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CHAPITRE IX

Titien et Michel- Ange. — La Danaé et les Vénus. — Un paysage.

Vasari raconte qu’ayant décidé Michel- Ange à venir voir Titien, le peintre de la Sixtine lui dit, après sa visite :

« Sa couleur et sa manière me séduisent fort, mais quel « grand dommage pour les Vénitiens qu’ils ne com- « mencent pas par apprendre à dessiner correctement « et qu’ils ne fassent pas d’études plus approfondies. « Certes, si Titien disposait d’autant de science que « de dons naturels, surtout pour représenter la vie, « personne ne pourrait faire mieux que lui, car il a une « belle conception, une vivante et charmante façon de « peindre. »

Te Romain ne pouvait s’exprimer autrement, et avec plus d’équité, sur son collègue ; il est même surprenant de voir ce bourru difficile à vivre s’incliner - — malgré ses réserves — devant l’heureux génie de Titien. Michel- Ange, qui asservissait la forme à sa science rigoureuse, se sentait frustré par ce langage naturel dépourvu de rhétorique. Au fond ne devait-il pas mépriser cet art voluptueux et d’un dessin parfois trop facile ?

Titien ne pouvait avoir aucune influence sur ce génie

LA VIE INTÉRIEURE

inentamable. Mais lui-même, impressionné quelques instants par la grandiloquence de Michel- Ange, plus que par sa grandeur, semble avoir essayé de s’y hausser, peu après, dans les fresques de Santa Maria délia Salute, le Sacrifice d’ Abraham, Caïn et Abel , David et Goliath, d’une force plébéienne où l’envergure soufflée de la forme n’est pas soutenue par le dessin sévère et voulu des fresques de la Sixtine.

Michel- Ange ne pouvait faire que des victimes ; une volonté ne s’imite pas.

Encore sous l’émotion de sa rencontre avec les marbres grecs, Titien peignit une Danaé. Et jamais le peintre, alors septuagénaire, ne réalisa forme plus belle, plus humaine que dans ce tableau. Ee corps, en sa noblesse nouvelle, d’une volonté plus ferme dans le dessin, garde sa tiédeur charnelle, la souplesse aisée d’une créature qui vit, et qui bouge. Ea belle tête de Danaé, que la volupté embellit encore, prend dans l’ombre légère qui la voile un recueillement presque solennel. Sur les draps souples et lumineux, l’or de sa chair pèse de sa lourde maturité. Ea main qui a peint le torse se souvient d’avoir caressé quelques jours auparavant les formes pleines des Vénus accroupies. Elle trahit cependant ses origines par une mollesse et un abandon que les Grecs n’ont pas connus. Ee pli de l’aine et du ventre est digne d’eux ; sans doute Michel- Ange ou Raphaël auraient-ils expliqué les construc-

tions du bras et de la jambe par des accents vus et définitifs. Mais seul après les Anciens, Titien a su faire, de cette œuvre, sourdre une émotion intérieure. Ses modelés ne sont pas des plans abstraits où la lumière s’arrête ; ils palpitent du mystère de la vie profonde. 1/ artiste a frémi du trouble de son sujet et nous transmet ce frémissement.

Te chef-d’œuvre, exécuté pour Ottavio Farnèse 1, eut un succès considérable. Titien en dut faire plusieurs répliques avec variations, qui se trouvent à Vienne, Pétersbourg et Madrid. Celle de Madrid qui fut exécutée dix ans plus tard, ne possède pas la pureté de l’original, mais garde une saveur de matière et une luminosité qui en font une très belle œuvre encore.

Vénus récréée par un musicien (1546-1548). Madrid. Prado. — Une Vénus ample et noble, souvenir attendri des déesses au ventre fécond que le vieux peintre adora avec des larmes au Vatican, est couchée mollement, nacrée et fraîche, sur le satin mordoré d’un manteau.

Femme plutôt que déesse, dépouillée de toute fierté olympienne, elle s’abandonna dans son charme automnal aux douceurs de la vie, de l’amour et de la musique. Un jeune seigneur, Ottavio Farnèse sans doute, assis sur le bord de sa couche, se retourne vers elle, et, laissant errer ses doigts sur le clavier, il contemple les formes musicales de la splendide créature, et accompagne la

i. Actuellement au Musée de Naples.

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