‹ TitienChapitre 31 sur 96 · PL XVIII · texte numérisé non relu

PL XVIII

BACCHUS ET ARIANE (National Gallery, Londres.)

LA VIE INTÉRIEURE

mélodie charnelle des accords profonds et recueillis de T orgue.

Venise musicale !... atmosphère imprécise, où les sensations se frôlent en une harmonie éthérée ! ondes dormantes où les rythmes perdent de leur vigueur et flottent impondérables entre Y air et l’eau ! où les souffles de l’Adriatique font vibrer en passant les tuyaux cristallins de l’orgue d’Ornitio. Mère de la symphonie amoureuse ! Patrie de Monteverde, maître des accords troublants et profanes! Venise, où Wagner entendra gémir dans son cœur la langueur désespérée de Tristan !

Te montagnard, ivre du rythme des lagunes et du rythme plastique, les unit ici en un hymen subtil.

(Euvre souple, aisée où les gaucheries du dessin sont oubliées, submergées par le sentiment même que l’artiste a répandu. Sonorités profondes des tons unies aux basses de l’orgue, clartés diaprées d’un beau corps, chantées sur le célesta.

Quel est à notre époque le dilettante, l’amateur, l’homme oisif et riche qui oserait se faire peindre ainsi, comme le charmant Ottavio, jouant de la musique, devant une belle courtisane dévêtue ? Et, fixant sur la toile sa fantaisie galante, ennoblie par une généreuse émotion, quel est l’homme de l’élite moderne capable de se complaire à ces jeux subtils, libre des préjugés étroits d’une vie mesquine ?

Voici donc Farnèse à son orgue ; un pourpoint noir et rose le moule. Parmi les colorations feuilles mortes des satins rouges, roux et fauves, la belle semble un

soleil d'octobre. On aperçoit au fond un jardin rectiligne, où un triton ajoute à la mélodie la note de sa fontaine, et dont les perspectives mesurées s'ouvrent sur un paysage mélancolique, pressentiment des bosquets languides, où Watteau fera chuchoter des couples, dans l'air du soir.

Vénus avec l’amour. Florence. Uffi^i (1547). — D'une inspiration analogue, la Vénus à V amour de la Tribuna inscrit l'arabesque de son corps opulent qui repose en courbes élégantes. Des jambes courtes ne s'accordent malheureusement pas à la beauté du torse qui garde encore la splendeur des temps héroïques où les dieux régnaient. Mais l'homme qui a modelé ce torse d'ample Vénitienne, au ventre noble et souple, a dépassé son époque.

Personne, depuis l’ère de la chrétienté, n'avait créé de forme équilibrant ainsi le style et la vie. Personne depuis Titien, n'a pu y atteindre de nouveau h

Devant les hommes spiritualistes, habitués à contempler la nature comme un spectacle extérieur à eux, indépendant d'eux, séparé d'eux, voici que Titien, dans la ville la plus étrangère à l'Europe, apporte un sentiment plastique nouveau. Il n'a plus devant lui la

1. Excepté, peut-être, Véronèse avec les fresques de la Villa, et ses nus de Londres : National Gallery.

LA VIE INTÉRIEURE

Nature, il entre en elle, se laisse absorber par elle dans une sorte d'extase panthéiste, et nous donne non plus une image du paysage qui se déroule à ses yeux, mais un état de ce paysage. Tandis que les artistes intellectuels de Rome et de l’Ombrie, par la crainte de l'informulé, s’attachent à préciser leur propre mystère en apparences déterminées, circonscrites dans l'espace, Titien se complaisant dans le mystère universel, pénétré par une émotion imprécise, la répand des profondeurs de son âme sensuelle. Séduit par l’atmosphère, la matière, le 'parfum des choses, il nous fait participer au trouble qu’il ressent. Art éminemment poétique puisqu’il devient la poésie même, impondérable, s’adressant directement aux sens, comme la musique, art sublime et dangereux, comme toutes les voluptés. Art sublime ; tant que le contrôle de T esprit veille, et guide celui qui se complaît à ces extases. Culte que serviront Tintoret, Rubens, Rembrandt, Watteau, Uorrain, Turner, d’autres encore. Art dangereux puisqu’il pourra aboutir aux pires excès de certains artistes modernes.

Voici donc un paysage :

T’ heure angoissante d’un crépuscule orageux répand sur la terre le trouble des soirs d’été. Un ciel admirable se strie de nuages ; le lointain boisé ondule doucement vers l’horizon où une lourde nuée se condense en pluie. Un rayon de soleil oblique va frapper un troupeau qui rentre, frôler les feuillages touffus et légers d’un bois... un ruisseau serpente vers la plaine... L,a terre est devant nous, portant les éléments qui la font tressaillir de leurs

TTTIEN

incessantes transformations : les eaux, les vapeurs, la lumière, la nuit : les arbres croissent dans l’humus ; les hommes essaient de vivre.

Paysage immense par son lyrisme éternel, par l’émotion qui en sourd, qui nous envahit et nous enveloppe, perdus dans son infini. Synthèse de l’œuvre voluptueuse de Titien, jaillie de son âme comme une prière.

Page 1