‹ Timothée TrimmChapitre 2 sur 4 · En · texte numérisé non relu

En

pèce de plan. Néanmoins Lespès aborda cette tâche ardue. Il s'en tira, — chacun se plaît à le reconnaître, — avec talent et avec bonheur.

Huit volumes nouveaux furent servis aux lecteurs du Siècle sous le nom de Frédéric Soulié.

Les libraires qui acquirent ensuite le droit de publier ces volumes eurent assez peu le sentiment du juste et de l'honnête pour ne pas imprimer sur la couverture le nom du collaborateur anonyme du défunt.

Sic vos non vohis.

Traduction libre : il serait temps que l'intérêt des éditeurs ne passât plus en première ligne, et qu'ils changeassent snfîn la méthode de faire travailler l'écrivain pour le roi de Prusse.

Nommé du comité des Gens de lettres à quatorze reprises, Léo Lespès fut un des aides de camp les plus âctife du baron Taylor, dans la campagfte financière entreprise par celui-d pour

enrichir la caisse de secours et donner des rentes à la société.

Souvent, aux assemblées générales, le continuateur du Veau d'or a soutenu des luttes intrépides. Il y déployait cette remarquable facilité de parole et cette éloquence naturelle qui le distinguent.

Un jour qu'il terminait par les mots suivants je ne sais plus quelle harangue :

« Attaquez nos statuts tant qu'il vous plaira, Messieurs, vous me trouverez toujours sur la brèche pour les défendre ! 7> Nadar, le coryphée de la licence démagogique et le roi de Finterruption, lui cria :

— D n'y a pas ici de Leporello ; on ne se laisse pas effrayer par les statuts du Commandeur !

Nous arrivons à l'histoire de la transformation de Léo Lespès en Timothée Trimm.

TDÏOTHKE ïniMM. 57

Son vieil ami Poîydore Miiiaud, enrichi par des opérations de Bourse, et peu curieux pour lui-même des voyages à Douai, quitta la finance, ses pompes et ses œuvres, et revint au journalisme.

Il créa une feuille quotidienne, destinée à lutter contre les journaux illustrés à un sou.

La feuille en question se nommait le Petit Journal,

On tira d'abord à trente mille, dans fespoir d'une forte vente sur la voie publique ; mais on ne plaçait pas la moitié de ce tirage, et quinze ou dix-huit mille exemplaires étaient vendus au poids, chaque jour, dans les magasins d'épicerie.

— Confiez-moi la chronique, dit Léo Lespès à Millau d. Je ne vous demande que deux cents francs d'honoraires mensuels. Vous m'augmenterez au fur et a mesure du succès.

— Bien, j'accepte !

— Mais, reprit Lespès, j« vous pose plusieurs conditions.

— Lesquelles ?

— Mon article tiendra chaque fois la tête du journal.

— Soit.

— Je l'organiserai par alinéas et je le couperai par des étoiles.

— Va pour les alinéas et pour les étoiles. Est-ce tout ?

— Non , je veux prendre un pseudonyme. Aussi longtemps que possible, il faudra qu'on ne me devine pas sous le masque.

Ces conditions arrêtées et convenues verbalement, Léo Lespès taille sa plume de chroniqueur, puis se met à l'œuvre.

En moins de huit jours le Petit Journal double sa vente. Avant la fin du premier mois il tire à quarante mille.

— Eh bien, mon cher Millaud ?

— Eh bien, mon ami, c'est superbe !

Allez toujours.

La vente monte, elle monte encore, eUe monte de plus en plus. C'est comme l'Atlantique aux jours de grande marée.

On est à cent cinquante mille de tirage *.

Partout on entend des dialogues dans le genre de celui-ci :

(«e — Connaissez-vous le joiurnaliste qui signe Timothée Trimm ?

« — Non, et vous ?

« — Ni moi non plus.

« — Qui ça peut-il bien être ?

« — En tout cas, c'est un gaillard qui se fait lire !j>

Ouvrant le journal, un soir, Léo Lespès voit qu'on a mis en tète un article de Dumas, et que sa chronique est reléguée sur la deuxième page. Il court chez le directeur et lui dit :

— Vous m'avez manqué de parole, je donne ma démission.

— Mais, mon ami, vous connaissez bien ce farceur de Dumas ; il est d'un amour-propré extravagant! Voyons, calmez-vous, on ne recommencera plus.

— Vous me le jurez ?

— Je vous le jure.

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