L. Domergue. La Région de Batna, Batna, 1890, p. 35 et suiv
Am. Milvoy. Ville romaine de Thamugas ( Discours de réception a la Société des Antiquaires de Picardie), Amiens, 1890.
(1) Cf. une lettre de M. R. Cagnat à M. Mowatrelativement à ce recueil autographe, dans le Bulletin épigraphique, 1886, p. 232 et suiv. La partie du volume relative à Tim~ gad contient les dessins d’un grand nombre
d’inscriptions publiées par L. Renier ou même inédites, avec l’indication de l’endroit où elles étaient en 1852, le plan des fouilles exécutées dans une église byzantine et la reproduction de quelques morceaux de sculpture.
Fig. i. — Entrée du Forum. (Photographie de M. Nordein).
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Nous avons déjà rappelé en deux mots, dans notre Introduction, comment procédaient les Romains quand ils voulaient établir une colonie, surtout une colonie militaire. Dès qu’ils avaient choisi l’emplacement de la ville future, ils traçaient deux lignes, l’une tirée exactement du Sud au Nord, appelée cardo maximus , l’autre de l’Est à l’Ouest, nommée decumanus maximus (l), qui se coupaient au point central du territoire ; le cardo maximus et le decumanus maximus étaient appelés à devenir les deux grandes rues de la cité, celles qui aboutissaient aux portes principales; leur point d’intersection
(l) Frontin, De limit. (dans les Gromatici ( ibid ., p. 108 et 1 1 1) ; De limit. const. (ibid.,
de Lachmann, I, p. 27); Hygin, De limit. p. 166 et 167); Sic. Flac. (ibid., p. 153).
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fournissait remplacement du forum (l). Il est donc naturel de commencer l’étude des ruines de Thamugadi par celle de la place qui en formait le centre, et qui en fut, pendant toute la durée de son existence, le plus bel ornement.
Le forum de Timgad, avec tous les bâtiments qui l’entouraient, formerait sensiblement un rectangle, mesurant une centaine de mètres du plus grand côté et une soixantaine du plus petit, s’il n’était entamé à l’angle nord-est par une échancrure qui en détache un carré de 24 mètres de côté.
Chacune de ses faces regarde exactement un des points cardinaux — ce que nous avons dit du mode de fondation des colonies permet de comprendre aisément le motif de cette disposition. Celle qui longe la voie reproduite sur la planche II, c’est-à-dire le decumanns maximus de la ville, est tournée vers le Nord ; celle qui lui est opposée et qui la sépare du théâtre, vers le Sud. C’est par la première qu’il faut aborder l’examen du forum ; car c’était là que s’ouvrait l’entrée principale.
A chaque extrémité de cette face, et se faisant pendant l’une à l’autre, on remarque deux fontaines à peu près pareilles.
Celle qui forme l’angle nord-ouest se compose d’une cuve rectangulaire de 2 mètres de longueur sur 1 mètre de largeur, appuyée contre un mur plus élevé qui constitue la partie postérieure; la cuve n’est point faite d’une seule pièce, mais bien de trois grandes dalles qui sont engagées l'une dans l’autre. Le bord en est profondément usé, ainsi qu’on peut le voir sur la figure 2, par le frottement des cruches qui servaient à y puiser, peut-être aussi par le cou des animaux qui y venaient boire. Au fond, on distingue deux cavités circulaires, percées de trous, destinées à l’écoulement de l’eau, qui se rendait de là à l’égoût.
Le mur postérieur est décoré de deux pilastres, simplement
(1) Voir à ce sujet tous les Manuels d’An- I, p. 169, et un article de M. Humbert dans tiquités romaines, par exemple Marquardt, le Dictionnaire des Antiquités grecques et ro- Organisation de l’empire romain (trad. franc.), maines de M. Saglio, s. v. Colonia.
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ornés mais assez élégants ; on ne trouve dans tout le corps de la fontaine aucune trace d’ouverture par où l’eau ait pu s’échapper, ni aucun trou de scellement qui permette de croire qu’un mascaron y ait jamais été appliqué; il n’y a aucune similitude entre cette fontaine et celles, par exemple, qui se voient encore dans les rues de Pompéi. On doit penser que la partie existante aujourd’hui formait un soubassement dont le couronnement était constitué par quelque motif en bronze ou en marbre. L’eau était amenée par une conduite, dont il existe encore des restes sur la face occidentale du forum, le
Fig. 2. — Fontaine à l’angle du Forum (d’après une photographie de M. Cagnat).
long de la rue dont la fontaine formait le coin(l), au niveau de la partie supérieure des pilastres ; la force ascensionnelle qu’elle possédait, descendant des montagnes voisines, permettait de la faire monter par des tuyaux jusqu’à la hauteur nécessitée par la nature du sujet de fontaine que l’on avait choisi, d’où elle retombait dans la cuve. On a trouvé tout à côté une inscription de l’année iç8, portant le nom
(i) Cette conduite est indiquée sur le plan général du forum qui accompagne cette étude.
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de l'empereur Antonin le Pieux et du légat L. Matuccius F uscinus(Ij ; mais il ne semble pas qu’elle fît partie de l’ornementation de ce monument.
La fontaine qui forme l’angle opposé du forum reproduisait à peu près la première, mais le fond en était moins monumental ; elle n’est, point d’ailleurs, aussi bien conservée. Là aussi il faut admettre, ne serait-ce qu’en vue de la symétrie, la présence d’un motif d’ornementation quelconque disposé sur une base. L’eau y arrivait du
Fig. 3. — Fouilles du Decumanus (d’après une photographie du Service des Monuments historiques).
forum par un petit canal qui se divisait en deux branches : l’une allait à la fontaine, l’autre dans les latrines, dont il sera question plus loin1 (2).
Entre les deux fontaines, en bordure du decumanus maximus, s’étendait un portique d’ordre corinthien dont toutes les bases sont
(1) C. I. L., VIII, 17857. La pierre est représentée à la fig. 2, en avant de la fontaine.
(2) Ce type de fontaine n’est point sans
analogie, même en Afrique. Il en existe une tout à fait semblable dans les ruines de Djemila (Cuicul).
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encore à leur place, surmontées de colonnes lisses (fig. 3 ; cf. pl. II). On y accédait de la rue par une marche.
Au fond s’ouvraient toute une suite de petites chambres qui ne peuvent être que des boutiques. On sait, en effet, qu’il y en avait de telles sur les forum des villes romaines ou aux environs immédiats. Rome en fournit un exemple remarquable. « Le forum étant le lieu le plus fréquenté de la ville, dit M. Boissier(l), le commerce naturellement s’y porta ; on prétend que dès l’époque des rois, il était entouré de magasins. Le côté du couchant, opposé au Comitiam, offrait plus d’espace libre ; il fut aussi le premier bâti : on y construisit ce qu’on appela les « boutiques vieilles » (tabernae veteres). Quand le terrain vint à manquer de ce côté, on se transporta de l’autre, sur l’emplacement que le Comitium et la curie laissaient vacant et l’on y éleva des « boutiques nouvelles » ( tabernae novae). Elles devaient contenir, surtout dans les premiers temps, des industries très différentes. L’école où se rendait Virginie quand elle fut saisie par les gens du triumvir Appius était située sur le forum. Lorsque son père fut réduit à la tuer, afin de sauver son honneur, on nous dit qu’il alla prendre un couteau sur l’étal d’un boucher aux « boutiques neuves » . Plus tard, les marchands, chassés du forum par les beaux édifices qu’on y construisait, se réfugièrent dans les environs. Un grand nombre d’entre eux s’établit dans le quartier de la Voie Sacrée. A côté de marchands de fruits et de légumes, on devait y trouver des boutiques plus élégantes, des parfumeurs, des orfèvres, des bijoutiers (2) ». A Timgad, où le forum fut bâti d’un seul coup sur un plan voulu et tracé d’avance, il était difficile que les boutiques des différents corps de métiers y fussent toutes aménagées : on ne leur attribua que deux des côtés de la place, mais, comme le niveau de celle-ci était plus élevé que celui de la voie qui la longeait de plus d’un mètre cinquante, on creusa dans le sous-sol du forum des espaces où les
(1) Promenades archéologiques (éd. 1880), Baumeister, Denkmàler des Klassichen Alter-
p. 21 et suiv. thums, p. 1462.
(2) Cf. sur les boutiques du forum romain :
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marchands purent s’installer. Cette disposition s’explique par le fait que Timgad a été établi sur un terrain en pente dont le forum occupe le point culminant. Il dut en être ainsi dans plus d’une ville bâtie en amphithéâtre; nous savons qu’en Afrique la même particularité existait à Carthage. Saint Augustin nous raconte, en effet(l) qu’un de ses
élèves, Alypius, se promenait un jour en plein midi dans le forum, devant le tribunal, ses tablettes en mains, lorsqu’un voleur muni d’une hache arriva près de lui sans qu’il s’en aperçût et se mit à briser la balustrade qui surplombait la rue des orfèvres ; « en en-
(i) Aug., Confess ., VI, 9, 14: Ante tribunal (in foro) deambulabat solus cumtabulis... cum ecce adolescens quidam..., fur verus, securim clanculo adportans, illo non sentiente , ingressus est ad cancellos plumbeos qui vico argen-
tario desuper praeminent et praecipere plumbum coepit. Sono autem securis audito submurmuraverunt argentan qui subtcr erant et miserunt qui adprehenderent quem forte invenissent .
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tendant le bruit, continue-t-il, les orfèvres qui étaient au-dessous commencèrent à s’émouvoir et envoyèrent des valets pour se saisir de ceux qu’ils rencontreraient. » Il est difficile de ne point se rappeler ce passage de saint Augustin, quand on se trouve en présence de la rue des boutiques à Timgad.
Celles-ci ne sont pas toutes exactement semblables. La boutique n° i, dont nous reproduisons le fac-similé (fig. 4), se compose de deux pièces d’inégale dimension ; la première, celle qui donnait sur la rue, est un peu plus grande que l’autre ; elle communiquait avec la suivante par une petite porte. Dans l’un des montants de cette porte on remarque une niche faite pour recevoir soit une lampe destinée à l’éclairage, soit la statuette de quelque divinité protectrice. Le montant opposé est garni d’un anneau, taillé à même la pierre, comme on en rencontre fréquemment dans les ruines romaines d’Afrique. Il en existe un second, tout à fait pareil, sur la face intérieure du montant de la porte d’entrée. Il sembledonc que la première chambre fut une sorte de pièce d’attente, où les clients attachaient leurs montures, pendant qu’ils faisaient leurs achats, le marchand se tenant dans la pièce du fond. Un détail confirme encore cette conclusion ; on a rencontré, au cours des fouilles, dans la chambre du devant, une petite auge que l’on a laissée en place. La boutique n° 2 est semblable à la précédente, sauf qu’il n’y a pas de niche dans le mur ; dans la pièce d’entrée, on y remarque aussi un anneau pour les bêtes de somme. Je n’en ai pas vu dans la boutique n° 3, mais, là encore, on a découvert une auge. La boutique n° 4 ne donne lieu à aucune observation.
Ces quatre boutiques bâties en dehors du forum constituaient peut-être le rez-de-chaussée d’une maison dont le premier étage était au même niveau que le sol de la place publique; rien, cependant, ne permet d’affirmer qu’il y ait eu une communication directe entre les magasins et l’étage supérieur.
A la suite de cet ensemble est un passage dallé qui le sépare
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des boutiques suivantes. On aperçoit encore, au fond, les restes d’un escalier de pierre. La muraille où il s’appuie est celle d’un fort joli
édifice du forum — dont nous parlerons plus bas — qui était revêtu intérieurement de plaques de marbre. L’une d’elles est encore en place, précisément à l’endroit où l’escalier aboutit aujourd’hui ; cela prouve qu’il n’y avait pas de porte de ce côté ; il faut donc supposer que cet escalier donnait accès à l’étage supérieur des boutiques, ou, plutôt sur les terrasses du forum, à l’ang le nord-ouest.
Fig. s- — Boutique voûtée (d’après une photographie de M. Cagnat).
Les trois boutiques qui viennent ensuite, nos ç, 6 et 7, étaient elles aussi composées de deux chambres ; mais celles de derrière, s’étendant sous le forum, sont voûtées. Les voûtes sont formées, comme il arrive généralement dans les constructions romaines d’Afrique, au moyen de tubes de poterie affectant la forme de bou-
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teilles sans fond, entrées l’une dans l’autre(l). Dans la boutique n° ç, le montant droit de la porte d’entrée porte un anneau semblable à ceux que nous avons signalés plus haut. Nous reproduisons, à la figure f, une de ces boutiques voûtées.
Les magasins 8 et 9, au contraire, ne sont pas divisés intérieurement en deux compartiments ; ils se composent d’une pièce unique, qui en occupe toute la longueur. Dans le magasin 9, on a trouvé un mortier sur une base de pierre.
Les boutiques 10 et 11 forment en réalité un seul ensemble, car il n’existe qu’une porte de communication avec la rue. Les deux pièces du fond présentent des traces de voûtes. Il est probable qu’elles constituaient des caves ou celliers où les marchandises étaient conservées, les deux pièces de devant servant à la vente. Il semble y avoir encore une petite niche pour lampe ou statuette dans le montant de droite de la porte, intérieurement.
De l’autre côté de l’entrée du forum, sur laquelle nous reviendrons plus loin, la colonnade recommence. Là aussi il existait deux boutiques, qui se composent d’une seule chambre assez petite et n’offrent rien de particulier.
La plupart de ces magasins étaient clos sur la rue. On lit encore très nettement sur les montants des portes la trace des verrous et des loquets destinés à les fermer. M. Saladin a donné une restitution de ce mode de fermeture, qui peut s’appliquer à la plupart des ruines d’Afrique et tout particulièrement aux ruines de Timgad(2). Quand il y avait deux chambres se faisant suite, la seconde était également fermée.
Ces boutiques étaient construites en blocage relié par de grosses pierres de taille posées de champ; les murs étaient revêtus d’un crépi qui n’existe plus.
(1) Sur ces tubes et leur usage dans les constructions romaines d’Afrique, voir Saladin, Description des Antiquités de la Régence de Tunis, I, p. 35, fig. 44, et Recherche des
Antiquités dans le Nord de l’Afrique, p. 122, fig. 102.
(2) Description des Antiquités de la Régence de Tunis, I, fig. 229.
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Elles présentent toutes une particularité remarquable. Les pierres de taille portent des caractères, lettres ou chiffres, qui ont attiré l’attention de ceux qui ont déjà écrit sur les ruines de Thamugadi. On distingue nettement une de ces marques, à gauche de la porte sur notre figure n° 4. Wilmanns y a vu des marques d’appareillage (l) ; c’est aussi l’opinion de M. Milvoy(2). M. Poulie, au contraire, dit que ces petites inscriptions « indiquaient probablement des numéros d’ordre, et ne semblent pas avoir été des marques des tailleurs de pierre (3)». L’examen minutieux de ces caractères permet, croyons-nous, de trancher la question. En voici le relevé exact en commençant par la droite :
Boutique n° 1.
Boutique n° 2.
Boutique n° 3 .
Boutique n° 4.
Passage.
Boutiques nos ç et 6.
Boutique n° 7.
Boutique n° 8.
Boutique n° 9.
Boutique nos 10-1 1 .
V P 1 I (sur trois pierres différentes)
VS
V P I 1 I I D 1 I (sur deux pierres différentes)
VI (sur deux pierres)