Londres : National Gallery. Venise : Académie
ment sentir l’inanité de son apprentissage. Zuccato, en Vénitien perspicace, suivait son jeune apprenti et jugeait son vrai tempérament. Il essayait de lui apprendre le dessin, la « géographie » de la forme; mais sa main, habituée à tracer les canons traditionnels des saintes figures, donnait à l’enfant l’exemple fâcheux des contours sans expression.
Quelques années se passent. Zuccato — dont l’amitié restera toujours fidèle à Titien — se décide à s’entremettre auprès de Gentile Bellini, pour faire entrer son élève dans les ateliers du maître peintre. Te vieux verrier a compris la destinée de son jeune ami, et sa démarche va permettre à Titien de suivre ses véritables aspirations.
Tes artistes étaient nombreux à Venise. D’Italie et de l’étranger, beaucoup, pour fuir les rigueurs de la guerre ou la tyrannie des despotes, venaient chercher la sécurité et des travaux dans la république indépendante. Ta vie devenait difficile. Quelques-uns subsistaient grâce à de petits ouvrages de décoration ou d’industrie, ornaient des boîtes de grotesques, ou peignaient des enseignes ; d’autres, pour tenter le passant, plaçaient leurs œuvres devant les étalages des boutiquiers complaisants.
Au milieu de cette foule d’artistes hétéroclites, les fils de J acopo Bellini, Gentile et Giovanni, avaient recueilli le sévère enseignement de leur père. A la volonté et à
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T élégance du dessin de l’Ombrie transporté dans Y air des lagunes, les Bellini ajoutent la vivacité de la couleur, la douceur de T atmosphère, le goût du paysage réel, un désir constant, enfin, de se tenir dans l’observation directe par une traduction pittoresque de la vie. Ces qualités particulières feront très vite des Bellini les maîtres incontestés de la jeune école vénitienne.
Beurs premières œuvres étaient peintes avec des couleurs broyées à l’œuf ou malaxées au jus de figue (détrempe), procédés rapportés de Florence par le père Bellini quand, vers 1420, Antonello de Messine arriva de Flandre avec le secret des couleurs à l’huile. Par sa variété de matière, la facilité des retouches, l’émail de ses empâtements, l’éclat et la profondeur de ses colorations, ce nouveau mode de peinture allait s’adapter à merveille au tempérament des frères Bellini. Gentile s’en servit avec prudence : exécutant les dessous de ses œuvres à la détrempe, il les recouvrait avec les couleurs broyées à l’huile et étendues à l’aide d’un vernis résineux qui les vitrifiait. Giovanni, plus ardent et plus hardi, prenait un goût très vif au métier flamand dont il utilisait les ressources multiples, la science des dessous, et le jeu des glacis sur des empâtements légers.
Ce procédé donne aux blancs des qualités lumineuses insoupçonnées jusqu’alors, aux parties foncées plus de mystère et de velouté ; et les modelés menés dans la pâte onctueuse prennent plus de souplesse et de relief.
Ba douceur et l’opulence de la cité invitent à jouir de la vie. Dans la lumière aimable, les choses se parent
de reflets perlés et le mirage du ciel et des eaux magnifie la matière. Séduits par la magie des présents terrestres, les peintres vénitiens délaisseront Fart spiritualiste de rOmbrie pour chanter la joie de leurs yeux charmés.
Et voici qu’un métier précieux leur apporte les moyens de rendre les réalités qu’ils aiment. L’art du fresquiste, écriture abstraite et sévère, était l’expression d’un peuple de vieille culture, développé dans une sorte d’ascétisme de l’esprit, familiarisé au jeu des spéculations intellectuelles — héritage de la raison romaine allié à la sensibilité chrétienne réfugiée dans le spirituel et le dogme.
La peinture à l’huile, au contraire, faite pour imiter la nature plus que pour la transcrire, saisit les apparences avec fidélité, donne l’illusion du réel par l’art du modelé et les variations de la lumière caressant les objets, rend les ombres mystérieuses et les clartés rayonnantes, varie l’impression des différentes matières d’après leur consistance, leur emplacement aérien ou leur éclairage. Art sensuel pouvant tomber dans le plus grossier des trompe-l’œil ou devenir l’évocation la plus recueillie de l’œuvre divine.
Venise avec ses cérémonies fastueuses, ses palais, ses ruelles où une foule cosmopolite faisait résonner les dalles sonores, ses mille vaisseaux qui déversaient sur les quais de marbre les richesses lointaines, avec ses patriciens trafiquants d’esclaves, diplomates avertis, politiciens méfiants, avec son peuple de marchands et de marins, ses courtisanes, ses jeunes gens aristocratiques et fiers, gainés dans des maillots de soie, Venise
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allait s’offrir à ses peintres dans toute sa voluptueuse beauté.
Ta gloire des Bellini est alors à son apogée et l’école germanique de Murano, malgré ses partisans, tombe en défaveur.
Vers 1479, la république envoie à Constantinople l’aîné de la famille, Gentile Bellini auprès de Mahomet II comme le représentant le plus autorisé de l’école vénitienne. Tandis que le cadet Giovanni s’entoure des jeunes audacieux, rivalise avec eux, Gentile, avec son fidèle disciple, Carpaccio, conserve la tradition florentine de son père.
Tes débuts de Titien dans l’atelier de Gentile ne furent pas heureux. Te maître lui reprochait la mollesse de son dessin, sa facilité, et s’emportait au point de renoncer à tout espoir sur son avenir. Il fallait que le jeune garçon oubliât son apprentissage chez Zuccato, le mauvais enseignement qu’il avait subi. T’ autorité tyrannique ne brise que les faibles ; celle de Gentile arma Titien contre un penchant peut-être naturel vers les formes aimables ; elle raidit sa volonté et concentra ses facultés d’analyse.
Cependant les formules linéaires des écoles italiennes et allemandes étaient violemment rejetées par toute une jeune génération. T’ atelier Giovanni formait, par un enseignement plus souple, un groupe combatif de nova-
teurs. C’étaient Gorenzo Gotto, Cima de Conegliano, Giorgio de Castelfranco, et enfin Jacopo Palmaet Giorgio Barbarelli surnommé amicalement « il Giorgione », le grand Georges.
Ges maîtres et leurs disciples se rencontrent sur la place du Rialto, centre animé de la ville où se traitent les affaires ; des cénacles animés discutent dans les auberges, ou se réunissent dans un petit local. L,à, le soir, après le labeur quotidien, des concerts improvisés délassent les amis. Ges élèves de Giovanni forment l’élément brillant de ces réunions où domine le « grand Giorgio ». Nature complexe et ardente, il règne par son charme attirant de citadin raffiné, par sa parole animatrice. C’est l’apôtre le plus véhément de la jeune école. Son aspect robuste cache une âme impressionnable et intuitive, une réceptivité toute féminine.
Titien subissait ce charme. Toutes ses sympathies allaient aux novateurs. Mais son naturel de paysan réfléchi et prudent se livrait lentement. Bt, tandis que Giorgio Barbarelli le protégeait de sa gloire naissante, Palma, plus âgé, gagnait sa confiance et le prenait en affection. Ils lui offrirent une place à l’atelier Giovanni où il fut accueilli fraternellement.
1/ atelier Giovanni a l’activité d’une ruche. Chacun y apporte un butin parfumé d’essences nouvelles. Previtali donne au paysage un lyrisme pathétique, et s’élève
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au-dessus du pittoresque documentaire des Bellini. Iyotto s’attarde à la délicatesse de ses demi- teintes et se complaît aux subtilités de ses modelés lumineux. Palma se souvient de la statuaire antique, et conçoit la figure humaine en nobles volumes ; il dépasse Fart d’analyse du portraitiste, et pétrit ses madones dans l’argile tiède encore des déesses païennes : Vénus rustiques aux chairs lactées, aux gestes calmes de belles campagnardes passives. he Giorgione, emporté par un large souffle, évoque la nature entière dans le trouble languide des maturités. Inquiet et exalté, il semble vivre et peindre un beau soir orageux. Ses portraits s’animent en leur race fière d’une passion contenue, d’une vie fiévreuse, reflets de son âme ardente, hui aussi a réveillé la Vénus antique, automnale et féconde. Ses nus aux modelés attendris, fruits mûris, pénétrés des sucs de la terre, rayonnent doucement la lumière attardée des crépuscules.
Titien travaille dans cette atmosphère de serre, se laissant dominer pour dominer plus tard ; il recueille en silence, pour les équilibrer et les amplifier, les éléments supérieurs du génie vénitien.
1/ humanité vieillie va assister à la résurrection d’un paganisme lointain : miraculeux Eté de la Saint-Martin ! dernière offrande des dieux expirants à F Italie chrétienne !
Elevés dans la foi et le dogme, les artistes de l’Italie
chrétienne enferment la forme dans un contour définitif ; les choses sont vues une à une et s’harmonisent par rapports successifs et juxtaposés.
Ee paysage n’est pour eux qu’un décor, une toile de fond devant laquelle l’action se joue. Sur cette terre spiritualisée, les hommes sont insensibles aux liens mystérieux qui unissent l’humanité à la nature.
Nées au milieu du carnage des guerres civiles, dans une atmosphère de drame, les œuvres d’un Giotto auront la gravité des prières dans la douleur. Puis, quand un souffle frais sera venu dissiper l’odeur du sang, la frénésie du meurtre, d’aimables artisans, enfermés dans la sécurité heureuse du croyant, tracent, sur la chaux des cloîtres, des images pures comme une oraison matinale. Ea foi limite l’univers à un petit monde sublime, enguirlandé de légendes charmantes ; on s’y promène comme en un jardin cultivé de fleurs modestes.
Cette foi pourra faiblir : l’édifice éducateur subsistera, • et les paroles profanes seront chantées sur les orgues et les psaltérions. Sorti du cloître, l’artisan appliqué, aux croyances plus tièdes, imprime à ses créations sa volonté disciplinée et la formule de sa pensée pliée aux controverses adroites, subtiles et précises de l’éducation théologique. Que ce soit par l’âpre observation d’un Masaccio, la complexité maladive d’un Sandro Botticelli, la notation tenace et pure d’un Signorelli, tous retrouvent, dans la sécurité du grand Eden qui les enferme, la force et la grandeur du génie de leur race.
C’est le moment où le Milanais Eéonard de Vinci,
Photo A. Giraudon.
au milieu de ses distractions supérieures, porte sur Fart plastique ses curiosités d’humaniste, enveloppées de subtilité théologique. Il pressent à sa manière le mystère philosophique de la matière; il essaie d’enfermer, sous le prétexte des formes, les variations de la lumière dans la suavité musicale de la ligne : il pourrait retrouver les harmonies suprêmes de l’Attique et concilier ainsi l’art de Venise et celui de Rome. Mais, précurseur sinueux, il lui faut ruser avec son époque qu’il devance, ruser quand il dérobe, la nuit, des cadavres pour les étudier, ruser quand il voile, sous une écriture cabalistique, l’audace de ses pensées, ruser encore, quand il transmue la belle bourgeoise au regard faux, au sourire de dévote malicieuse, en Sirène chrétienne.
A peine plus tard, l’enfant prodige du Vatican, Raphaël, récite sans effort l’admirable catéchisme de la forme qu’il sait déjà par cœur. Il élèvera ses facultés brillantes à l’art oratoire des grandes fresques, ordonnancera, dans l’aisance des périodes et l’élégance de sa rhétorique savante, les derniers discours des assemblées scolastiques. Italien théâtral et charmant, il séduit plus par son allure qu’il n’attache par sa sincérité. Mais, quand il dépouille le fatras universitaire et théologique que son heureux génie impose, le Romain apparaît, portraitiste précis et hautain, courbant les réalités sous les rigueurs du droit canon.
Prisonnier lui aussi de ce moule théologique, le génie hypertrophié de Michel- Ange, ne pouvant s’en évader, le dilate à de gigantesques proportions. C’est bien la
même rhétorique, clamée d’une voix terrible et développée au delà des mesures humaines.
Possédé par F âme biblique, il dédaigne la souffrance résignée, la tendresse fleurie des moines angéliques ; et il emprunte au Dieu des J uifs sa véhémence et sa colère. Sa passion, toute cérébrale et stérile, trouble par son anomalie, et s’impose par sa violence prophétique et solitaire.
Dans cet effort monstrueux il fera crouler, nouveau Samson, les murs de l’Eden qui l’enferme, et tombera sous les décombres monumentaux du moyen âge.
Mais devant les portiques du jardin chrétien, Venise, avec sa jeune école, avec Titien, va chanter un hymne nouveau. Des Vénitiens, habitués à considérer la nature sans crainte, avec le cynisme du marchand jouisseur, découvriront, à l’heure du recueillement, qu’elle est mystérieuse, et ils l’aborderont dans une exaltation sans entraves.