‹ Tiers ÉtatChapitre 9 sur 15 · SCENE VII JEANNINE, GEORGES · texte numérisé non relu

SCENE VII JEANNINE, GEORGES

GEORGES, ironiquement.

Si je suis indiscret...

JEANNINE

Non. Mais voyons, ce n'est pas, j'imagine, pour rabâcher des discussions que nous avons eues cent fois, dans le temps, que tu es venu. Me diras-tu ce qui me procure... l'étonnement de ta visite?

GEORGES

Eh bien ! voilà. Figure-toi que je n'ai jamais été plus gêné qu'en ce moment.

JEANNINE

C'est une chose que je me figure aisément.

Bref, il me faut cinquante louis avant demain.

JEANNINE

Cinquante louis seulement ?

GEORGES

Non. Il est certain que 25,000 francs feraient beaucoup mieux mon affaire. Mais 25,000 francs, je les trouverai toujours.

JEANNINE

Naturellement.

GEORGES

Tandis que je ne sais véritablement pas comment me procurer les cinquante louis qui me manquent. Alors, j'ai pensé à toi.

JEANNINE

J'ai de là chance. Ta pensée me touche infiniment. C'est la seconde de ce genre que tu as pour moi depuis notre séparation.

GEORGES

La seconde ?

JEANNINE

Rappelle-toi... H y a deux ans, tu m'empruntas déjà une petite somme que tu devais me rendre dans la huitaine. J'ai même cru tout à l'heure que tu venais me la rapporter.

Je te promets d'acquitter l'ancienne dette et la nouvelle, samedi prochain. J'ai une rentrée sérieuse en vue.

JEANNINE

Patiente jusque-là.

GEORGES

Je ne peux pas.

JEANNINE

C'est dommage.

GEORGES

Il est souvent plus délicat de demander de l'argent à des personnes qui vous en doivent, qu'à d'autres qui ne vous doivent rien.

JEANNINE

Va chez l'usurier. Tu connais le chemin.

GEORGES

Trop. Les chemins battus sont stériles. D'ailleurs, si mon entreprise réussit...

JEANNINE

Pourquoi pas ?

GEORGES

Tu ne sais pas de quelle entreprise il s'agit.

Mais si : de la dernière.

GEORGES

Eh bien ! oui, de la dernière : un dispositif de carburateur, dont tu me diras des nouvelles.

JEANNINE

Je préfère t'en demander.

GEORGES

Si je trouve un commanditaire pour exploiter le brevet que j'ai pris, c'est la fortune.

JEANNINE

Tu travailles dans les automobiles, à présent?

GEORGES

Je fais travailler.

JEANNINE

C'est ce que je voulais dire.

GEORGES

Procurer du travail aux ouvriers, par des inventions qui donnent un nouvel essor à l'industrie, quel rôle admirable !

JEANNINE

Et c'est pour le remplir, ce rôle admirable, que tu as besoin de cinquante louis ?

GEORGES

Non.

Demande-les à ta femme.

GEORGES

Tu sais bien que je me suis remarié sous le régime de la séparation de biens.

JEANNINE

Raison de plus.

GEORGES

Raison de moins.

JEANNINE

Ta seconde femme est moins bête que la première : elle te tient la dragée haute.

GEORGES

Oh! tu peux dire la pilule. J'ai fait une bêtise!

JEAN NI NE

Est-ce de ion mariage ou d'un contrat maladroit que tu parles ?

GEORGES

Choisis.

JEANNINE

Je m'en garderais bien... pas plus que je ne voudrais triompher, même modestement, d'une comparaison en ma faveur.

Oh ! ne te retient pas. Si je ne devais compter que sur ma femme!...

JEANNINE

Est-ce qu'elle te fait payer pension ?

GEORGES

Tu plaisantes ?

JEANNINE

En effet, car c'est plutôt si elle ne te réclamait rien, qu'il n'y aurait pas de quoi rire.

GEORGES

Cartes, Amélie n'a pas la bosse de la générosité...

JEANNINE

Si elle en a d'autres.

GEORGES

Mais pour ce qui regarde exclusivement la maison et son train, elle ne lésine pas.

JEANNINE

Elle te nourrit bien?

GEORGES

Pas mal; seulement, jamais je n'obtiendrai d'elle de quoi payer...

Les cent cinquante francs par mois que le tribunal t'a condamné à me verser pour élever Colette.

GEORGES

Ou le loyer dont j'ai répondu pour ma mère.

JEANNINE

Pauvre femme ! «

GEORGES

Amélie ne peut pas la sentir. Elle dit que nous avons assez de charges comme ça... Evidemment il eût mieux valu qu'elle continuât d'habiter avec nous. Mais la vie commune n'était plus possible.

JEANNINE

Avoue que je fus une belle-fille de meilleure composition.

GEORGES

Sans doute. C'est même ce qui m'a décidé à m'adresser à toi. Tu peux hésiter à m'obliger personnellement, tandis que pour ma mère, avec laquelle tu t'es toujours accordée, qui t'aime sincèrement...

JEANNINE

C'est pour elle que tu as besoin de cinquante louis?

GEORGES

Oui, elle doit quatre termes et la propriétaire la

menace d'expulsion. Il y a déjà des frais d'huissier exorbitants... Il faut absolument en finir avant demain. Tu vois la situation.

JEANMNE

Je la vois et je la trouve fâcheuse... Mais je ne puis rien faire pour y remédier.

GEORGES

Rien?

JEANNINE

Rien.

GEORGES

C'est bon. Je n'insiste pas. Mais il y a un autre service que tu es à même de me rendre. J'ai vu tout à l'heure, arrêtée devant ta porte, la voiture de M. Brochard. Je le rencontre souvent, d'ailleurs, conduisant son automobile.

JEANNINE

Souvent? tu m'étonnes...

GEORGES

C'est un homme qui semble beaucoup s'intéresser aux progrès de l'automobilisme. Il est intelligent. On dit qu'il a fait une grosse fortune dans les produits chimiques.

JEANNINE

Je n'en sais rien.

GEORGES

Qui donc, cependant, le saurait mieux que toi ?

JEANNINE

Sa famille.

GEORGES

Il n'a que des sœurs.

JEANN1NE

Gomme tu es renseigné! M. Brochard, étant veuf, n'a plus que des sœurs, c'est vrai, mais auxquelles il rend bien l'affection sincère qu'elles ont pour lui.

GEORGES

Peu importe. J'ai pensé que M. Brochard consentirait probablement à mettre de l'argent dans une affaire industrielle de tout repos, comme, par exemple, l'exploitation d'un brevet.

JEANNINE

Le tien.

GEORGES

Le mien, de préférence. Si tu avais le temps de m'écouter, je t'expliquerais les avantages de mon carburateur... mais c'est peut-être M. Brochard luimême que tu fais attendre.,,

JEANNINE

Non, ce n'est pas lui. Je le regrette, mais ce n'est pas lui... Est-ce que tu comptais sur une présentation immédiate?

GEORGES

Ici, non... Il suffirait, d'ailleurs, d'appeler son attention sur mon système... adroitement... Avec un homme comme M. Brochard, je me contenterais d'une adhésion en principe. On verrait après. Tu comprends ?

JEANN1M

Parfaitement. As-tu vu jouer une pièce intitulée La Dupe '.'

GEORGES

Je ne saisis pas le rappert.

JEANNINE

Tu vas saisir. La dupe est une femme séparée d'un mari dans ton genre, par qui elle a été à peu près ruinée. Elle a la faiblesse de le revoir et la faiblesse plus grande de lui venir en aide. Il se moque d'elle et elle n'a que ce qu'elle mérite. Au théâtre, le personnage est sympathique ; dans la vie, il est ridicule. Il serait odieux si je pratiquais le tapage par procuration auquel tu m'invites.

GEORGES

Je t'assure que tu travestis ma pensée. [Insidieusement.) Tu as peut-être tort de...

jeannine, nettement Non. Maintenant, mon petit Georges, je vais te demander la permission de m'habiller, car je suis pressée. [Elle va mettre son chapeau devant la glace.)

GEORGES, s' asseyant.

Je le regrette, parce que je ne t'ai pas encore fait connaître le véritable motif de ma visite.

JEANNINE

Eh! bien, dis vite.

Je n'ai nullement l'intention, crois-le bien,, de m 'immiscer dans ta vie. Tu l'arranges à ta guise;

c'est ton affaire; ça ne me regarde pas... ou du moins ça ne me regarderait pas si tu étais seule en cause. Mais il y a entre nous un lien que le divorce n'a pas tranché... et c'est de ce lien que j'ai le devoir de me préoccuper.

JEANNINE, se retournant.

Qu'est-ce que tout ça signifie?

Georges, posément.

Tout ça signifie, chère amie, que je désire soustraire Colette à une influence et à un milieu qui ne lui conviennent pas.

JEANNINE

Ah!... ça, c'est drôle ! C'est même d'un comique impayable. Il y a une demi-heure que tu es ici, que nous causons; tu ne m'as même pas demandé des nouvelles de ta fille... et tout d'un coup, comme ça, parce que je refuse de prêter la main à tes petits trafics, tu fais valoir tes droits sur Colette? Sois donc sérieux une bonne fois.

GEORGES

Je vais l'être. Si j'ai eu des torts, il n'est pas trop tard pour les réparer, et je te répète que je ne suis venu que pour ça.

JEANNINE, étant son chapeau.

Au fait, puisque l'occasion d'une explication se présente, autant que nous l'ayons tout de suite et une fois pour toutes. Que ta conscience se réveille, avec le sentiment de ta responsabilité, je veux encore l'admettre. Laisse-moi seulement m'étonner que

cette effusion se produise au bout de quatre ans... car enfin, il y a quatre ans que dure la situation à laquelle tu trouves à redire subitement.

GEORGES

Elle n'avait pas naguère les mêmes inconvénients que maintenant. Colette vient d'avoir onze ans...

JEANNINE

Dix. Tu ne sais même pas l'âge exact de ta fille ! Et comment le saurais-tu? Combien de fois t'a-t-elle vu depuis notre divorce ? En moyenne trois fois par an, bien que je la fasse conduire tous les mois régulièrement auprès de sa grand'mère, chez qui tu devrais la rencontrer.

GEORGES

Est-ce de ma faute si mes occupations ne me permettent pas toujours d'être là?

JEANNINE

Oui, le pain de ta fille à gagner. Il est logique, en effet, que nous parlions de tes devoirs, en même temps que de tes droits.

GEORGES

Nous en reparlerons tout à l'heure. Je reprends. Colette vient d'avoir dix ans. Il est temps de donner à sa jeunesse, les maîtres et les exemples que son enfance n'a pas eus. Puisque tu ne sauves même pas les apparences en la mettant en pension; puisqu'elle reste ici, auprès de toi et d'un père d'emprunt mal déguisé sous le nom de tuteur; je suis fondé à revendiquer, au besoin devant le tribunal, l'exercice d'une autorité qu'il m'a provisoirement retirée.

JEANNINE

Tu n'es pas conséquent avec toi-même. La pension de Colette, il aurait fallu toujours la payer. Comme c'est un soin dont tu t'affranchis, j'en dois conclure que tu n'aurais pas trouvé mauvais, dans ce cas, que j'eusse recours à quelqu'un.

GEORGES

Encore une fois, tout ça va changer. Mais j'espère ne pas avoir à demander la revision d'un jugement dont tu as cessé de mériter les bénéfices. Tes avances te seront remboursées intégralement.

JEANNINE

Il faut le voir pour le croire ! . . .

GEORGES

Je ne plaisante plus. Libre à toi de n'envisager que la question d'argent : je regarde plus haut.

JEANNINE

Voilà déjà du changement, en effet. Aurais-tu donc l'intention de me reprendre ma fille pour en orner ton nouvel intérieur ? Mais elle ne sera pas une charge moins lourde que ta mère.

GEORGES

Je m'arrangerai pour que maman et Colette vivent ensemble... Ou bien je mettrai Colette en pension.

JEANNINE

J'aime mieux ça, car enfin, c'est à peine si elle te connaît... de vue.

Elle connaît davantage M. Brochard, c'est certain.

JEÀNNINE

Mais parfaitement. Il a fait pour elle tout ce que tu n'as pas fait ; il a été pour elle tout ce que tu n'as pas été. C'est à lui qu'elle doit le meilleur de son enfance. Il s'est appliqué, ,n'y étant point forcé, à rendre heureuse et facile une existence dont toi, l'auteur léger, tu te désintéressais... Et tu n'es même pas jaloux de lui. Tu songes surtout à tirer parti de son affection pour Colette, qui a grandi sous ses yeux et qu'il considère un peu comme sa fille adoptive. Si je te disais qu'il ne tient qu'à moi qu'elle le soit réellement ?

Georges, sévère.

Tu es impardonnable, ayant l'occasion de régulariser ta situation, de ne point le faire.

JEANNINE

A la bonne heure ! Il est tout naturel que toi qui t'es remarié, qui as fondé une nouvelle famille, nécessairement hostile à l'ancienne, tu ne comprennes pas que j'hésite à gratifier Colette d'un beau-père dont la sollicitude pourrait se démentir en devenant une obligation. M. Brochard serait-il le premier dont le mariage dénaturerait les sentiments au lieu de les affermir? De pareils scrupules te semblent absurdes, n'est-ce pas ? Car enfin, quoi que fasse cet homme, il lui sera toujours facile de se montrer plus généreux que toi. Quant à ton rappel aux convenances, je le trouve délicieux. L'hypocrisie sociale a l'interprète qu'elle mérite. Nous savons, en effet, que le monde est indulgent à beaucoup de femmes

mariées qui ont un amant. Moi, j'ai attendu, pour en prendre un, que le divorce m'eût émancipée... Est-ce par là que ma situation est irrégulière?

GEORGES

Tu joues sur les mots. Encore une fois, ta conduite...

JEANNINE

Oh ! tu peux dire mon inconduite, va... Tu y es autorisé par la mairie et par l'Eglise, qui font de toi un honnête homme et qui n'admettent pas que je puisse être une honnête femme, en me passant d'elles. Cependant, voyons, les formalités du mariage n'ont jamais constitué un brevet de moralité, et la preuve, c'est qu'il y a autant d'honnêtes femmes hors du mariage, qu'il y en a de légères dedans.

GEORGES

J'allais dire, lorsque tu m'as interrompu que ta conduite n'est pas de mon goût, uniquement parce que j'y vois un danger pour Colette, laquelle, tu l'oublies trop, porte mon nom.

JEANNINE

Ce nom-là, es-tu sûr que Colette ne sera pas d'autant plus ravie de le perdre, en se mariant, que tu l'auras compromis davantage ?

GEORGES

En se mariant... voilà justement où je voulais en venir. Les scrupules que tu invoquais tout à l'heure ne s'opposent pas, je présume, à ce que M. Brochard assure ton avenir et peut-être aussi celui de... sa fille adoptive.

El quand cela serait ? Je devrais me féliciter qu'un autre s'inquiète de ce qui t'a toujours été indifférent.

GEORGES

Fort bien. Vous serez don,c un jour, toi, riche, et ta fille dotée. Crois-tu qu'un prétendant, s'il s'en présente un à la main de Colette, ne remontera pas à la source de cette fortune ?

JEANNINE

Oui, pour s'y désaltérer. A cet égard je suis bien tranquille. Les jeunes gens d'à-présent s'informent plutôt du chiffre de l'apport que de sa provenance. Ils comprennent enfin qu'il en est de la dot des jeunes filles comme de l'argent d'une aumône, qui n'a pas plus d'odeur pour celui qui la demande que pour celui qui la fait. L'essentiel est que Colette, par les qualités qu'elle acquerra, mérite d'être recherchée pour elle-même. Eh bien ! en dépit de tes craintes, j'ai conscience d'être plus digne que toi de cette préparation. Le foyer est partout où l'enfant se sent aimé, instruit et respecté. Les idées ont marché depuis que l'on enfermait la femme dans ce dilemme stupide : ménagère ou courtisane. Entre la vertu de l'une et la galanterie de l'autre, qui dépendent des circonstances, le plus souvent, il y a des degrés. Les femmes qui n'en ont comme moi descendu qu'un, sont légion. Elles forment, en quelque sorte, un tiers état. Ce tiers état, qu'a-t~il été jusqu'ici, dans l'ordre moral ? Rien. Que veut-il être ? Quelque chose.

GEORGES, à mi-voix.

Quelque chose de propre !

Ça, c'est une impertinence inutile, car tu ne peux juger de cette propf eté-là que comme un aveugle des couleurs.

GEORGES

Tu as perdu le sens moral, ma parole !

JEANNINE

Et c'est toi qui me le rapportes î Ah ! ça, voudrais-tu me dire quelle différence il y a entre un homme comme toi et le Monsieur qui abandonne une femme irréprochable, avec l'enfant qu'il a d'elle ? T'es-tu demandé ce que nous allions devenir, sans ressources, le jugement prononcé soi-disant à mon profit, ayant tout prévu, excepté ton insolvabilité ? Chez toi, le soir, les pieds sur les chenets, auprès de ta paisible femme, tu n'as jamais pensé aux êtres que tu avais perdus dans la vie, comme dans une forêt... Loin de là, c'est toi, aujourd'hui, qui trouves honteuse, immorale, l'assistance que je reçois d'un brave homme qui m'aime et que j'aime... Allons donc ! Le déshonneur pour moi commencerait seulement à l'ingratitude. Or, M. Brochard a raison d'avoir en moi une confiance absolue, car je lui suis aussi fidèle que je le fus à toi-même, jusqu'au jour de notre divorce. Tu souris, tu ne me crois pas... C'est donc que tu m'estimes encore, autrement tu n'essaieras pas de m'?vilir, pour me rabaisser jusqu'à ton niveau !

GEORGES

Enfin, nous verrons lorsque Colette aura IVîgc et le droit de peser nos torts réciproques...

JEANNlM

Lequel elle méprisera, de moi qui suis entretenue par M. Brochard, ou de toi qui es entrehnu par ta femme. Soit !

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