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PL XVI

Photo Alinari.

LA VIERGE ET l’eNFANT AVEC SAINT FRANÇOIS ET SAINT BLAISE (Eglise San Domenico d’Ancone.)

LA GLOIRE

Pour terminer cette série des Farnèse, Titien peignit le fils de Paul III, Pier Fuigi Farnèse. d’homme de guerre en armure, maigre, le nez en bec, les yeux hardis et rusés, la face pâle encadrée dans sa barbe noire, semble lancer à ses troupes le commandement pour l’assaut. Forgée dans F acier d’une dure physionomie, c’est une des plus belles effigies que le maître ait fait revivre de son temps. D’une exécution ferme et souple, sous une lumière brutale, le personnage surgit comme éclairé par la lueur d’une bataille noire et or.

Titien, encouragé par la cour papale, se décida à partir pour Rome. Son fils Pomponio, cerveau brûlé, caractère instable, lui donnait beaucoup d’inquiétudes ; il désirait vivement — profitant de ce voyage — obtenir pour lui un bénéfice ecclésiastique du pape, avec l’appui du cardinal Alessandro. De nouveau duc d’Urbin, Guidobaldo II, lui fournit une escorte de sept soldats à cheval, qui l’accompagnèrent à la Ville Eternelle.

Rome, sous la lumière implacable, escalade les sept collines, précisant au soleil la rigueur de son rêve de pierre monumental et ordonnancé.

Pierre taillée, rectiligne ou voûtée, pierre des colonnades, pierre des arcades et des chapiteaux, pierre dominatrice, raison froide et orgueilleuse du romain, que

dix siècles de christianisme n’ont pas adoucie aux angles. Sous les voûtes pesantes, le fils de Dieu, le doux Nazaréen semble prisonnier dans son sanctuaire.

Titien, Vénitien voluptueux, toi qui viens de la cité chimérique des eaux et des brumes, n’es- tu pas opprimé par la rigidité du dogme de pierre ? Toi qui viens d’un pays où les murs des palais sont pétris par des doigts sensuels, qui savent donner aux gorges et aux voussures les saillies et les retraits que la lumière caresse de son ombre, n’es- tu pas blessé par la brutalité et la sécheresse de toutes ces lignes fragmentées et trop nettes sur le ciel trop bleu? Ces grands murs de citadelle ornés de motifs mal placés, sans liens, comme surajoutés, n’attristent-ils pas ton regard épris de souplesse et de nuancement ?

Ni le charme d’Hélène, ni le rêve gothique n’ont pu pénétrer ici : la colonne grecque frémissante est devenue une tour de pierre. Et la poussée fantaisiste et luxuriante des cathédrales jaillies d’un terrain plein d’humus, s’est arrêtée devant ce sol trop sec.

Titien, en grand intuitif, sans définir peut-être ses raisons, avait senti que dans cette contrée il serait étranger, et que cette atmosphère n’était pas faite pour sa poitrine de montagnard.

Vingt siècles de culture s’amoncelaient ici sur une vieille aristocratie intellectuelle. Sous les arcades romaines, réédifiées, glissent maintenant des hommes silencieux, au sourire de femme, dont la mentalité complexe mêle la théologie orientale et subtile de Byzance

à la religion gouvernementale et despotique du peuple juif. Ces serviteurs de Dieu étaient alors de fins dilettantes. Ils avaient rassemblé sous leurs froids portiques les œuvres éternelles de tous les temps.

Titien parcourut avec Sebastiano les salles du Vatican. Michel- Ange le troubla profondément. Ta violence prophétique du fresquiste était faite pour impressionner son âme rude. Raphaël ne pouvait le séduire. Ta science aisée de ce génie, que tout un passé de culture avait enfanté, décevait le Cadorin qui n’y retrouvait pas la substance intérieure que son art puisait dans la nature. Cependant, devant les fresques des Stanzas, il s’arrêta, admiratif quand même, et demanda à Sebastiano : « Quel est le barbare qui s’est permis de gâter ces œuvres divines ? » — Son cicerone se tut... il était l’auteur de ces restaurations !

On arriva à la collection des statues antiques. Au milieu des copies frigides des Romains, les véritables fragments des marbres grecs exhumés, rayonnaient encore le soleil de l’Attique, et palpitaient de l’émotion humaine qui les avait fait naître. Devant les Vénus, Titien s’arrêta, si bouleversé que les larmes lui vinrent aux yeux : « J’aurais dû venir vingt ans plus tôt », dit-il à Sebastiano. Et ses regards absorbèrent cette beauté païenne, vierge de tout poison idéologique. E a Forme souveraine vivait devant lui ! Certes, il avait déjà pu admirer quelques antiques rapportés à Venise ; il en avait recueilli chez lui, dans son atelier, mais jamais il ne lui avait été donné d’en contempler d’aussi sublimes.

V homme qui arrivait ainsi à Rome n’avait aueun passé intellectuel ; aucune tradition lointaine n’avait développé en lui le jeu des vieilles rhétoriques, aucune formule n’enfermait ses pensées entre des barrières définies, et voici qu’il se désaltérait à la source la plus vivifiante. Mieux que ces Romains, il goûtait le charme de sa fraîcheur ; mieux qu’eux il percevait ce que le génie grec avait de tendre, de charnel, d’originel, sous son rythme logique et pondéré.

... « Si j’étais venu vingt ans plus tôt !... » Il s’attristait de l’abîme qui le séparait de cette époque privilégiée, ensevelie dans le temps comme un printemps lointain. Hélas ! les floraisons géniales des peuples 11e durent qu’un instant dans leur épanouissement, et leur parfum 11’est plus qu’un souvenir dans l’irrémédiable.

Elevé parmi d’autres légendes religieuses, sa race, malgré son culte attendri pour la Beauté païenne, se dressait entre lui et le Rêve antique. Désigné mieux qu’un autre pour rallumer le flambeau éteint, il était descendu, candide et simple, de ses montagnes, au milieu de peuples sentimentaux et compliqués pour qui cette beauté n’est plus une atmosphère, mais un luxe.

« ... Grecs ! vous avez pendant cinquante ans à « peine maintenu l’équilibre suprême entre la matière « et l’esprit ; ne faisant qu’une seule et même chose « de cette incarnation, vous pétrissiez la forme avec « sensualité, cependant qu’une raison olympienne et « sereine vous guidait ! Vous saviez que les passions sont « divines, conduites par la sagesse !... Si j’étais venu

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