‹ Timgad, une cité africaine sous l'empire romainChapitre 6 sur 47 · VII > IIII · texte numérisé non relu

VII > IIII

VII P II (sur deux pierres différentes)

vi pi du

(2) Ville romaine de Thamugas, p. 7.

(3) Recueil de Constant ine, XXIII, p. 243.

LE FORUM

On remarquera tout d’abord que ces marques se composent de deux éléments: de chiffres qui varient de V à V 1 1 1 1 et de lettres ou signes, P, D, >, dont la signification ne saurait être établie; c’est ce qui a lieu, d’ailleurs, pour les inscriptions de cette

espèce, dont la clef nous échappe forcément1 étant, de sa nature, toute conventionnelle. Les chiffres ne sofft pas disposés en progression constante depuis la boutique n° i jusqu’à la boutique n° io-ii; cette considération empêche de les regarder comme des numéros d’ordre destinés à distinguer chaque boutique de la suivante; d’autant plus qu’ils étaient cachés par la maçonnerie ou par l’enduit.

D’autre part, les mêmes chiffres sont répétés sur des pierres dont les dimensions sont différentes — ainsi la marque VS existe sur deux blocsqui mesurent l’un 0,60 X o,$2X 0,32, l’autre 0,60 x o,$2X 0,98, et la marque VUS, sur deux blocs qui cubent le premier 0,60 X 0,3 $ X 1 ,02, le second 0,60 x 0,3 ç x 0,72 — ; tandis que des pierres de même dimension ou à peu près portent des marques différentes — par exemple on lit VI D II sur un bloc de 0,60 X 0,33 x 1,20 et V P 1 1 1 1 D II sur un autre de 0,60 x 0,36 x 1 , 1 $ . Il paraît donc assuré que ces inscriptions n’ont aucun rapport avec la dimension des matériaux employés.

On doit y reconnaître des marques destinées à indiquer soit la partie de la carrière d’où la pierre était extraite, soit le nombre de blocs débités par un contremaître ou un ouvrier, soit toutes ces particularités ensemble et peut-être d’autres encore. En pareil cas il est souvent téméraire de vouloir trop préciser.

Quoi qu’il en soit, on voit que les boutiques de Timgad ne ressemblent pas absolument à celles que l’on connaissait jusqu’ici, notamment à celles que l’on a trouvées à Pompéi(l); les unes sont

(1) On peut regarder comme type de ces boutiques de Pcmpéi celle qui est décrite et dessinée dans l’ouvrage d’Overbeck (Pompai, Ed. 1884, p. 377). Elles se composaient de

trois pièces au rez-de-chaussée, la première occupant la façade sur la rue — c’est là où était établi le comptoir — et la seconde divisée en deux chambres. L’étage supérieur, auquel

simplement des celliers voûtés, les autres des pièces de vente, qui devaient rappeler de très près les logettes des souks arabes actuels.

II est certain que les marchands n’y demeuraient pas, puisque, sauf au-dessus des quatre premières, il n’y a place, nulle part, pour un étage supérieur; ils venaient à leur magasin durant le jour, et le quittaient le soir, la vente finie, pour retourner chez eux, après l’avoir fermé à clef. C’est ce qui se passe encore dans toutes les villes d’Orient.

Fig. 6. — Escalier secondaire du Forum (d’après une photographie du Service des Monuments historiques).

A la suite de la boutique n° 12 on rencontre un escalier de dix marches, divisé en deux par un palier, qui mène au forum, faisant pendant à celui que nous avons signalé plus haut entre les boutiques 4 et ç (fig. 6). 11 n’offrait rien de particulier, sauf d’être jadis fermé par une grille, que l’on devait clore pendant la nuit ou à certains jours. Dans les derniers temps de la période romaine, à la suite

on accédait par un escalier intérieur, était réservé au logement du marchand.

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de quelque détérioration dans le système d’aménagement des eaux de la ville, on creusa à même les marches une rigole pour conduire au ruisseau de la rue l’eau qui coulait le long du portique occidental du forum. Il s’est même formé, de ce fait, sur la paroi du mur de gauche, en montant, un dépôt calcaire considérable.

L’angle occidental du forum, sur la rue, est occupé par une construction tout à fait remarquable. Elle se compose de deux salles consécutives pavées en grandes dalles, la première beaucoup plus considérable que la seconde. Celle-ci était en communication avec la rue qui longe la face ouest du forum; celle-là avait peut-être une entrée spéciale sous le portique des boutiques — mais le fait ne nous paraît pas hors de doute. S’il en était ainsi, il y avait une marche à monter pour y pénétrer. La plus grande des deux pièces mesure 8 mètres de long sur $m$o de large. Au milieu de la face qui longe la rue se voit un bassin orné à droite et à gauche de deux dauphins; le bord antérieur en est élevé de om,2o seulement. L’eau y arrivait du fond, amenée par la conduite qui alimentait la fontaine voisine, dont il a été parlé plus haut; le trop plein s’en échappait par une échancrure ménagée dans un coin et était recueilli par une profonde rigole qui faisait le tour de la pièce (fig. 7). Un grand égout est creusé en arrière de cette rigole, longeant les murs. Ces différentes dispositions indiquent quelle était la nature de la construction; il faut y reconnaître des latrines publiques. On a déblayé une salle presque identique sur le forum de Pompéi, et l’on est d’accord pour lui attribuer cette destination (I); il en a été découvert aussi dans d’autres endroits de la ville, notamment aux Thermes (2). Point n’est besoin d’insister sur la nécessité d’un établissement de cette sorte dans un endroit aussi fréquenté que le forum. Au dessus de l’égout, aujourd’hui béant, étaient disposés autrefois,

(1) Cf. E. Breton, Pompeia, p. 136 (avec près de l’arc de Septime Sévère; le plan en

plan). est quelque peu différent. Voir à ce sujet Re-

(2) Ibid., p. 198. Il convient de rappeler cueil de la Société archéologique de Constantine,

qu’il a été trouvé aussi à Lambèse des latrines 1883-1884 (XXIII), p. 194.

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tout autour de la pièce, des sièges larges de om,6o reposant sur des dalles de pierre, placées de champ, d’environ om,8o de hauteur. Une stalle a été retrouvée en place par les architectes qui ont dirigé les fouilles (I), ce qui a permis de se rendre compte de l’aménagement de l’ensemble. Tous les sièges étaient, dit-on, séparés entre eux par des dauphins en pierre, où les bras pouvaient s’appuyer. Aujourd’hui on ne voit plus que la trace des scellements qui maintenaient chaque dalle accrochée au mur postérieur et au sol; cela suffit néanmoins pour se rendre compte du nombre de sièges qui existaient; nous en

Fig. 7. — Vue des Latrines (d’après une photographie de M. Bauer).

avons compté onze vis-à-vis la fontaine, cinq ou sept sur le mur qui regarde le portique, suivant que l’on admettra la présence ou l’absence de porte de ce côté, deux à droite et à gauche, du bassin et cinq sur le mur oriental; au total environ 2$ sièges. Ajoutons que,

(1) Milvoy, Ville romaine de Thamugas, p. 7.

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lS

dans le dallage, au pied de ces sièges, étaient creusées de petites rigoles dont la pente était dirigée vers le bord intérieur des fosses et qui étaient destinées à y conduire les urines.

Grâce à cet ensemble de dispositions, la propreté de la salle ne laissait rien à désirer. La rigole, creusée dans le sol, qui en faisait le tour recueillait toutes les matières liquides, et celles-ci étaient entraînées sans cesse à l’égout par l’eau que déversait le trop plein constant du bassin; le pavement en grandes dalles permettait, d’autre part, des lavages fréquents et abondants.

Il est impossible de préciser la destination de la petite chambre qui faisait suite à cette salle de commodité et qui lui servait d’entrée par la rue latérale qui mène à la basilique. Elle était peut-être simplement faite pour empêcher l’accès direct du dehors dans les latrines et, par suite, pour dissimuler aux regards des passants, grâce à ses deux portes qui ne s’ouvraient pas ensemble, un spectacle que l’on a l’habitude de cacher. A Pompéi on était arrivé au même résultat en arrêtant la vue par deux murs parallèles contrariés.

Il nous faut maintenant pénétrer dans le forum lui-même, qui est un des ensembles les mieux conservés et les plus flatteurs à l’œil qui existent. On ne connaît encore que fort peu d’exemples de forum provinciaux. La raison en est surtout que dans les pays où les antiquités sont le plus étudiées, en Italie et en France par exemple, des villes modernes ont succédé aux villes antiques; la grande place de la cité n’ayant jamais cessé d’être utilisée, elle s’est transformée avec les besoins et les croyances des habitants et il ne reste souvent plus trace de ce qu’elle était à l’époque romaine. Quand, au contraire, les villes sont tombées sur place, ce qui s’est passé en Asie et en Afrique, leur déblaiement nécessite des dépenses considérables que l’on hésite d’autant plus à faire, que les pays sont généralement déserts ou peu hospitaliers. Les principaux forum que l’on a déblayés dans leur ensemble ou étudiés sont, à notre connaissance, outre le forum romain, type de tous les forum de province, celui de Pompéi, qui malheureusement était en réparation au moment où la ville a été

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ensevelie, celui de Veleia «, celui de Chesters (Cilurnum), dans le Northumberland, celui de Silchester (3) (Calleva), à $o milles environ de Londres vers l’Ouest, et celui de Lambèse 1 2 * (4) ; les seuls qui se rapprochent de celui de Timgad soit par le plan, soit par la conservation des différentes parties, sont celui de Pompéi, de Silchester et surtout celui de Veleia, avec lesquels nous serons amenés à faire quelques comparaisons.

Le forum était le centre de la vie publique dans l’antiquité; c’est là qu’on se donnait rendez-vous pour traiter toutes les questions qui intéressaient la cité et les particuliers, pour discuter les intérêts publics, pour rendre la justice, pour régler les affaires d’argent; c’est là que les oisifs se réunissaient pour flâner, les curieux pour apprendre les nouvelles du jour. Aussi avait-on pris l’habitude d’y grouper tous les édifices appropriés à ces différents besoins. Vitruve en a dressé la liste (5) : basiliques pour les commerçants et les juges, trésor de la cité, prison, curie où se tenaient les séances du Conseil municipal, boutiques pour les changeurs. Le déblaiement des ruines de Pompéi nous a appris qu’il existait parfois sur le forum d’autres constructions encore (temples, tribunaux, chambres pour les poids publics, etc.). Tous ces monuments étaient disposés autour d’une grande place entourée de colonnades où les citoyens trouvaient un refuge contre la chaleur du jour, comme aussi contre les intempéries.

II est inutile de dire que le forum de Timgad, bâti sur un plan bien arrêté, à une époque où les dispositions des forum étaient fixées depuis longtemps, contient tous les éléments que nous venons de signaler; nous les y rencontrerons successivement.

La forme et la dimension de l’ensemble étaient réglées par l’usage : « Les forum grecs, dit Vitruve (6), sont carrés, avec de

(1) Antolini, Le Rovine di Veleia, (2e édition) 1831, p. 20; cf 42 et suiv.

(2) L ’ Archaeologia (XLVI, p. 1 et suiv.)

contient une description de ce forum accom¬

pagnée d’un plan.

(3) Ibid., p. 349 et suiv.

(4) Recueil de la Société de Constantine, 1883 1884 (XXIII), p. 199.

(5) De Architectura, V, 1 et 2.

(6) Ibid., V, 1.

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larges et doubles portiques tout autour ; des colonnes nombreuses soutiennent des architraves de pierre ou de marbre avec des galeries au-dessus. En Italie, on n’a pas adopté les mêmes proportions, parce que de nos ancêtres est venue jusqu’à nous la coutume de donner dans ces places des jeux de gladiateurs; or ces spectacles exigent des entre-colonnements plus larges. Il faut aussi que, tout autour de ces places, il y ait des boutiques de changeurs, sous les

Fig. 8. — Détails de la porte d’entrée du Forum (d’après une photographie de M. Cagnat).

portiques... Il importe que la grandeur des places publiques soit proportionnée au nombre des habitants de la ville; trop petites elles ne pourraient servir à l’usage qu’on se propose ; trop grandes, le peuple y semblerait perdu. Pour en déterminer la largeur, on divise la longueur en trois parties et on lui en donne deux. Cette forme oblongue offrira plus de commodité pour les spectacles. »

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Les mesures que nous avons données plus haut prouvent que F on s’était conformé à cette dernière règle, en traçant le forum de Timgad; la largeur correspond à peu près aux deux tiers de la longueur.

L’entrée principale faisait face au centre de la place; elle s’ouvrait sur le decumanus maximus, entre la boutique n° 1 1 et la boutique n° 1 2, par une porte monumentale tout à fait semblable comme disposition et comme style à la porte triomphale du Nord, que nous étudierons plus bas. Les montants en étaient ornés chacun d’une colonne lisse engagée et d’un pilastre. Le chapiteau est d’ordre corinthien; nous en donnons un dessin à la page précédente (fig. 8). La vue de cette entrée, dans son état actuel, figure en tête du chapitre.

Trois marches conduisaient à une petite plate-forme où l’on accédait également par deux portes latérales voûtées faisant suite au portique. Une nouvelle porte, plus étroite, formée par le prolongement du mur des boutiques, menait de ce porche au forum même par un escalier, coupé de paliers de repos. Sur ces paliers, pour dégager d’autant la place supérieure, aussi bien que pour les orner, on avait disposé des bases honorifiques avec des statues ; deux sont consacrées à la Victoire (l), d’autres à des empereurs, par exemple à l’empereur Maxence (2), d’autres enfin à des personnages illustres bienfaiteurs de la colonie (3). Les parois de cette montée étaient recouvertes de plaques de marbre et de revêtements en stuc ; des débris en ont été recueillis en grand nombre au cours des fouilles. On n’a pas retrouvé, par contre, l’inscription qui, suivant toute vrai semblance, figurait sur la porte d’entrée elle-même.

Quand on a gravi les dix marches qui constituent cet escalier on se trouve dans le forum, dont les portiques s’étendent de chaque côté. Nous négligerons, pour commencer, toute la partie droite de la place et nous étudierons d’abord la portion gauche.

(2) Ibid., 17886.

(3) Ibid., 17890.

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Si l’on suit le portique en se dirigeant vers la basilique on rencontre à sa gauche trois salles, d’inégale grandeur; entre la première et la seconde est aménagé l’escalier, qui débouche dans la rue, près des latrines et que nous avons reproduit à la figure 6. La disposition des deux premières de ces salles, dont le type se répète sur les autres faces du forum, mérite particulièrement l’attention.

C’étaient en réalité des logettes complètement ouvertes sur le portique ; deux colonnes élevées sur la façade la partageaient à peu près en trois parties égales ; ces colonnes étaient reliées aux pilastres des murs latéraux par des balustrades, dont on voit encore très nettement la trace creusée dans la base et même dans le fût jusqu’à une certaine hauteur. En réalité on ne pouvait pénétrer dans ces pièces que par l’espace laissé libre au milieu par l’écartement des colonnes. Quelquefois même ce passage était fermé par une grille mobile; il n’en était pas ainsi pour les trois salles qui séparent l’entrée du forum de la basilique, ce qui indique que l’usage auquel elles étaient destinées — et qui nous échappe — n’exigeait pas cette précaution. En avant du mur qui séparait ces logettes ou même des balustrades qui en formaient la clôture, on avait disposé des bases honorifiques avec statues : c’était un ornement de plus pour le portique.

La troisième salle, qui n’a, comme largeur, que celle du portique, n’était point décorée de colonnes. A l’époque de Dioclétien, on y disposa, juste au milieu de l’entrée, un grand piédestal portant une inscription au César Galère; ce détail, rapproché de l’absence de colonnes et de l’exiguïté de la salle, permet de croire qu’elle n’a jamais servi au même usage que les voisines, même avant que l’accès en fût obstrué par une statue, et qu’elle formait simplement le fond de la galerie.

En face la première boutique, on distingue, tracée au martelage sur le pavé du portique, une « table de jeu » dont l’inscription a été déjà plusieurs fois publiée Nous en donnons ci-dessous un

i. Poinssot, Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 1884, p. 92 (d’après

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dessin (fig. 9). Au centre on voit un vase d’où sort une plante ; audessus est un oiseau, au-dessous un rameau, le tout grossièrement exécuté. De chaque côté se lisent les mots :

VENARI LAVAPvI LVDERE RIDERE OCC EST V1VERE

A gauche, on a gravé de bas en haut le mot: QVIEVER et audessous, à l’envers: OC ANAS.

Fig. 9. — Table de jeu au Forum (d’après une photographie de M. Cagnat).

On possède déjà un grand nor elles ont donné lieu à une étude connus ont été rassemblés(l). Elles

la copie de Duthoit) ; Poulie, Rec. de la société de Constantine, 1883-1884 (XXIII), p. 243, n. 54; Eph. epigr., V, 1270; VII, 360 et 756; C. I. L., VIII, (Suppl.), 17938.

(1) Max. Ihm, Rômische Spieltafeln (extrait

ibre de tables du même genre ; récente où tous les exemples renferment toutes, soit six mots

des Bonner Studien Rb. Kekulé gewidmet von seinen Schülern, Berlin, 1890, in-8°, p. 323 et suiv.). Cf. du même, Belle tavole lusorie romane, dans le Bullettino dell’ Instituto archeol., 1891, p. 208 et suiv.

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de six lettres chacun disposés comme ceux que nous avons transcrits plus haut, soit six groupes de six traits rangés de même. Chaque lettre représentait donc une case où le joueur plaçait un pion (caillou, jeton ou menue monnaie). On a supposé que chaque joueur avait à sa disposition la moitié du jeu, c’est-à-dire les trois mots de droite ou les trois mots de gauche, et qu’il y faisait mouvoir ses pions. D’autre part, on peut conclure de certaines des formules qui se lisent sur les tables de cette espèce que, pour ce jeu, on usait de dés ; on avançait sans doute ou bien on reculait suivant le nombre de points qu’on amenait. Mais, ce ne sont là, somme toute, que des hypothèses ; on ne connaît pas au juste, et il est peu probable qu’on connaisse jamais la règle du jeu. Les mots Quiever[unt ) ? et ( H)oc anas étant tracés en dehors du cercle intérieur, à un endroit où jamais aucun mot ne figure sur les tables analogues, on doit penser qu’ils n’ont aucun rapport avec les six mots essentiels. On a émis l’opinion que les mots: oc anas, « ceci est un canard », s’appliquaient à l’oiseau représenté au haut de la table(l) ; il nous paraît bien difficile de l’admettre, cet oiseau ayant un bec pointu, de grandes pattes et le corps allongé, et ne présentant, par suite, aucun des caractères distinctifs du canard. Il y a là encore une nouvelle énigme.

Cette table était disposée tout au bord du portique, de telle sorte que les joueurs pussent s’asseoir commodément sur la première des deux marches par où l’on descendait au pavé du forum.

Un peu à gauche de cette figure, également sur le dallage du portique, au bord, existe un autre jeu tout à fait différent, sur lequel nous reviendrons plus loin quand nous parlerons de la face méridionale du forum.

Si l’on continue à suivre le portique, on arrive, après avoir dépassé un petit escalier par où l’on descendait dans la rue, à un long bâtiment qui ne peut être qu’une basilique. Il suffit, pour s’en

(i) Joh. Schmidt, dans 1 ’Ephemeris epigraphica, Y, 360.

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convaincre, d’en considérer le plan et de le rapprocher des monuments analogues que l’on a reconnus soit sur certains forum, soit même isolément (I). Ce qui distingue, en effet, la basilique païenne, c’est la présence d’une tribune, au fond d’une vaste nef, généralement rectangulaire ; cette nef peut être accompagnée de promenoirs appelés chalcidiques, comme à Veleia(2) 3 ou dans la basilique théorique de Vitruve ou bien en être dépourvue ; la tribune peut être établie contre le mur postérieur, faisant ainsi saillie dans l’édifice comme à Pompéi (4), ou bien être placée dans une abside comme à Otricoli (5) et à la basilique Ulpienne (6) ; mais les caractères généraux de ce genre de construction restent constants. Or ces caractères se retrouvent dans l’édifice dont le plan figure ci-contre.

On y pénétrait de la place par deux portes de deux mètres de large, dont il ne reste plus, comme de tout l’édifice, que la partie inférieure. Les vestiges des gonds sont très apparents; elles s’ouvraient donc et se fermaient à certaines heures. La nef, entièrement dallée, mesurait 38 mètres environ dans sa plus grande longueur sur 20 mètres de largeur, conformément aux règles tracées par Vitruve, suivant lequel « la largeur des basiliques doit être du tiers de leur longueur ou au plus de la moitié » . On n’y a rencontré,

(1) Nous n’avons pas à donner ici la bibliographie de la question ; on se reportera aux dictionnaires d’architecture ou d'archéologie, par exemple à celui de M. Saglio, au mot Basilica.

(2) Antolini, Le rovine di Veleia, p. 22, cf. 45 et suiv.

(3) De architect., Y, 1.

(4) Sur la basilique de Pompéi, voir Mazois, Ruines de Pompéi, 3e partie, p. 36 et suiv., E. Breton, Pompcia, p. 138 et suiv. et Overbeek, Pompeii, p. 142 et suiv.

(5) Guattani, Monumenti antichi, Rome, 1784, in-40, p. 27, pl. 1.

(6) Jordan, Forma urbis Romae, pl. III.

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au cours des fouilles, qu’un seul chapiteau ionique, et aucun fragment de corniches, bref rien ou presque rien des éléments qui devaient entrer dans l’ornementation de l’édifice ; on ne peut donc se prononcer à ce sujet. Il est pourtant un fait certain, c’est que cette basilique n’était pas, comme tant d’autres, divisée intérieurement en trois nefs par deux rangées de colonnes parallèles: non seulement on n’a retrouvé en place aucune base, mais le dallage ne porte pas de traces qui permettent de croire qu’il y en ait jamais eu, ce qui serait certainement arrivé s’il avait existé autrefois une colonnade, les piédestaux de statues qui ornaient jadis la basilique ayant laissé des vestiges parfaitement nets sur le pavement. Il faut admettre, en conséquence, que la couverture de l’édifice était constituée par une charpente apparente d’une quinzaine de mètres de portée.

La partie de la basilique opposée à la tribune se composait de trois petites pièces, dont une en forme d’exèdre. Celle-ci (en A du plan) est encore entourée, à sa partie inférieure, d’une moulure assez soignée. On lit sur le pavement, au fond, la trace d’un soubassement rectangulaire de i mètre 60 sur 2 mètres. La même remarque peut être faite dans les deux pièces voisines, B et C. Il est donc plus que probable qu’il y avait dans chacune de ces niches, élevées de la hauteur d’une marche au-dessus du sol de la basilique, des statues, comme il en existait d’ailleurs sur les deux faces voisines du monument, en a, b , c, d, et e(l) .

En face l’entrée s’ouvraient six chambres dont quatre ont encore leur dallage antique. La chambre D était autrefois fermée par une balustrade dont les trous descellement sont très visibles. Les autres ne paraissent pas avoir été closes. Elles ne prêtent à aucune observation, à l’exception des deux dernières. Le sol de la chambre I est plus élevé que celui de la chambre H qui y donnait accès. Quant à celle-ci, il semble, au premier abord, qu’on dût y pénétrer par la

(1) Il faut cependant ajouter que la place ancienne de la base a n’est pas certaine. Nous

n’oserions pas non plus être entièrement affirmatif au sujet de la base b.

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porte qui est au niveau de la seconde marche de l’escalier, au pied de la tribune ; mais en examinant de près cette porte, on voit sur le seuil la trace très nette d’une base de statue ou d’un soubassement, aujourd’hui disparu, qui en occupe presque toute la largeur; il est donc possible que cette entrée ait été condamnée à une date postérieure et qu’on ait alors accédé dans la chambre H par la chambre G. Le mur qui séparait ces deux chambres est trop ruiné aujourd’hui pour qu’on puisse se prononcer à ce sujet.

Fig. io. — Tribune de la Basilique (d’après une photographie de M. Cagnat).

Quelle était la destination de ces différentes pièces ? C’est ce que rien ne permet de préciser ; on peut y voir soit des magasins pour les commerçants, soit des bureaux réservés aux hommes d’affaires, peut-être l’un et l’autre. Il faut noter cependant que dans la plupart des basiliques que nous connaissons, on ne rencontre

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pas d’annexes de cette sorte, ce ne sont donc pas des compléments nécessaires de l’édifice.

La tribune, le tribunal judicum, pour employer l’expression qui se lit sur certaines inscriptions africaines (l), se compose d’une grande plate-forme au pied de laquelle on accédait par deux marches (fig. i o) ; le stylobate et le pavement de cette plate-forme, qui était peut-être constitué par une mosaïque, ont entièrement disparu. Le fond en était formé par un petit renfoncement, orné de deux colonnes, dont les murs étaient évidemment enduits d’un revêtement de stuc ou couverts de plaques de marbre. De tous ces détails d’ornementation il ne subsiste plus rien aujourd’hui. Du reste cette partie de la basilique, bâtie en petits matériaux, a fortement souffert des injures du temps. C’est ainsi qu’il n’y a plus aucune trace de l’escalier par où l’on montait sur la tribune. On dit qu’on en a retrouvé, au cours des fouilles, quelques restes à gauche, au fond d’un passage qui s’ouvre entre les chambres H, 1 et la tribune; mais ces restes mêmes ont disparu. M. Milvoy les a soigneusement indiqués dans sa notice (2). A cet égard, la basilique de Timgad a l’avantage sur celle de Pompéi (3).

La date approximative où ce monument a été construit est donnée, dans l’état actuel, par la présence en b, c, d et e de quatre piédestaux de statues, qui sont encore, les trois derniers du moins, à leur place primitive. Le premier porte le nom d’Antonin le Pieux (4), le second celui de L. Aelius Caesar, fils d’Hadrien (5), c’est celui dont le dessin figure à la page suivante (fig. iij. On y lit: L. A[e]l[i]o Caes(ari) Divi Hadriani Aug(usti) fd{io), co{n)s{uli) iterum ; d{ecreto) d(ecuriomim ) p(ecunia) p(ublica).

(2) Ville romaine dé Thamugas , p. 8; cf. le plan annexé.

(3) On sait que la nature et la place de

l’escalier de la tribune de Pompéi ont donné

lieu à de nombreuses discussions ; on admet

aujourd’hui qu’il était en bois ; cf. les auteurs cités à la note 4 de la page 22.

(5) Ibid., 17848.

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La présence du mot Divas, sur cette inscription, avant le nom d’Hadrien, nous indique que la base a été élevée postérieurement au décès de cet empereur, c’est-à-dire au io juillet de l’année 138 — L. Aelius Caesar était mort déjà depuis six mois à cette date — ; mais il est probable qu’elle le fut la même année, au moment où Antonin le Pieux s’occupait de faire rendre des honneurs à la mé-

Fig. 11. — Angle sud-est de la boutique (d’après une photographie de M. Cagnat).

moire de son père adoptif et de sa famille(I). En tout cas, il est invraisemblable que le sénat de Timgad ait attendu plusieurs années après la mort de ce personnage, pour lui voter une statue; il n’y avait plus de raison alors pour prendre une telle mesure.

Sur le troisième et sur le quatrième de ces piédestaux figure le nom de Marc Aurèle(2).

(1) On sait en effet, qu’il était d’usage, à l’avènement d’un empereur que l’on élevât des statues à tous ses parents défunts. Cf. Friedlander, Darstellungen aus der Sittenges-

chichte Roms (6e édition), III, p. 262 et les notes.

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De tout cela il faut conclure que la basilique de Timgad était déjà achevée vers l’année 138: elle date donc au moins du règne d’Hadrien, si elle ne remonte pas à celui de Trajan. Il n’est pas impossible, s’il en était ainsi, que les statues de ces empereurs ou de membres de leur famille aient occupé les niches qui faisaient face à la tribune (l) 2.

Pour terminer, nous signalerons, gravé sur le dallage en m, un jeu de marelle, dont nous donnons le dessin ci-contre. Le diamètre du cercle est à peu près de o m. 60. On sait que le sol de la basilique julienne, sur le forum romain, offre de nombreux exemples de figures semblables^. Il fallait bien, à Timgad comme à Rome, que les désœuvrés s’occupassent ; dans les provinces aussi bien que dans la capitale il y avait des gens « assez pervers, comme disait Cicéron pour oser jouer aux dés même au forum » (4L

La basilique occupe tout le côté oriental du forum. Le côté méridional est garni par des logettes analogues à celles que nous avons signalées sur la face septentrionale, mais moins larges et moins profondes (voir le plan du forum, pl. VI).

La première, qui touche à la basilique, formait, en réalité, comme celle qui lui fait pendant au Nord, de l’autre côté du forum (voir p. 19), l’extrémité du portique oriental. Il n’y a rien à signaler à son sujet, si ce n’est une rigole maladroitement taillée à même le pavé, à une époque postérieure, qui recevait l’eau venant de la rue du théâtre et la conduisait, en se continuant tout le long

(1) Cf. C. I. L., VIII, 1273 : exedrae cum statuis domini nostri ; 9064 : exedra cum statua et base. A Veleia, (Antolini, op. cit., p. 22), on a trouvé dans la basilique huit statues impériales qui en ornaient la face opposée à l’entrée.

(2) Boissier, Promenades archéologiques, p.

(3) Phil., II, 23.

(4) Il faut signaler aussi certains trous de scellement qui ont été creusés dans le dallage à différents endroits. Les plus caractéristiques sont ceux qui se remarquent, au nombre de cinq, à trois mètres environ en avant des marches de la tribune, dans l’axe de la niche du fond.

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de la colonnade, parallèlement aux murs de la basilique jusqu’aux latrines, et même, par l’escalier voisin, jusqu’au decumanus maximus. La seconde logette, plus petite encore, n’offre non plus aucune particularité digne de remarque. La suivante était certainement fermée jadis par une grille : on voit encore, sur le dallage, à droite et à gauche, des trous de scellement qui ont dû recevoir des barreaux de fer. La quatrième logette est tout à fait semblable à la seconde.

Chacune de ces pièces était séparée de sa voisine par un massif en terre-plein. M. Milvoy a fort bien expliqué l’utilité de ces massifs : ils formaient contreforts et soutenaient la voie extérieure, qui, située à un niveau plus élevé, courait entre le forum et le théâtre (l). On comprend aisément que, si l’on n’avait pas pris cette précaution, la poussée des terres aurait pu rapidement ébranler la solidité de la muraille méridionale du forum.

Immédiatement après la quatrième logette on rencontre un escalier de cinq marches, par où l’on montait du forum vers le théâtre, puis une suite de trois logettes, identiques à celles que nous avons déjà décrites et offrant absolument les mêmes dispositions ; la seconde seule était fermée jadis par un grillage qui a laissé sur le pavé des traces de son existence.

Il ne nous reste plus à mentionner, avant un petit escalier qui formait l’angle sud-ouest du portique du forum, et qui donnait, lui aussi, accès sur la voie du théâtre, qu’une dernière logette plus vaste et plus ornée que toutes celles dont il a été question jusqu’ici. L’entrée en était décorée de deux colonnes corinthiennes; les bases de ces colonnes ont été retrouvées à leur place. Au fond était aménagé un hémicycle, saillant sur la rue, dont il ne reste plus que la partie inférieure (fig. 12). On doit y voir le soubassement d’une niche cintrée, destinée à recevoir quelque statue divine ou impériale. La face de ce soubassement, qui constitue le milieu du mur

(1) Milvoy, Ville romaine de Thamugas, p. 9.

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postérieur de la logette, est occupée, dans toute sa longueur, par une plaque de pierre entourée de moulures ; on dirait un cadre préparé pour recevoir une inscription ; mais l’inscription manque. Elle ne nous eût pourtant pas été inutile pour déterminer la destination de cet édifice.

Sur le dallage du portique, vis-à-vis l’escalier central qui mène au théâtre, est tracé un jeu semblable à celui dont nous avons déjà signalé l’existence plus haut (p. 21), en nous réservant d’en parler

Fig. 12. — Logette du portique méridional (d’après une photographie de M. Cagnat).

ici plus longuement (fig. 13 et 14). Il se compose d’un certain nombre de trous peu profonds, creusés dans la pierre et disposés assez irrégulièrement les uns par rapport aux autres.

Ce n’est pas la première fois qu’on rencontre des figures de cette espèce : il en existe, à Rome, un grand nombre sur le pavé antique du forum ; et l’on en a trouvé ailleurs encore. C’est ainsi qu’en fouillant la tombe d’un haut personnage du IVe siècle de notre ère, Alfenius Ceionius Julianus Kamenius, à San Donato, près de

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Fogliano, dans les marais Pontins, on constata que la pierre du fond, celle sur laquelle reposait le corps, portait précisément toute une suite de trous disposés de mêrne(l).

On a supposé avec la plus grande vraisemblance que les tables de cette sorte servaient à un jeu de billes. Les trous, en effet, ne sont pas assez profonds pour que des objets plus gros, de-s balles, par exemple, pussent y trouver place et, d’autre part, ils sont trop irrégulièrement disposés pour qu’il faille y voir quelque chose comme les cases d’un damier. Mais la règle même du jeu nous serait tout à fait inconnue, si l’une de ces tables ne présentait pas une particularité remarquable; elle a été publiée par le P. Bruzza(2) 3 et nous la reproduisons ci-dessous (fig. if).

Ce qui caractérise cette figure, c’est la présence, à l’extrémité,

d’un trou isolé accompagné des lettres P F, que l’on explique généralement par Palma Féliciter et que l’on considère en tout cas comme un signe de victoire (4). De là, cette conclusion, à laquelle le P. Bruzza est arrivé, que, pour gagner à ce jeu, il s’agissait de faire rouler sa

CdJ

ou 0

Fig. 15

(1) A. Elter, dans le Bullettino dell’ Instituto, 1884, p. 70 et suiv.

(2) Annali dell’ Instituto, 1877, tav. d’agg. F. G., n° 26.

(3) Marquardt, Dus Privatleben der Rômer,

II, p. 86 1. Voir pour les différentes explications proposées de ces signes, J. -A. Blanchet, Etudes de numismatique, p. 49 et 50.

(4) Bruzza, loc. cit., p. 58.

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bille sur la pierre au milieu de tous les trous, sans qu’elle fût arrêtée par aucun d’eux et de façon à ce qu’elle vînt entrer dans celui qui marquait la fin du jeu à droite. Le point de départ était la raie, quelquefois double, qui se voit à gauche sur toutes les tables de cette nature. Et, en effet, dans les trois exemples que nous avons reproduits, il existe un trou extrême qui peut être considéré comme le but à atteindre. Le jeu était naturellement d’autant plus difficile que le nombre des trous de la table était plus grand et qu’ils étaient plus rapprochés les uns des autres.

L’angle sud-ouest du forum est occupé par un groupe de pièces juxtaposées dont la destination est bien difficile à déterminer. M. Milvoy, qui a présidé au déblaiement du forum, écrit au sujet de cet édifice : « Après cette curie jusqu’à l’angle sud-ouest, se trouve un ensemble de constructions d’un caractère moins pompeux: des piscines ayant conservé leur enduit sous forme de béton s’y

voient encore. Ce ne sont point des thermes, la construction est trop restreinte pour donner place à tous les services que l’on rencontre dans ces sortes de monuments; c’est néanmoins un établissement analogue, mais dans des dispositions rudimentaires(l). » Nous pensons qu’on ne saurait sans se hasarder beaucoup être aussi affirmatif. Aucune de ces pièces ne ressemble à une étuve ; nulle part, on ne peut saisir la trace d’hypocauste. L’existence de piscines ne paraît même pas hors de doute dans l’état actuel ; et on voit mal comment on pénétrait dans toutes ces chambres et comment elles communiquaient les unes avec les autres. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la construction était faite, moitié en briques, moitié en blocage ; et qu’actuellement encore les restes en sont remplis d’une grande quantité de poteries de toute sorte. On peut se deman-

(i) Ville de Thamugas, p. 9.

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der si ce n’étaient pas là plutôt des greniers, des magasins municipaux (l). Mais il serait imprudent de risquer à cet égard une solution précise; car toute cette partie du forum paraît avoir été fortement remaniée à une époque postérieure ; et les remaniements ne sont pas faits pour nous instruire sur la destination primitive de cet ensemble.

Sur le bord du trottoir qui longe cet édifice, on remarque un dessin à la pointe qui ne ressemble en rien aux jeux que nous avons déjà signalés. Il se compose d’un croissant supporté par un pied et accosté de deux petits rectangles assez irréguliers (fig. 16). L’intention de celui qui a gravé cette figure nous échappe.

Nous arrivons maintenant à un des édifices les plus importants du forum, dont on trouvera une vue à la planche VII. Ainsi, qu’on peut le reconnaître en se reportant à cette image et au plan reproduit ci-contre il se compose de deux parties bien distinctes, une sorte de vestibule étroit dans lequel on pénétrait par une grande porte et d’où l’on accédait, par un escalier de quatre marches, à une grande salle carrée. Le seuil de la porte Mètres — ^ d’entrée a conservé le creux des trous où s’enga-

Fig. i7. geaient les gonds. La nature du monument était

donc telle qu’il dût être fermé à certaines heures ou à certains jours.

La chambre principale s’ouvrait sur l’escalier par trois grandes baies que constituaient deux belles colonnes cannelées reliées chacune à un pilastre. De part et d’autre, le passage entre la colonne et le pilastre voisin était jadis fermé par une balustrade, ainsi que le prouvent les traces qui en subsistent aussi bien sur la base de la colonne que sur celle du pilastre; le passage central, entre les deux colonnes, restait seul libre. En avant de chaque

(1) On a trouvé à Benévent (C. I.L., IX, qualifié de horrearius coloniae. Un horrearius

1545), l’épitaphe d’un esclave public, qui est suppose des borrea.

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colonne, on avait disposé une base de statue, destinée à recevoir une image divine ou impériale. Les dés de ces piédestaux avec les inscriptions qui auraient pu nous éclairer sur ce détail, ont disparu.

Quand on a franchi l’entrée du bâtiment indiqué aujourd’hui encore par les deux colonnes cannelées qui ont été redressées sur leurs bases, mais dont on n’a malheureusement pas retrouvé les chapiteaux, on a devant soi une vaste salle, qui mesure environ i$ mètres de longueur sur 8 de largeur; elle est pavée de belles

dalles et offre toutes les apparences d’une construction soignée. Au fond existe une petite plate-forme précédée d’une marche (fig. 18). Le mur qui terminait la pièce de ce côté est décoré à sa partie inférieure d’un soubassement à moulures qui règne sur toute la largeur de la pièce (I). Il ne reste plus qu’un mot à ajouter pour achever la des-

(i) Nous signalerons ici un détail curieux. Il existe dans ce soubassement, à peu près à égale distance des murs latéraux de l’édifice,

deux entailles qui correspondent à des trous de scellement parfaitement visibles sur la marche. L’un des trous conserve même encore

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cription de l’état actuel de l’édifice ; quatre bases de statues, portant des inscriptions, sont encore en place dans l’intérieur; deux sont disposées à l’extrémité de la plate-forme, de chaque côté; les deux autres, qui se font également pendant, s’élèvent à quelques pas en arrière des pilastres de l’entrée.

Les murs étant faits en petits matériaux et non en pierres de taille, il est certain qu’ils étaient autrefois couverts d’enduits ou de placages. Et, en effet, nous disent ceux qui ont assisté aux fouilles, on a recueilli, dans les déblais, des marbres de différentes couleurs; le marbre gris veiné y dominait; il y était tellement abondant qu’on en retira un plein tombereau ô). Les fragments de ces plaques de revêtement que nous avons eues entre les mains mesuraient deux centimètres d’épaisseur. 11 nous a semblé intéressant de les soumettre à l’examen de personnes compétentes pour déterminer la nature du marbre et, par suite, sa provenance. Nous sommes arrivés ainsi à la conclusion que l’on avait utilisé pour la décoration de cet édifice un calcaire saccharoïde commun, semblable à celui que l’on trouve dans plusieurs endroits de l’Algérie, notamment à Filfila, et à Bône(2). Ce marbre suffisait à l’embellissement de Timgad et il avait l’avantage d’être, pour ainsi dire, sous la main de ceux qui avaient à l’employer.

La date de la construction de l’édifice nous est révélée par un détail caractéristique. Nous avons dit quelques lignes plus haut que deux bases de statues se remarquaient au fond de la salle, à droite et à gauche ; elles étaient appuyées contre le soubassement à moulures, qui en garnit toute la partie inférieure. Mais, par une économie de travail et de dépense qui paraît bien mesquine, on s’était évité la peine de prolonger les moulures sur les parties du soubasse-

les restes d’un barreau de fer. On dirait que la plate-forme a été divisée jadis en trois parties par deux balustrades, perpendiculaires au mur du fond de la salle.

(i) Milvoy, Ville romaine de Tbamugas,

(2) Cf. sur ces marbres, Tissot, Géogr. comparée de la province d’Afrique, I, p. 260 et suiv.

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ment que ces bases devaient cacher aux yeux du public : ces moulures s’arrêtent tout net à l’alignement de la base, et la partie unie du soubassement a exactement l’épaisseur de celle-ci (voir la fig. i $). Il en résulte évidemment que ces deux piédestaux entraient dans la décoration primitive du monument et sont contemporains de la construction. Si, donc, nous pouvons fixer la date où ils ont été mis à cette place, nous aurons, par là même, établi celle où l’édifice a été construit; il y a là une conséquence qui n’est pas discutable.

Or, l’une de ces bases de statues, celle de droite porte l’inscription suivante^) :

IMP ’ CAES ' divi NERVAE • F • NER VAE T R A I A N O AVG • GERM • DAC PART • PONT -MAX TRI B • POT • XXIII 1 M P • X V 1 1 1 • CÔS • V I P-PDEC-DEC-P-P-

Imp(eratori) Caes(ari), [Divi] Nervae f(ilio), Nervae Trajano Aug(nsto) Germ(anico) Dac(ico) Part(hico) pont(ifici) max(imo), trib(unicia) pot(estate) XXIII, imp(eratori) XVIII, co(n)s(uli) XVI, p(atri) p(atriae); dec(reto) dec(urionnm) p(ecunia) p(ublica).

Par là nous apprenons que la statue qui s’élevait sur ce piédestal était celle de l’empereur Trajan. On a fait observer au Corpus, avec raison, que, dans cette inscription, le chiffre des puissances tribunices de l’empereur et celui de ses salutations impériales sont erronés, assurément par la faute du graveur, puisque Trajan portait seulement, au jour de sa mort, les titres de tribunicia potestate XXI, impe-

(0 c. I. L., VIII, 2356.

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rator XIII; il est donc impossible de tirer de ces renseignements chronologiques des conclusions sérieuses. Nous remarquerons seulement que Trajan a ici, parmi ses surnoms, le titre de Parîhicus qui lui fut décerné entre le mois d’avril et le mois d’août de l’an i 1 6 et qu’il ne porte pas celui de Divas qu’il reçut à sa mort, en août i 17. Cette dédicace est donc de la fin de 1 16 ou du début de 1 17, c'est-à-dire de la dernière année de son règne.

Nous pouvons avancer, en conséquence, que, à cette date, la partie occidentale du forum était achevée — nous en trouverons, d’ailleurs, la confirmation quand nous étudierons le temple dit de la Victoire — ; elle est à peu près contemporaine de la fondation de la ville.

Le second des piédestaux, celui qui fait pendant à la base dédiée à Trajan, est également fort instructif; il nous apprendra quelle était la destination de cet édifice si soigné: on y lit(l) :

COH ^ U r\. U f| sx

O R D I N I S S A C R C PVBLIC1VS C F PAPI RI A CELER 1 1 V 1 R Q DESIG INLATA RE I PV BL1CAE SVMAA LEG 1 1 V I R PROMS

sishsiTH ex hsiTTi

D N POSVlT IDEM Q D E D I C DEC D

[Con]cord[i]ae \6\rdinis sacr(um). C. Publicius, C. f(ilius), Papiria (tribu), Celer diaimvir q(uinquennalis) desig(natus) inlata reipublicae siimma leg(itima) duumvir(atus) , promissis sestertium II II milibus (num-

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mnm), ex sestertium //// milibus quingentis n(ummis) posait , idemq(ue) dedic(avit) ; dec(reto) d(ecurionum) .

La déesse à qui cette base est dédiée est la « Concorde du conseil des décurions », c’est-à-dire une déesse toute particulière, toute locale. Si l’on avait élevé à cette place d’honneur, en face de l’image du fondateur de Timgad, la statue non pas d’un des grands dieux de l’Olympe romain, non pas du génie de la cité, mais celle de la divinité protectrice du conseil municipal, c’est assurément que le Conseil se réunissait dans cet édifice, sous les yeux mêmes de sa divinité tutélaire(l). Nous sommes amenés par là à reconnaître dans cette construction la curie de la colonie.

On remarquera que tous les détails que nous avons signalés concordent merveilleusement avec cette attribution. La curie devait être un édifice soigné et élégant; or celui-ci est le plus somptueux de ceux que nous ayons encore décrits. Elle devait, d’après les données de certaines inscriptions africaines (2), rappeler, dans sa disposition générale, la forme d’un temple; or, ici, nous nous trouvons en présence d’une sorte de cella précédée d’une colonnade et d’un escalier. Enfin, il est naturel de supposer que la salle de réunion du conseil municipal était close, afin qu’il fût possible d'assurer aux décurions le calme nécessaire pour débattre les intérêts de la cité et même le secret de leurs délibérations, en cas de besoin ; or, nous l’avons noté plus haut, la curie de Timgad présente les traces d’une porte d’entrée solidement établie. Il n’y a donc aucune raison de douter que ce bel édifice soit véritablement f « hôtel de ville » de Thamugadi.

(1) De même à Ain-Hedja ( C.I . L., VIII, 1548) un généreux donateur « statuant Genii curiae ex sestertium quatuor m(ilibus) n(ummum) in curia posait. »

(2) Ibid., 757 (à Henchir-el-Charoub) ...

aedem curialem Concordiae et tabularium et ponderarium civitas Galitana a solo .

fecit; Ibid., 11824 C1 Mactar) : Ordinis in templo delectus ab ordine sedi ; Ibid., 14436 (à Henchir-el-Faouar) : aedem sive curiam ; Ibid., 18328 (au forum de Lambèse) : curia igitur ordinis quant majores nostri merito templum ejusdem ordinis vocitari voluerunt.

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