Timon d'Athènes
L'action commence à Athènes et finit dans une forêt peu éloignée de cette ville.
Deux grands poètes dramatiques, Shaksperc et Molière, ont traité le sujet du Misanthrope. Mais la pièce de Shakspere a eu un sort Lien différent de celle de Molière; peu de lecteurs, même parmi ceux qui admirent le plus l'Eschyle anglais, connaissent son Timon d'Athènes, tandis que tous les lecteurs du Ménandre français savent par cœur les heaux vers de son jfloi&pte.
Cet incognito gardé jusqu'ici par le drame anglais tient à plusieurs causes, mais surtout, je crois, à son extrême longueur.
Dans l'imitation qu'on va lire, j'ai élagué tout ce qui n'était pas strictement nécessaire à l'économie de la pièce ; j'ai ahrégé la plupart des scènes, et j'ai réduit les cinq actes de l'original à trois. Je ne me serais certainement pas permis une pareille mutilation sur un des ces chefs-d'œuvre de Shakspere que tout le monde connaît, sur Macbeth ou Othello \ mais le peu de célébrité du Timon d'Athènes autorisait et justifiait en quelque sorte cette mesure de rigueur.
11 y a plusieurs manières de traduire un auteur ; la plus rationnelle, selon moi, c'est de traduire non la lettre, mais le sens. Les traductions qu'on est convenu d'appeler fidèles ou littérales, sont, à mon avis, les plus infidèles de toutes, car elles sont impossibles. Le meilleur procédé pour bien traduire un poète, c'est, il me semble, de rendre sa pensée comme on la sent, plutôt que
comme on la voit. C'est ce que je me suis efforcé de faire dans cet essai.
Une traduction étant avant tout une affaire de style, je dois à mes lecteurs quelques avertissements sur la marche que j'ai suivie à cet égard.
J'ai tâché de fondre ensemble les deux systèmes de versification, l'ancien ou classique, et le moderne ou romantique.
J'ai évité les enjambements d'un vers à l'autre ( on n'en trouvera que deux ou trois exemples); j'ai fait en sorte que le sens fût toujours complet dans le vers ou dans le distique. C'est l'ancienne école.
J'ai souvent enjambé d'un hémistiche à l'autre ; mais en revanche j'ai presque toujours rimé très-richement. C'est l'école moderne. ( On remarquera que je ne fais jamais rimer les syllabes longues avec les brèves, innovation que Je crois utile et que je recommande aux lyres de l'Institut. )
Shakspere et Molière faisaient le contraire de ce qu'on fait aujourd'hui ; ils s'appliquaient à peindre l'homme et négligeaient le costume. Aujourd'hui on peint le costume et on néglige l'homme. Je ne me suis nullement inquiété des anachronismes de noms et de lieux dont fourmille mon modèle ; un poète dramatique n'est ni un professeur d'histoire, ni un antiquaire ; c'est un observateur du cœur humain, un censeur des mœurs, un éloquent interprète des passions. Il ne peint pas ce qui est variable et changeant, mais ce qui est éternel.
Aucun poète, que je sache, n'avait encore tenté de traduire Timon; ma traduction est la première qui en ait été faite en vers français.