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Tutian, Titian, Tiziano. Prénoms cadorins, vénitiens

méfiance et une perspicacité toujours en éveil. A la vivacité du paysan cadorin, le voisinage germanique, par des alliances fréquentes, avait pu ajouter des qualités de gravité et de volonté patiente.

Gregorio Vecelli était souvent appelé à Venise par ses fonctions. Son frère Antonio y demeurait avec sa fille et son gendre. Ces voyages sont le sujet fréquent des conversations familiales. Le petit Titien écoute parler de la ville prestigieuse. Il interroge sa mère, et celle-ci, plus sensible et plus fine que les femmes du pays, lui décrit la féerie de cette ville sur l'eau, d'où elle vient, de ses églises d'or, de ses dômes d’or, de ses mosaïques d’or, de ses palais de marbres polychromes. L'imagination de l'enfant s'exalte aux souvenirs de la mère. Il grandit, plus rêveur que les autres, dans ce pays sain et laborieux. Avec les petits garnements, il parcourt les montagnes, grimpe sur les rochers, s'enfonce dans

les « boschetti », joue au bord des torrents parfois

il s'arrêtera dans ses escapades, et la nature viendra émouvoir à travers la solide écorce du montagnard le cœur délicat du fils de la Vénitienne. L’odeur forte des bois humides, l'allégresse bruyante du ruisseau et des cascatelles, le calme pastoral des troupeaux paissant les prairies, la tendresse azurée des lointains, la découpure de lapis et de corail des pics dolomitiques, le pénétreront d'un trouble qu'il ne sait pas encore définir.

Il ne connaît, dans les petites églises de son pays, que des images grossières et naïves, imitées sans doute des arts byzantins ou germaniques, mais ces pauvres

LA JEUNESSE

tableaux ont éveillé sa sensibilité. Il se hasarde à tracer quelques dessins d’une ligne attentive 1. Tes chênes, les terrains, les premiers plans y sont scrupuleusement étudiés, avec le souci du détail d’un enfant appliqué. Son tempérament s’y devine déjà, mélange de force et de tendresse.

Ta famille Vecelli constatait avec une certaine inquiétude les aspirations déjà déterminées du jeune Titien. Te métier de peintre ne jouissait pas d’un très grand prestige dans ce petit pays austère et pratique. Te nombre des artistes augmentait sans cesse en Italie, et bien peu réussissaient à gagner leur vie. Cependant la volonté de l’enfant finit par fléchir les siens, et on décida de l’envoyer à Venise avec son frère aîné, caractère assez falot, qui semble avoir été gagné quelques années par la vocation du cadet. Titien est alors âgé de dix ans. Son oncle Antonio s’est entremis à Venise auprès du maître verrier Zuccato, et deux places d’apprentis sont offertes aux petits Cadorins.

Te choix d’un maître verrier peut surprendre au moment où Venise possède l’école brillante des fils Bellini et de Carpaccio. Mais la renommée de ces jeunes peintres n’est pas encore parvenue au village de Pieve où l’art mosaïste et religieux avait gardé tout son prestige traditionnel.

Titien part avec son frère... Courageux et concentré, l’enfant s’éloignera de son village. Il descend vers la

i. Musée de Pieve.

plaine... ses yeux s’ouvrent sur de nouveaux paysages. L/air de diamant des sommets se voile lentement ; des campagnes cultivées monte une atmosphère plus dense. Tes visages sont moins graves et le décor plus aimable. Tes collines, les vallons, ondulent vers l’horizon ; un souffle nouveau, tiède et mou, porte des senteurs marines sur les plaines fertiles : l’Adriatique apparaît alors, ouvrant dans la lumière un cadre infini aux visions tumultueuses du montagnard.

Sur le rêve irisé des eaux dormantes montent les effluves troublantes des alluvions... Une barque conduit l’enfant vers la ville qui va l’adopter ; les rames scandent la somnolence de « l’aria fina »... et soudain, dans la nacre de l’atmosphère, Venise se montre à Titien.

Zuccato accueillit l’enfant en brave homme. U’ art du verrier était à son déclin. Quelques commandes pour les églises du pays et des restaurations assuraient encore le gagne-pain du maître et de ses élèves. Ues mosaïstes byzantins, fuyant jadis les fureurs des iconoclastes, étaient venus apporter à Venise les ressources de leur art étroit et magnifique. Mais ce ne fut jamais qu’un art d’importation ; leur formule liturgique s’adaptait mal à l’esprit de ces marchands avisés et pratiques. Ua mosaïque n’eut dans les églises vénitiennes que le rôle d’un ornement sacerdotal, d’une relique précieuse : cadavre impérial momifié dans l’or et l’encens.

Pl. II.

Déjà vers 1420, le Conseil, mécontent des travaux des verriers au Palais des Doges, s’était adressé aux peintres étrangers. Des Allemands et des Italiens accoururent : Johanès Allemanus et Vivarini s’installèrent à Murano. Gentile Fabiano et Vittore Pisano travaillèrent longtemps pour la république. C’est alors qu’un apprenti de Fabiano, Jacopo Bellini, fonda l’école vénitienne. Il apportait les traditions de la nouvelle école florentine, des Paolo Ucello, Masolino de Pinaclo, Masaccio, etc... Il avait longtemps travaillé à Padoue avec Mantegna, son gendre et son ami, sous la direction d’un certain Squarcione qui enseignait l’art de peindre d’après les lois de la statuaire grecque. Mais il ne se plia jamais à ces formules et ne s’assimila que les éléments favorables à son génie. Si ses peintures ont disparu, des séries de dessins et de croquis 1 nous permettent de connaître ce qu’il a ajouté aux qualités florentines, d’imprévu, de pittoresque et de riche. On y sent déjà une inclination vers la ronde-bosse, le goût des architectures monumentales. Il annonce l’art vénitien, que Gentile et Giovanni, ses deux fils, puis Carpaccio, vont conduire à ses véritables destinées.

Titien apprenait le métier désuet de la mosaïque. D’enfant était honnête et docile, mais les traditions usées et affaiblies de l’art byzantin s’adaptaient mal à sa nature observatrice et sensuelle. Da révélation émouvante des peintures en vogue lui faisait plus profondé-

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