‹ Timothée TrimmChapitre 1 sur 4 · Timothée Trimm (Léo Lespès) · texte numérisé non relu

Timothée Trimm (Léo Lespès)

Quand un homme écrit chaque jour un article de plusieurs colonnes sur des sujets divers et multiples, et quand il se fait lire, cinq années durant, par huit ou neuf cent mille lecteurs, sans que la rédaction quotidienne de sa plume tenace et persévérante les ennuie ou les fatigue, il y a chez cet homme, — ne craignons pas de le dire, — un mérite încontes-

table. Soutenez tant qu'il vous plaira que c'est un écrivain de second ordre ; accusez le public d'engouement ; dites qu'il y a dans cette cuisine de journaliste des épices inusitées, et qu'elle ne peut agréer aux gourmets du style, — je ne trouve pas que vous ayez absolument tort.

Mais prenez garde, ô critique, ma mie ! Je vous soupçonne de manquer de bienveillance, et d'être même un peu jalouse.

En littérature, comme au restaurant, les mets délicats ne conviennent qu'au petit nombre, d'abord parce qu'ils coûtent cher, ensuite parce qu'ils ne satis* font que très-incomplétement les appétits robustes.

Si je ne tiens pas au luxe du service, et que l'entre-côte succulent, la truffe parfumée soient inabordables à la médiocrité de mes ressources, est-ce à dire que je m'abstiendrai pour cela de me mettre à table ?

Non, certes.

Je remercierai le chef habile qui, sans jamais me faire attendre, me servira vite et chaud, tous les jours, à heure fixe et à prix réduit, un plat qui puisse me convenir : plat varié, plat inoifensif surtout, puisque je l'absorbe trois centsoixante-cinq fois par an, et que ma digestion est parfaite.

Autre chose encore. Si le chef dont je parle, plus fort que vous ne pensez dans l'art culinaire, n'opérait sur une échelle inférieure que dans l'intérêt de ma )K)urse et de mon estomac, croyezvous que vous ayez bonne mine de le molester et de l'importuner, pour .qu'il me laisse mourir de faim? Que diable!

je veux, manger k mon goût, ne m'enlevez pas mon assiette.

Honneur au fourneau populaire qui fait la cuisine aux masses et ne les empoisonne pas I

Honneur à l'écrivain qui se rapproche -des inteUigences modestes, les élève sans s'abaisser, et les instruit sans les corrompre !

C'est la tâche que s'est imposée Léo Lespès, en signant tous les matins, depuis Tan de grâce 1862, la chronique du Petit Journal, sous le nom de Timothée Trimm , — nom dès aujourd'hui célèbre , et qui , sans effacer l'autre, obtient uii retentissement universel.

Donc, jDU ne peut trop le répéter, l'écrivain qui a lô courage de se mettre au niveau du peuple, afin de lui servir une nourriture intellectuelle entièrement saine ; l'écrivain qui tout à la fois vous éclaire et vous amuse, qui intéresse l'esprit sans gâter le cœur, sans attaquer la religion, sans blesser la morale, est audessus des Victor Hugo et des George Sand, — je ne dis pas comme splendeur poétique et comme richesse de style, mais comme résultat favorable aux mœurs publiques.

Peu m'importe une coupe d^or, si l'on* y verse du poison.

Je bois de préférence au gobelet

nufiffmtz TRiMM. 9

d'étaki, dans lequel en .m'offre un liquide fortifiant et salutaire.

Voilà qui est dit.

Racontons l'histoire de Timothée Trimm.

Le chroniqueur du Petit Journal est un enfant de troupe.

Son père, chef de bataillon au 21« de ligne, sous le premier Empire, était un soldat très-crâne et très-résolu. Basque de naissance, leste comme tous les montagnards, vif et plein de courage, il dut son avancement à plusieurs actions d'éclat.

On cite de lui un fait extraordinaire.

C'était en 1814. Les Anglais venaient de mettre le siège devant Berg-op-

10 TIMOTHÉE TftîMM.

Zoom, alors occupé par une garoison française. Ils échouèrent dans toutes leurs attaques, et ne réussirent qu'à s'emparer, au bout de six semaines, d'un petit fort extérieur, commandé par le feu de la place, et où ils ne pouvaient installer une seule pièce de canon, sans qu'elle fat à l'instant même réduite au silence par les assiégés.

Presque tous les jours, nos soldats sortaient de la ville et se promenaient sans armes sous les murs de ce fort, eh narguant l'ennemi.

Un soir, à la brune, des cris se font entendre :

— Alerte I les Anglais sont là !

Tous les promeneurs regagnent aussitôt la poterne, et l' adjudant-major LespèSjUnpeu plus éloigné que les autres, hâte le pas, sans se donner toutefois la peine de courir.

Distinguant, dans le crépuscule, une troupe qui s'avance, il marche droit à elle, croyant avoir affaire à des Français.

TIMOTHÉE TRIMM. Il

Malheureusement, ce sont les casaques rouges.

Il tombe en pleine embuscade.

Les Anglais Tentraînent avec eux dans le fort, lui arrachent sa montre, ainsi qu'une miniature de madame Lespès, fixée par un cordon sur sa poitrine, et coupent jusqu'aux boutons de son habit.

Pendant qu'ils se querellent pour le partage des dépouilles, ne s'occupant plus du prisonnier, celui-ci entend le tambour d'une compagnie, qui passe, en ce moment même, sous le rempart.

Cette fois il n'y a plus d'erreur possible, ce sont des Français.

Notre Basque intrépide s'élance, renverse à coups de poing trois géants britanniques, en train de se disputer la miniature et la montre, leur arrache ces bijoux des mains ; puis, d'un saut qu'eût envié la chèvre la plus agile de ses montagnes, il arrive au bord du rempart, se précipite dans l'espace, et tombe aux pieds du premier tambour, sur le gazon du

fossé, heureusement détrempé par une forte pluie de la veille.

Il y enfonça jusqu'à mi-jambe.

— Eh ! corbleu, je ne suis pas mort, et j'ai repris le portrait de ma femme à ces chiens-là î dit-il aux camaradesjqui s'empressaient autour de lui.

Le rempart avait treize mètres de hauteur.

Aujourd'hui encore, de vieux soldats de Berg-op-Zoom racontent le saut prodigieux de r adjudant-major du 2l« de Ugne.

Or, si les Anglais avaient retenu leur prisonnier, la fortune du Petite Journal eût été compromise à un demi-siècle de distance , — car vraisemblablement Joseph-Antoine-Napoléon Lespès (on lui a donné le nom de Léo par abréviation) ne serait pas venu au monde juste l'année suivante, à Bouchain, petite ville du département du Nord, où le régiment de son père était de passage, au retour de Hollande.

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M. Lespès mourut chef de bataillon, en 1821.

Il ne fut pas le seul de sa race à s'illustrer dans la carrière des armes. Un de ses neveux est arrivé au grade de colonel du 26» régiment d'infanterie de ligne, après s'être conduit en Crimée de la façon la plus glorieuse.

Francis Wey, ancien président de la Société des gens de lettres, voulant, un jour, faire une surprise agréable à Léo Lespès, alla demander pour lui nous ne savons plus quelle faveur ministérielle, et découvrit ces splendides états de service, dont on ne savait pas le premier mot.

Plus modeste qu'on ne semble le croire, Lespès parle rarement de sa famille.

Né d'un mariage mixte, il dit luimôme qu'il participe à la double nature qui a présidé à sa naissance. Chez lui, pendant une moitié du jour, les instincts d'Israël dominent, et, pendant la seconde moitié, c'est autre chose.

Le matin , il gagne intelligemment l'or comme un juif; le soir, il le donne ou le dépense comme le plus charitable et le plus prodigue des chrétiens.

Bercé au son du tambour, élevé dans les casernes, il prit le goût de l'état militaire.

Nous le rencontrons à Paris en 1832, à l'époque des émeutes qui affligeaient les débuts du règne de Louis-Philippe.

L'enfant de troupe a dix-sept ans.

' On admire sa vivacité d'allures, son entrain plein de franchise et son inaltérable bonne humeur. Les soldats de son régiment ont pour lui l'affection la plus sincère. Il est la coqueluche des chambrées, raconte des histoires merveilleuses et trouve des mots à taire crever de rire toute l'armée française.

Le 5 juin 1832, roffieier d'armement de son régiment , caserne à la Courtille, manque de cartouches, et l'émeute menace la caserne. Impossible de se battre sans munitions. On consulte le commissaire du quartier, vieux soldat de Wagram , amputé du bras gauche, et dont le faubourg du Temple n'a pas oublié l'attitude énergique, en temps d'émeute.

— Parbleu î dit-il, envoyez à l'étatmajor, on vous donnera de la poudre et des balles.

— Oui sans doute, répond l'officier d'armement. Mais qui enverrons-nous ?

— Envoyez le premier soldat venu.

— Pour qu'on l'arrête et qu'on le fusille en route ? Il y a des insurgés dans le faubourg même. On se défie de tout le monde, à plus forte raison d'un soldat.

— Diable ! dit le commissaire, en se grattant l'oreille.

Inutile de dire qu'il se la grattait du bras droit. •

La difficulté de trouver un messager

ne lui semblait pas sérieuse. Avisant tout à coup Léo, qui n'osait ni intervenir dans la question, ni prendre la parole devant ses chefs, mais dont l'œil mutin, la mine éveillée trahissaient une sorte d'ironie sournoise.

— Gageons que tu as un moyen, toi, farceur? lui dit-il.

— Certainement, monsieur le commissaire. Si un fantassin ne passe pas en uniforme, un enfant de troupe passera déguisé. Donnez-moi une blouse, coiffezmoi d'un bonnet grec, et vous allez voir !

— Tu es un brave garçon, mon ami.

Nous allons écrire au commandant de place.

Dix minutes après, ayant attaché sous sa chemise avec une épingle la lettre qu'on vient de lui confier, le jeune homme campe le bonnet grec sur sa tête en tapageur, enfonce résolument ses mains dans les poches de sa blouse et descend le faubourg.

Il gagne le boulevard, traverse des groupes menaçants qui stationnent sur la

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chaussée entre les portes Saint-Martin et Saint-Denis, prend le pas de course à la hauteur du faubourg Poissonnière , et arrive tout essoufflé place Vendôme, où il explique au poste de l'état-major la mission qu'il a reçue.

Un capitaine l'écoute, fronce le sourcil, le prend pour un émissaire de l'émeute et dit à ses hommes :

— Ça me paraît louche. Assurez-vous de ce gaillard-là.

— Minute ! s'écrie l'enfant de troupe, on n'arrête pas le fils d'un commandant de l'Empire. Il paraît que vous n'êtes pas physionomistes, vous autres. Est-ce qu'on empoigne les amis?

Se découvrant la poitrine, il montre le numéro matricule de son régiment imprimé sur sa chemise.

— Attendez , capitaine î un simple numéro ne prouve rien ; il y a une lettre dessous, dit-il au chef du poste, qui lui adressait des excuses amicales.

Lespès arrache l'épingle et donne le billet dont il est porteur.

On amène un fourgon plein de cartouches, traîné par deux chevaux vigoureux.

Notre jeune messager s'élance à côté du conducteur, et part au grand trot du côté de la rue de la Paix.

Il ne savait pas encore pourquoi les hommes se battent.

Esprit doux et inolfensif, il n'avait pas le pressentiment des guerres civiles. Il ne voyait que le plaisir de revenir en voiture, car il a eu de tout temps un ardent amour de la locomotion, prenant Fomnibus dans ses misères, le remise à l'heure dans ses prospérités, et soutenant, comme la Guimard, que les pieds ne sont faits que pour danser.

Quand il traversa le boulevard, assis sur le fourgon d'artillerie, l'émeute n'avait pas gagné de terrain, et le régiment tout entier l'accueillit par des bravos enthousiastes,

A douze ou quatorze mois de là, on jouait Atar-Gull à T Ambigu-Comique.

Un jeune soldat, arrivé trop tard pour prendre un rang convenable à la queue, reçut de l'employé du bureau, lorsqu'il voulut payer la demi-place réglementaire, cette laconique réponse, que les conducteurs d'omnibus ont transmise aux théâtres heureux :

« — Complet ! »

— Fichtre! moi qui ne pourrai pas revenir demain, s'écria le conscrit, ai-je du guignon ?

Au même instant, quelqu'un lui frappe sur l'épaule. Il entend une voix brusque et bienveillante lui dire :

— Sois tranquille. Aujourd'hui, de* fpain, tous les jours, je veux qu'il y ait

de la place ici pour toi, mon brave dénicheur de cartouches! Monte dans ma loge.

C'était le commissaire manchot, T amputé de Wagram, qui venait de reconnaître le courageux enfant de troupe de la caserne de la Courtille.

Définitivement soldat, Lespès obtint les premiers galons... de laine rouge.

Malgré sa jeunesse, on le considérait au régiment comme le plus zélé des caporaux instructeurs. Ses chefs lui confiaient parfois des centaines de conscrits, fraîchement débarqués de Lorraine ou de Bretagne. Il les dirigeait, les morigénait avec un aplomb superbe, ne plaisantait jamais dans l'exercice de ses fonctions, et réunissait au suprême degré la conscience de l'autorité pour luimême à l'exigence d'une stricte discipline chez ceux qu'on plaçait sous ses ordres.

D'une taille au-dessous de la moyenne (il n'a pas grandi beaucoup depuis lors), on aurait cru qu'il allait succomber sous le poids de son fusil.

Grave erreur !

Il le maniait comme il eut fait d'un roseau, joignant à la multiplicité des démonstrations l'exemple vingt fois répété de chaque mouvement, à tel point que le sang lui jaillissait des mains, et qu'il les montrait aux conscrits, en disant :

— Prenez donc garde de vous faire du mal, Mesdemoiselles!... Voyez, moi, si j'ai peur d'une égratignure?

Une noble émulation circulait alors (l'un bout à l'autre des rangs. Bretons et Alsaciens faisaient des prodiges, et Léo l^espès formait à l'école de peloton des soldats accomplis.

Nous signalons à qui de droit cette particularité de son histoire, dans la conviction qu'on réclamera ses lumières et ses services, pour la réorganisation prochaine de l'armée. Bismark et messieurs les Prussiens trouveront à qui répondre.

En 1836, le lieutenant-général Ay-

mard, inspectant à Lyon la septième division militaire, assistait à des manœuvres de détail sur la place Bellecour.

Il désigna Léo Lespcs au colonel et dit :

— Voilà un jeune caporal qui mène admirablement ses hommes.

— Oui, répond le colonel, c'est un soldat de choix, un enfant de la balle.

Mais il gâte ses qualités par un défaut terrible.

— Quel défaut ?

— Ne m'en parlez pas : le malheureux fait des vers !

Effectivement un diable poétique s'était logé dans la cervelle de Léo Lespès, et ne semblait pas vouloir déménager de si tôt.

Très-amateur de lecture , le caporal avait dévoré d'abord une foule de romans, tant anciens que modernes. Puis, les œuvres de Béranger, de Lamartine et de Victor Hugo lui étant tombées sous les yeux, il en perdit le sommeil et fut^ pris du vertige de la rime.

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Doué d'une intelligence exceptionnelle et d'une facilité prodigieuse, il devina sur-le-champ le secret de la césure, triompha des obstacles de l'hémistiche, et, en moins d'une semaine, la prosodie lui révéla ses mystères.

Ce fut alors un déluge de strophes, une avalanche de couplets, non seulement sur les charmes du beau sexe de Lyon, — ce qui pouvait compromettre la morale plutôt que la discipline, — mais encore sur les frelatages de la cantinière, — sur la gratte opérée par tel ou tel — sur l'exiguité des rations, — sur les économies secrètes du maître tailleur, — sur le ventre du gros major, — que sais-je ?

n alignait à tout propos des vers de tous les calibres.

On le voyait passer alternativement, et sous le plus frivole prétexte, de l'ode à la chanson, de l'idylle au dithyrambe, du madrigal au poëme épique, tant enfin qu'un de ses oncles, chirurgien en

chef du corps *, crut devoir le changer d'air et de régiment, pour arrêter cette fureur d'éperonner Pégase, qui pouvait obtenir à son neveu le fauteuil académique plutôt que le bâton de maréchal de France.

Léo passe au 55^, alors en garnison à Clermont-Ferrant, et va rendre visite au commandant Cornille, grand ami de son oncle.

— Dis-moi , si je te proposais de troquer contre un galon de sergent les lauriers de ta muse, j'aime à croire que tu

1. Cet oncle de Léo Lespès était M. Pioche, dont le fils, attaché au secrétariat de l'une de nos grandes administrations de chemin de fer, est un 4es hommes les plus aimables et les plus distingués de Paris.

dbyGoo'gle

ne refuserais pas ? lui insinue M. Cornille sans autre préambule.

— C'est impossible, mon commandant.

— Pourquoi cela ?

— Vous le savez bien. Quand on change de corps, on perd son droit à l'avancement pendant une année. Je vous demande autre chose : faites-moi passer dans les voltigeurs, et je ne rime plus de ma vie.

— Dans les voltigeurs... une compa* gnie d'élite ?

— Voilà justement le motif pour lequel j'ambitionne d'y entrer.

— Par exemple I tu n'as pas un brin de barbe au menton.

— Ni barbe, ni moustache...

C'est Trait mon commandant, mais aux âmes bien nées La vàlanr n'attend pas le nombre des années.

— Encore des rimes ! Tu es donc incorrigible ?

26 TIMOTHÉE llUMM.

— Je ne suis pas coupable de ces deux-là; mon commandant ; c'est Corneille qu'il faut envoyer à la salle de police.

L'ami du chirurgien Pioche partit d'un joyeux éclat de rire.

— Ton oncle a raison, tu as trop d'esprit, je déciderai ce qu'on peut faire pour toi.

A l'ordre du, lendemain, Léo bondit d'allégresse : il était nommé caporal de voltigeurs. Certes, il ehi sacrifié bien autre chose que sa vocation poétique à l'agrément de porter les fameuses épaulettes jaunes en poil de chèvre, qui d'un peu loin, pendant le jour, et le soir, de trës-prës à la lumière, imitent parfaitement l'or. Aux yeux de certaines dulcinées naïves, on passe au besoin pour un militaire de haut grade.

Notre caporal ne l'ignorait pas, et les questions de gloriole et de toilette, — il faut bien l'apprendre au lecteur, — étaient déjà pour lui, et sont encore des questions sérieuses.

Les épaulettes jaunes valurent à Lespès son unique duel.

On s'était empressé tout d'abord de le mettre de semaine, gracieuseté négative qu'on réserve invariablement aux nouveaux venus. .Dès le premier jour, ayant à garnir les chambrées d'un certain nombre de matelas neufs, et peu au fait des habitudes du 55», qui revenait d'Afrique, il convoque la compagnie entière, à seule fin de remplir cette besogne.

Cent vingt voltigeurs pour transporter quinze ou dix-huit matelas, c'était du luxe.

Mais Léo suivait les errements de son ancien corps, où l'on commandait tout le monde en pareil cas, sauf à renvoyer ensuite les bras inutiles. Etonné d'entendre des murmures, et voyant que personne ne bouge, il réitère son ordre.

Les voltigeurs lui sifflent au nez et tournent le dos.

— Ah ! c'est comme cela? dit Lespès.

Je VOUS condamne tous à trois jours de consigne I

Stupeur indescriptible, puis révolte complète et cris d'indignation.

Les plus furieux vont se plaindre au lieutenant; celui-ci transmet la chose au capitaine, et bientôt le colonel, informé de ce qui a lieu, somme le nouveau caporal de venir s'expliquer devant lui.

Notre héros ne se déconcerte pas.

Il prouve au colonel que le fait est tout simple, puisque Tordre qu'il a donné s'exécute dans les autres régiments de l'armée française. On devait obéir d'abord, sauf à présenter ensuite des observations, dont il aurait nécessairement tenu compte.

— Moins le grade est élevé, mon colonel, ajoute-t-il, plus on a besoin de respect.

— Vous avez raison, caporal. Au lieu de trois jours de consigne, ils feront huit jours de salle de police. Allez leur dire cela de ma part.

TIMOTHÉE TRIMM. 2è

C'était flatteur pour Léo, mais trèsdur pour la compagnie.

Le soir même, un vieux caporal à la face bronzée, aux moustaches exorbitantes, marche droit à son jeune collègue, et lui dit :

— Ah ! ça, blanc-bec, tu nous feras des excuses, ou sinon... Tu comprends ?

il va falloir en découdre.

— Tiens, c'est joli !... Est-ce qu« tu crois m'intimider, par hasard, avec ta double queue de vache sous les narines ?

répondit Lespès. Nous allons en découdre, soit, — à l'instant même, et sans plus de retard.

Il avait affaire à un sabreur émérite.

Bien assurément , dès la première passe, il aurait eu le crâne fendu ou la poitrine trouée, si le maître d'armes qui assistait au duel, l'œil attentif et le bras sur, n'eut levé chaque fois, de sa canne, la pointe homicide, quand elle était sur le point de toucher le jeune homme.

Le maître d'armes laissa rengagement durer quelques minutes, puis il cria aux adversaires :

— C'est bien, vous êtes deux braves î Assez d'exercice pour le sabre. Venez maintenant jouer de la fourchette, avec les témoins et votre serviteur.

Une somme de trente francs, reste du budget des menus-plaisirs consenti à son neveu par l'oncle Pioche, au départ de Lyon, servit à payer les côtelettes et le bourgogne aux convives. Le maître d'armes, vieux brave, qui cherchait toujours à empêcher les rencontres sanglantes, leur dit au dessert d'une voix attendrie :

— Voyez-vous, mes enfants, j'aime mieux un déjeuner qu'un cadavre I

Léo Lespès, ayant promis de renoncer aux élucubrations poétiques, décida tout

TIMOTHÉE TRIMM. ^J

naturellement que cette promesse ne rengageait pas pour la prose. En conséquence, il écrivit quelques nouvelles, dont les journaux du Puy-de-Dôme eurent la primeur.

Il se distinguait déjà par une grande originalité littéraire et se tenait au courant de toutes les œuvres enfantées par les plumes illustres de Fépoque.

Une autre aptitude se révéla bientôt chez lui.

A l'invitation de ses chefs, il parla plusieurs fois dans les banquets de sousofficiers, et développa des toasts avec une facilité d'élocution vraiment prodigieuse. On récoutait avec un plaisir extrême, et ses camarades le surnommaient le Cicéron du 55«.

Ses triomphes oratoires lui tournèrent la tête, au point de le pousser à l'acte imprudent que voici.

Un soldat de son régiment, après s'être enivré au cabaret, parcourut, un soir, l'une des promenades les plus fréquentées de la ville, en criant : c Vive

la république !» et en faisant précéder, dans un autre cri, les mots pour Louis- Philippe d'un vocable inusité dans le langage honnête. Victor Hugo, seul, a cru pouvoir Fimprinier, de nos jours, se figurant à tort que le génie fait passer rignoble.

Déclaré coupable d'outrage à la Majesté régnante et d'excitation au renversement du trône, le soldat fut traduit devant le conseil de guerre et frappé d'une sentence rigoureuse.

Léo trouva que le défenseur avait plaidé d'une façon déplorable.

— Fais appel , dit - il au soldat, je te défendrai, moi !

Ses chefs lui adressent en vain des représentations pleines de sagesse. On avait oublié dans le premier jugement d'appliquer l'amende. L'appel, disaientils, ne pouvait que ruiner le condamné.

— Que voulez-vous ? répond Lespès.

Je suis engagé vis-à-vis de ce pauvre homme, et je ne veux pas lui manquer

de parole ; — il est trop tard. Advienne que pourra !

Le jour de l'audience, dans une plaidoirie vraiment éloquente, notre avocat improvisé prouve qu'on a exagéré l'emploi des mesures de rigueur et que son client n'est pas indigne de la pitié du conseil de guerre.

« — Ah ! Messieurs, dit-il en terminant, j'en appelle à votre conscience et à vos cœurs. Voilà un malheureux enfant de nos campagnes tomhé au sort.

On l'arrache légalement du toit paternel ; il s'en va bien loin de sa famille, appelé qu'il est à défendre la France.

Sa mère l'embrasse et pleure, en vous disant : Prenez-le ! Qu'il serve la patrie, cette autre mère dont je ne dois pas être jalouse ; mais je vous en conjure, remplacez-moi, et veillez sur lui I Donc, cet enfant vous est confié, vous lui tenez lieu de la famille absente. Et voilà qu'un jour, éloigné de ses affections, privé de conseils, entraîné par d'imprudents camarades, il se grise et perd la conscience

dit ses paroles et de ses actes. Or, Messieurs, on ne condamne pas plus un homme ivre qu'on ne condamne un fou ; les discours de ce malheureux ne peuvent ni contenir une offense, ni souiller le drapeau. C'est une tache de vin, Messieurs, et une tache de vin çà se lave î L'honneur n'est point ici en cause.

C'est un accident plutôt qu'un crime.

Rendez cet enfant à sa mère, et ne le déshonorez pas !»

Tout l'auditoire fondait en larmes ; son client fut acquitté.

N'importe, la note était mauvaise.

Léo sentit qu'il fallait renoncer à toute espérance d'avancement ; il quitta le service en 1838, et prit le chemin de la capitale.

Une voix secrète lui disait que la carrière des lettres, si rude et si épineuse pour d'autres, lui réservait des abords faciles et quelques sentiers fleuris.

En attendant, le diable logait au fond de sa bourse.

Léo Lespès, avant de trouver un pre-

mier journal qui voulût bien accepter la copie qu'il lui présentait, connut la misère et la faim.

Néanmoins son courage ne fit que s'accroître par les obstacles.

Il se présente, un jour, dans les bureaux du Négociateur^ sorte de revue industrielle qui venait de se fonder. Le directeur-gérant de cette feuille allait se mettre à table. C'était un jeune homme à peu près de son âge. Ils causent ensemble, et Léo lui fait ses offres de service d'une manière si originale, que son interlocuteur lui dit :

— Voulez-vous dîner avec moi, sans façon ?

— Très volontiers. Comme ça se trouve I On a bien raison de dire qu'il ne faut jurer de rien. Je m'étais promis de ne pas manger de la journée.

— Bah ! Pourquoi donc ?

— Parce que je n'ai plus un centime en poche. Ce doit être la Providence qui vous inspire. Employez-moi, vous verrez que je suis un homme de ressource.

— Dînons d'abord.

— Oui, dînons !

En sortant de table, ils étaient camarades. Le gérant dit à Lespès :

— Je n'ai pas besoin de rédacteurs, mais il me faut un sténographe. Connaissez-vous la sténographié ?

— Assurément, répondit Léo, sans sourciller.

— Il y a demain un procès curieux.

Teste plaide. Allez de bonne heure au Tribunal de commerce, et rapportez-moi le compte-rendu de l'affaire. Voici vingt francs, puisque vous n'avez plus le sou.

-^ Bien obligé ! Je vous apporterai l'article.

En sortant des bureaux du Négocia^ teur, Lespès se dit à lui-même :

— Tout procédé de convention n'a pas de règle fixe et peut varier selon les besoins de celui qui l'emploie, — simple affaire de mémoire et d'intelligence.O nécessité, mère de l'industrie^ c'est le cas ou jamais de venir à mon secours !

Il ne savait pas le premier mot de Tart du sténographe.

L gérant du Négociateur s'appelait Polydore Millaud.

Quand le jeune homme lui montra le lendemain son article, il le parcourut rapidement et donna des signes de satisfaction.

— Très-bien ! dit-il, c'est le meilleur compte-rendu qu'on m'ait apporté jusqu'à ce jour. Vous m' allez parfaitement, mon cher. Je vous attache à la rédaction.

Comment Lespès avait-il accompli ce tour de force ? Les discours de Teste, de Durmont, de Schayé, reproduits presque intégralement ,K étaient d'une exactitude à confondre le plus habile des sténogra-

38 TnCOTH^E TRIMM.

phes parisiens. Aidé de sa prodigieuse mémoire et d'une force de volonté qui allait jusqu'à l'héroïsme, il avait saisi au > vol chaque phrase de Torateur et trouvé un système particulier d'abréviations, qu'il met ettcore aujourd'hui en pratique.

Demandez aux compositeurs du Petit- Journal: ils vous répondront, — en poussant un soupir, — que c'est l'exacte vérité.

Millaud songeait, dès lors, à créer une concurrence aux feuilles judiciaires. Il s'attacha de plus en plus Léo Lespès, dont il admirait la plume facile, et dont la copie ne se faisait jamais attendre.

Le premier numéro de VAudience parut.

Presque tous nos contemporains se souviennent d'un feuilleton lugubre publié dans ce journal, et qui avait pour titre les Yeux vertB de la Morgue. Il était signé: leCommandeurLéo-Lespès.^

Dès le principe, le patron avait jugé convenable d'honorer de ce titre Tex-

IIMOTHÉE TRIMM. 3^

fantassin, pour mieux convaincre les abonnés qu'il avait des plumes d'élite et une noble rédaction.

A cette époque, on recherchait beaucoup le terrible, on affectionnait le sinistre* Tout ce qui faisait dresser J«^ cheveux sur la tète du lecteur était de mode, et Lespès excellait dans le genre, — bien que l'article léger, bonhomme et demi-badin, soit mieux dans ses cordes, ainsi que le prouve spécialement sa longue collaboration au Figaro.

Cest le Girardin du journal littéraire. D devine le succès, pressent le goùl des masses et ne se trompe jamais sur Tarticle qui peut servir de glu poùir prendre les oiseaux de l'abonnement. La libre qu'il faut toucher, dans telle drconstance et dans telle autre^- aân ^émouvoir le public, n'est pour lui l'objet d'aucune recherche : il la tient sous le bec de sa plume et la fait tressaillir infiailliblement.

Si Léo Lespès avait été adçainistrateur aussi économe, ^u'il est rédacteui:

40 TIMOTHÉE TRIHM.

infatigable, il serait aujourd'hui millionnaire.

De 1842 à 1846, il publia {ea Histoires roses et noires, — les Mystères du grand Opéra^ — et ces fameuses flïstoires.à faire peur, qui ont troublé pendant six mois le sommeil des cuisinières et la douce quiétude de messieurs les concierges.

Il donna, Tannée suivante, les Esprits de Vâtre, petit roman d'une forme délicate et mieux réussi comme finesse de touche.

Voyant croître sa réputation, plaçant partout sa prose, et n'étant plus obligé de suivre à la piste la pièce de cent sous, il se maria. Madame Lespès, aujourd'hui défunte, avait pour père un ancien avocat général. Elle était alliée à la famille de M. Ferdinand Favre, ancien maire de Nantes.

Cependant l'iludience, malgré de vaillants efforts pour vaincre la Gazette des Tribunaux, succomba dans la lutte.

TIMOTIIEE TFUMM.

Devinez te hôia du jotirtlfiil où ûmk Toyons ensuite Léo Lfespès ihstidlé comme rédacteur en chef?

Je vous le donne ért mille.

Bien certainemeni vous tAlet jétèï votre langue aux chiens. J'ouvre ûnô parenthèse pour que Vôûs ayez au moins le temps de réfléchir, aVànt de prendre cette détermination.

Souvent on â cru devoir mettre nos bons curés de campagne, et même ceux dés villesj en garde cotitrë un piège singulier, dans lequel ils ont été pria vingt fois, et où chaque jour ilë sont elpoâ^és â tomber encore. Un nouvel avèrtissénieftt h*est donc pas sUpférflu. Là pres^ îridUsItrièlîe, abusant de Ifeur tonfiane^ itaïvè et de leur sainte candeur, les provoque à s'abonner à des publications inouïes, à des journaux étranges, à des recueils extravagants, dont la cuisine littéraire, servie sous le manteau du catholicisme, est préparée (je vous vois frémir, ô dignes prêtres!) f&rkêé vâudéViffi^ies, par des juifè^ SÎi par d'àWtrétî éèiîvàîns,

dont la plume, — très-honnète, c'est possible, — n'est rien moins que canonique.

Ici, on place naturellement la spéculation en première ligne. La conscience religieuse ne vient qu'en second ordre.

On encombre la bibliothèque des presbytères d'un ramassis d'oeuvres sans nom, mal digérées, mal conçues, pillées à droit» ou à gauche dans les vieux sermonnaires, habillées pour la circonstance d'un style plus ou moins neuf, et où la doctrine est aussi malmenée que possible. Or, sans vous mettre plus longtemps en face d'un logogriphe, interrogez làdessus Léo Lespès : il a rédigé pendant trois ans le Journal des prédicateurs.

Oui, monsieur le curé !

Ce journal que vous avez reçu, et dont

VOUS rompiez la bande avec un respect visible ; ce journal qu'on vous voyait lire si pieusement, le soir, pendant les longues soirées d'hiver, était écrit d'un bout à l'autre par l'auteur des Mystères du grand Opéra.

Le Père de l'Eglise qui vous dictait vos prônes du dimanche était Léo Lespès en personne.

Un joyeux viveur, je vous le jure ! qui faisait, — je le crois du moins, — trèsirrégulièrement ses pâques; mais, qui en revanche, devait se payer de fins gueuletons, le quinze et le trente du mois, quand on avait signé au bureau du journal les quittances d'abonnement par centaines, — la vôtre, monsieur le curé, et celle de vos confrères.

Je vois ce que vous allez me répondre:

— Ce bon monsieur Lespès, direz-vous, s'est probablement converti sans que vous le sachiez. On ne se livre pas à des travaux de ce genre, si Ton n'a pas

Ai TlilOTHÉE TRÏMM.

ilhe cottviction bien intime et «ne foi véi^itable.

Converti, «lonsienrle curé ? tous nous la donnez belle.

Il était converti comme Auguste Lëfranc, le spirituel auteur du Major Cravuchon et d'une foule d'autres vaudevilles joués sur nos théâtres de genre, — Auguste Lefranc qui rédigeait à la même époque la Chaire catholiqitey — entendez-vous, monsieur le curé, — là Chaire tatholique ? Il était converti comme les juifs dont je parlais tout à rheuré , scribes effrontés, qui remplissaient leur caisse, en jouant une comédie iinpudenté et en se moquant du sacerdoce chrétien.

Léo Lespès, Augniste Lefranc, passe encore.

Après tout, ce sont deiix braves garçons qui dht i*èçu te b^t^tènié. PëHr être indifférents en mi^tiëre religieuse coifcfthè la plupart des Cerveaux légers de ce sièclC) ils fte sont pas impieâj je vous ruttéste.

Mai^ des juifs, ittûnsieur le curé !

TIMOTHÉE TRIlifM. 45

Des juifs qui vous faisaient avaler leur style béat et leur rédaction hypocrite, des juifs qui puisaient à pleines mains dans votre bourse et dans celle du clergé de nos provinces ; des juifs qui vous prêchaient la charité, Tamour du prochain, le détachement des biens de ce monde. . .

Ah! fi donc!

Je ne vous dirai pas leur nom, vous tomberiez en défaillance.

M. Boiste, propriétaire du Journal des Prédicateurs^ payait bien son rédacteur en chef, qui, du reste, toute considération catholique à part, accomplissait sa tâche avec très-peu de théologie, mais avec le plus grand soin.

Comme il ne connaissait pas la langue latine et qu'il tenait à dissimuler autant que possible cette lacune de son éducation première, il étudiait le sens de chaque passage dans une traduction fidèle, et bourrait ensuite de latin tous les sermons du journal, absolument comme le médecin de Molière en bourrait ses dis-

cours, lorsqu'il parlait à des gens qui ne le savaient pas, ou qui le savaient peu.

Ce fut au point que plus d*un curé lui écrivit :

« Je me réabonné avec plaisir à votre Journal des Prédicateurs ; mais, au nom du ciel, ménagez notre ignorance, pas tant de citations latines ! »

Afin de mieux comprendre les textes sacrés, et pour se préserver du solécisme, Léo Lespès prit la détermination d'apprendre le latin^ et même le grec. Il touchait alors à la quarantaine. C'était plus que du courage. Depuis il a persisté dans cette étude vraiment héroïque ; il est peut-être en mesure aujourd'hui de se présenter à l'examen du baccalauréat ès-lettres.

Et, s'il vous plait, ne croyez pas que je plaisante.

Messieurs de la Sorbonne auront quelque jour l'honneur d'interroger Timothée Trimm et de lui accorder son diplôme.

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Voici une anecdote peu connue. Je vous en garantis l'authenticité.

Le Père Lacordaire prêchait à Notre- Dame. Ignorant l'interdiction formelle de reproduire les Conférences de l'illustre dominicain, ou plutôt bravant cette interdiction dans l'intérêt de ses abonnés, notre rédacteur en chef iftiprime une de ces conférences tout entière, et reçoit presque aussitôt l'assignation de comparaître à la 70 chambre pour répondre du délit de contrefaçon.

Tout homme de lettres à la place de Léo Éespès, eut jeté feu et flamme.

a: Quoi 1 ^ vous prêchez la parole de Dieu, n'aurait-il pas manqué d'écrire, et vous 'empêchez cette parole sainte de suivre son cours î Vous la réservez au privilège, vous en faites commerce, vous traînez devant les tribunaux ceux qui la propagent dans l'intérêt de la doctrine évangélique ! Où en sommes-nous ?

Quel apôtre êtes-vous donc ? etc., etc. »

Deux ou trois cents lignes siur ce thème eussent conlé de source.

Mais Lespès, fin comme l'ambre, suit une marche absolument contraire. Il ne mentionne même pas le procès qu'on lui intente et continue do parler du célèbre prédicateur avec une vénération profonde; il exalte son éloquence et le * porte aux nues avec un enthousiasme qui ne connaît plus de bornes.

On arrive à l'audience. L'affaire se plaide.

Le procureur du roi ( c'était sous le règne de Louis-Philippe) se lève et dit gravement:

« — J'avoue, Messieurs, que je ne cwnprends pas un procès de ce genre. Il est évidemment provoqué par les ayantsdroit du Père Lacordaire, — ses éditeurs j'imagine, — plutôt que par l'illustre religieux lui-même, car le journal en cause est un de ses plus ardents apologistes.

Les articles que je vais vous lire en sont la preuve.

M. le procureur du roi donne lecture des articles.

« — Vous le voyez, continue*t-il, im-

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possible de déployer plus de bienveillance et plus d'admiration. Si le Père Lacordaire était dans le prétoire, il vous suppUecait de renvoyer les prévenus des fins de la plainte. »

A rinstant même on prononça Tacquittement.

Dans les lectures édifiantes et chrétiennes que nécessitaient ses travaux, Lespès avait médité le mot de saint François de Sales : « On prend beaucoup de mouches avec du miel, on n*en prend point avec du vinaigre. »

Que la leçon profite à tous ceux qui tiennent la plume.

Léo LeBpès a publié, chez Wornwi, 011 février 4848, la Vie du prince Napoléon Louis y avec autographe et portrait, —

et, en 1852, chez Bonaventure et Ducessois , Y Histoire de la Présidence du prince Louis Napoléon, œuvre sérieusement méditée. Ce sont des travaux d'histoire plutôt que de politique. Il répète à qui veut l'entendre :

« — Je n'ai jamais eu le moyen d'avoir une opinion ! »

Quelqu'un lui demandait un jour de quel côté il se déciderait à prendre plac^ si on l'envoyait comme député au Corps législatif.

« — Je resterais debout, dans un coin, répondit-il avec une gravité stoïque, pour voter, dans l'occasion, sans système et sans colère, avec la droite, la gauche, ou le centre... selon ma conscience. »

A merveille î Mais il aurait fallu voir.

En dehors de la besogne considérable que lui donnait son métier de journaliste, Léo Lespès publia, pendant ces vingt dernières années, les Soirées républicaines, — une Histoire illustrée de la Révolution de Février, — Paris dans un fauteuily — les Soirées de la

Saint-Sylvestre, — les Contes de Per~ rault, continués par Timothée Trimm, — les Quatre coins de Paris, — les Filles de Barràbas, etc. Il fonda une multitude de feuilles périodiques, dont les principales sont : le Magasin des fa-millesy — la Revue des loteries, — la Presse théâtrale, — et le Journal Monstre.

Dans la pêche miraculeuse de l'abonné, personne au monde n'a su jeter le filet comme lui.

Un de ses camarades entre, un matin, dans sa chambre et le trouve en train d'aligner sur la couverture de son lit tous les mandats apportés parle courrier du jour.

Cela représentait une somme considérable.

Lespès les entassait l'un sur l'autre pendant des semaines entières et se plaisait à voir le paquet grossir.

Une fois, il en laissa périmer pour dixhuit mille francs d'un coup. Sans doute

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la poste les paya; mais que de frais et que de démarches !

Presque toujours le plus clair de son bénéfice passait à des originalités fantas* ques, à des caprices sans nom.

«( Léo Lespès était alors, *— dit le rédacteur de la Lune caché sous le pseudonyme de Nox, — ce qu'on appelle un type à Paris, et quel type amusant! il arborait des feutres splendides, des jaquettes à faire rêver, de superbes cravates rouges et des chaînes de montre à triple tour, — quand elles n'étaient pas auMont-de- Piété. Pendant seize ans, on Ta vu ainsi attifé, suivi d'un chien jaune, dont le collier à grelots résonnants faisait retourner la foule.

« Certaine après-midi, dans les bureaux de VEstafette, Lespès se trouva face à face avec Dumont, l'administrateur actuel du Figafo^ un gentleman dans toute l'acception du terme, toujours rasé de frais, toujours correctement cravaté et simplement mis.

«[ -^ Comment, dit-il, en toisant Les-

pès des pieds à la tête, vous portez des grelots, maintenant?

« Dumont n'avait pas aperçu le chien du Commandeur, se grattant les puces derrière son maître. »

La révolution de Février ruina de fond en comble beaucoup d'hommes de lettres et n'épargna pas le héros de cette notice.

« Il travaillait cependant, continue le biographe déjà cité ; il entassait romans sur romans, fondait journaux sur journaux, courait après un peu de gloire et un peu d'argent, et ne trouvait qu'à doses homéopathiques ce qu'il cherchait. Il était pauvre, hélas! si pauvre que la somme nécessaire lui manqua souvent pour entretenir de bouquets une tombe chère à ses souvenirs, — celle de sa femme, morte en 1848.

(( Un jour, au cimetière, il rencontre le gardien.

« — Monsieur, lui dit- il, vous devriez bien soigner ce monument, en arracher les herbes parasites, arroser les ileiu*s que j'y ai plantées ?. . .

« — Oh ! je ne demande pas mieux.

Je me charge d* autant plus volontiers de ces petits travaux, qu'ils représentent, à la fin de Tannée, le meilleur de mon bénéfice.

« Il vint une idée lumineuse à Léo, qui comptait un grand nombre d'amis parmi les artistes de l'Académie nationale de musique.

« — Si vous êtes soigneux, dit-il, je vous donnerai des billets... d'opéra. »

Le gardien souscrivit à l'arrangement, et la chère tombe ne vit plus croître la mousse, et le soleil n'en dessécha plus les fleurs.

A l'époque où Frédéric Soulié mourut S le journal le Siècle avait commencé un roman de cet écrivain. Les abonnés en réclamaient la suite.

On pna Lespès d'achever Ze Veau d'or.

Ce n'était ni facile, ni commode. Frédéric Soulié n'avait pas laissé de notes ; on ne trouva dans ses papiers aucune es-

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