil. Il n'entend pas entrer Jeannine. à laquelle il tourne le dos. Jeannine a 30 ans et ne les parait pas. Elle est de visage aimable et reposé. Une bonne odeur de bourgeoisie émane de sa petite personne diligente et potelée. Toilette fort simple, mais où le goût le plus difficile ne trouverait rien à reprendre. Tout en Jeannine respire la sécurité dans l'aisance.
TIEBS ÉTAT 9
La régularité dans la vie et la sincérité dans les ai-
I rail s. La couleur de ses cheveux est naturelle et son corsage n'induil pas plus en erreur que sa bouche . Elle est « dans ses meubles, » si l'on peut dire, des pieds à la tête.
JEANNINE, derrière Brochard.
Bonjour, mon ami.
brochard, se levant vivement.
Oh ! pardon... Je ne vous avais pas entendue. (// lui embrasse la main.)
JEANNBNE
Je vous ai fait peur ?
BROCHARD
Si la joie fait peur, oui.
JEANNINE
Charmant !
BROCHARD
Vous allez mieux ? Cette migraine d'hier ?
JEANNINE
Dissipée, merci.
BROCHARD
II n'y a, d'ailleurs, qu'à vous voir, si fraîche, si matinale, pour être entièrement rassuré.
JEANNINE
Ne dirait-on pas que j'ai l'habitude de faire la grasse matinée ?
Ce n'est point ce que je voulais dire.
JEANNINE
Oh ! je n'ai aucun mérite à me lever dé bonne heure. J'ai un excellent sommeil et le lit m'est insupportable quand je ne dors plus.
liltOCHAHD
L'inconvénient de coucher seule.
JEANNINE
Voulez-vous bien vous taire !
BROCHARD
Oui, mais en murmurant... .en murmurant d'autant plus que je vous trouve prête à sortir, ce qui va sans doute déranger ma petite combinaison.
JEANNINE
Quelle combinaison ?
BROCHARD
Je venais vous proposer, à vous et à Colette, une promenade à Saint-Germain, dans mon automobile, aller et retour avant déjeuner.
JEANNINE
Ah ! voilà donc pourquoi...
BUOCHARD
J'ose me présenter dans cette tenue. Pardonnezla-moi, à cause de l'intention.
Oh ! bien volontiers. N'êtes-vous, pas ici, chez vous ?
brochard, soupirant.
C'est une façon de parler.
JEANNINE
Mais non, je parle sans façon.
BROCHARD
Enfin, ma promenade ? Vous ne m'avez pas répondu.
JEANNINE
Impossible ce matin, mon ami.
BROCHARD
Là ! Qu'est-ce que je disais !
JEANNINE
Il fallait me prévenir aussi ! Est-ce que je pouvais deviner que votre automobile n'était pas en réparation chez le fabricant ?
BROCHARD
A vous entendre, on croirait qu'elle n'en sort pas.
JEANNINE
Oh ! avouez qu'elle n'en sort guère... que pour y retourner ?
Raison de plus pour profiter d'une occasion... exceptionnelle. Saint-Germain n'est pas si loin.
JEANNINE
Fontainebleau non plus, et pourtant vous n'avez jamais pu nous y conduire sans encombre. BROCHARD, riant.
C'est vrai. C'est comme un fait exprès. Quand je suis seul avec mon mécanicien, ça va... Je roule à travers tous les obstacles comme sur le velours...,
même dans Paris... Et dès que j'emmène quelqu'un c'est une panne..., bien plus humiliante que l'accident.
JEANNINE
Vous voyez bien qu'il vaut mieux ne pas nous emmener.
BROCHARD
Mais je ne suis pas égoïste. Je n'ai pas acheté une voiture automobile de la force de huit chevaux pour mon jDlaisir seulement.
JEANNINE
La sécurité des piétons l'entend bien ainsi.
BROCHARD
Allons, soyez gentille et, puisque vous n'êtes pas libre..., confiez-moi Colette... rien que pour le tour du lac. Vous ne pouvez pas me refuser ça... Vous connaissez ma prudence. Vous savez que Colette m'est plus chère que mes yeux. Il n'y a pas le moindre danger.
Non, mon ami. Je ne conteste pas plus l'amusement de l'enfant que la tranquillité des parents, et je vous dis tout de même : non, mon ami.
BROCHARD
Pourquoi ?
JEANNINE
Parce que Colette n'a pas de leçons à perdre, d'abord, et puis parce qu'il ne serait pas convenable qu'on la vît seule en auto, avec vous.
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BROCHARD
Permettez-moi de trouver vos scrupules un peu exagérés. Ce n'est pas la première fois que Colette sort avec moi.
JEANNINE
A pied. Tandis que vous me demandez de l'arborer sur votre char de triomphe.
BROCHARD
Oh ! bien modeste.
JEANNINE
Pas du tout. Je vous regarde parfois, quand vous accompagnez Colette... Le roi n'est pas votre cousin,
BROCHARD
Pour ce que j'y gagnerais !
Vous avez une figure épanouie, reluisante de bonheur.
BROCHARD
Le bonheur sincère que j'éprouve.
JEANNINE
Soit, mais une figure qui ferait trop remarquer Colette à la place où vous l'afficheriez. Vous auriez l'air de conduire un char-réclame, et les pannes, les fâcheuses pannes dont vous parliez tout à l'heure, ne pourraient que souligner le caractère excessif de cette publicité. C'est ce que je ne veux pas. Votre amour-propre s'avouait sensible aux rassemblements de cinquante personnes autour de votre auto-
mobile rétive... Pourquoi exposerais-je davantage ma fille à la curiosité de cinquante badauds et à leurs commentaires souvent malsonnants ?
BROGHARD
Il y a un moyen bien simple de les éviter : celui que j'emploie et qui consiste à rentrer en fiacre, pendant que mon mécanicien se débrouille.
JEANNINE
Prenez garde de vous ruiner en fiacres, mon ami.
BROCHARD
Vous ne me ménagez guère, ce matin.
JEANNINE
Voyons, réfléchissez. Vous êtes étonnant. Vous ne voulez pas vous apercevoir que Colette n'est plus une toute petite fille, qu'elle a dix ans, ei que son intelligence, sa précocité même, nous commandent et nous commanderont, à mesure qu'elle grandira, des précautions de plus en plus nécessaires. Il fautnous surveiller constamment, parce que nous sommes constamment surveillés, ici par les domestiques, dehors par nos relations, partout enfin. Vous vous plaisez à reconnaître que j'élève parfaitement Colette. Facilitez-moi ma tâche.
BROCHARD
Il me semble...
JEANNINE, vivement.
Je sais ce que vous allez dire ou plutôt ce que vous pourriez dire... Ne le dites pas... J'apprécie
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en vous une extrême délicatesse... dont ce sérail la première défaillance.
BROCHARD
Rendez-moi encore cette justice que...