CHAPITRE XII
Le testament de Titien.
Titien est le père de la peinture moderne. Comme jadis les patriarches infusaient leur sang à toute une race, le génie du plus fécond des peintres allait à travers les siècles s’infuser jusqu’à l’art contemporain. Il laissait une œuvre immense en héritage que des générations d’artistes devaient se partager.
Te monde occidental se transformait. Rome, pour lutter contre la Réforme, sortait de son dilettantisme. Ra cour des prélats, isolée du populaire dans son aristocratie intellectuelle, dernier vestige de la culture monacale du moyen âge, allait être obligée de se renouveler pour lutter contre les hommes qui se dressaient contre elle. T’ esprit germanique émancipé avait créé un mouvement d’idées qui gagnait les Tatins et s’opposait à la vieille domination de l’esprit méditerranéen. Te Vatican ne sera plus que le palais désaffecté d’anciens mécènes, et un Raphaël parlait pour la dernière fois la langue élégante et hautaine d’une élite, vieillie aux jeux de l’esprit.
Titien léguait une œuvre dont les forces primitives ne
pouvaient rester stériles. Elle n’était pas un système, un dogme, une esthétique, mais la nature même, transposée à travers un état d’âme, dans ses innombrables variations. Ees tempéraments les plus divers devaient y trouver une source d’exaltation en s’y retrouvant eux-mêmes.
Titien léguait à Véronèse ses belles Vénus aux chairs lactées, ses palais de marbre rose et blanc, ses ciels d’apothéose, le faste de la vie contemporaine, son paganisme enfin, que cet heureux génie, dans une harmonieuse quiétude, développera en figurations décoratives. Tes Pèlerins d'Emmaüs lui servent de prétexte à scène familiale sous un portique à colonnades, et les Noces de Cana deviennent la fantaisie mirifique d’un Sindbad le marin offrant un festin aux patriciens de Venise.
Tintoret hérite de la volupté, du mouvement, de presque tous les dons du maître qu’il exaltera, inquiet, dans un mysticisme trouble et matériel où les forces de la nature semblent fermenter. Venise, porte de l’Orient, va répandre sur le christianisme les germes mystiques de l’Inde transportés des vases pestilentielles du Gange dans les vases fiévreuses des lagunes. I/art du Tintoret, par ses grouillantes évocations du Paradis et de l’Enfer, par ses farouches visions, nous amène aux extases malades de Greco, cauchemars d’ascète énervé, où surgissent sous des' lueurs d’autodafé, des faces blêmes et tourmentées d’Espagnols fanatiques.
L/Espagne, pays inculte et fermé, qu’aucune civilisation n’a pu atteindre profondément, que ni les Romains
Photo A. Giraudon.
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ni les Maures n’ont pu policer, l’Espagne devait recueillir avidement ce que le génie de Titien avait de primitif, de neuf, de rude : sa vision directe, ses extases matérielles, sa sévérité, sa force, sa violence. Ribera transcrira cette violence, cette vision directe, outrant le spectacle terrible des réalités, exagérant l’effet théâtral jusqu’au trompe-l’œil de la douleur. Il s’attarde avec insistance aux supplices des saints grillés, écorchés, crucifiés, et sa troupe de gueux, de pouilleux et d’apôtres va apporter à l’art espagnol la sève plébéienne qui le régénérera, en passant par Herrera et par le moine Zurbaran.
A Velâzquez Titien lègue la souplesse, la spontanéité de son métier, langage immédiat et naturel ; puis encore, l’équilibre de ses facultés, son regard sagace, sa pénétration psychologique de grand portraitiste, la dignité de son réalisme. Et l’atmosphère d’or du Vénitien, sous le pinceau de l’Espagnol, se transmuera en argent fin, caressant le paysage des formes, se perdant dans le mystère des fonds, en sobres harmonies grises, roses et beiges, appuyées de noirs.
Murillo se complaira à son réalisme, qu’il parera, Sévillan amolli, des séductions pommadées et sucrées des Vierges blondes, dont la vulgarité et la joliesse niaise devaient tant plaire aux foules.
Jusqu’à Goya qui tiendra de Titien ce sens de l’évocation pittoresque imaginative et mouvementée, dont le peintre des Caprices animera ses satires de révolutionnaire espagnol superstitieux et incrédule. Et les lourdes chairs perlées des « Majas », dans leur abandon de barbares
et d’orientales, rappelleront grossièrement les Vénus voluptueuses du Maître.
En Hollande un isolé va s’imprégner de Titien dont il aura des toiles dans son atelier : Rembrandt. Il va recueillir sa tendresse pour ceux qui souffrent, son recueillement devant le mystère divin de la matière, sa hauteur philosophique; et il pétrira, à son tour, les chairs de ses philosophes ou de sa servante, avec le limon de la terre, qui fit la vie universelle.
Rubens aussi fut un peintre panthéiste ; mais sa verve rabelaisienne, sa fougue généreuse transforment le lyrisme du Vénitien en une vaste épopée bachique. E’étalon flamand étreindra sa terre humide et grasse, ses collines herbues, ses arbres touffus, ses ciels légers, ses lointains languides ; et des formes héroïques, poème de chair et de pourpre, jailliront du sol fécond. Il léguera à son élève Van Dyck, cette élégance de portraitiste royal qu’il avait lui-même héritée de Venise.
Ea France, pays des équilibres et des pondérations, restera longtemps sans subir l’influence du réalisme direct de Titien. Ee vieil esprit romain régnait toujours dans son clergé distingué et dans son élite. Et le souvenir de Raphaël animait l’aimable esprit gallican d’unVouet ou la frigidité d’un Ee Sueur ; Poussin, pour qui les tableaux religieux ne sont que prétextes à éloquence digne de Bossuet, ne recueillera du Maître de Venise que son art profane, la profondeur de sa couleur, la beauté de sa matière, sa volupté, qu’il tempérera par son ordonnance sévère de Romain, et sa dignité hautaine d’humaniste.
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Claude Forrain est T héritier direct des extases de Titien, de ses nobles architectures, des portiques et des escaliers que les mers viennent lécher, sous les baisers dorés des soirs italiens. Il s’attardera dans la langueur rosée des soleils couchants sous la feuillée légère des bosquets où plus tard Watteau viendra rêver, promeneur solitaire. Volupté lourde et troublante du Titien, vous voilà transformée dans T île de France, ce pays aimable et retenu ; voici que le Flamand, petit-fils maladif de Rubens, va peupler le silence des bois de ses visions amoureuses, attendries et discrètes. Derrière lui s’avance le cortège léger, frivole ou libertin des Fancret, des Boucher, des Frago, nous contant leurs émotions printanières.
Mais soudain, en France, la Révolution... Fa dictature de David guillotine la volupté au nom des Droits de l’homme et du citoyen, et de César.
Trois siècles des traditions corporatives des peintres huilistes, depuis van Eyck et Titien, allaient s’effondrer sous le mépris. Plus de dessous, plus de transparences, plus d’apprentissage humble et patient : un métier orgueilleux, immédiat, froid.
En réaction contre le joug de ce formulaire étroit — auquel peut-être le langage de la fresque aurait mieux convenu, tout le xixe siècle essaiera de recueillir, dans le désordre, les fragments dispersés du grand héritage vénitien. De grands artistes y puiseront des forces vivaces. Nous verrons les Gros, les Géricault, les Delacroix, les Constable, les Daubigny, les Turner, les Corot,
les Rousseau les Courbet, les Manet, les Carrière, les Renoir, les Besnard... d’autres encore... Mais ces tendances si diverses devaient à leur tour se fragmenter encore... s’éparpiller ; des hommes, primaires au « préjugé révolutionnaire », clameront des mots sonores : personnalité ! liberté dans l’art ! respect de l’individu ! la vie et l’art. Ta Vie ! répéteront des intellectuels fatigués, et ce mot « la Vie » sera synonyme de brutal, d’échevelé, de délirant ou de forcené... de mobile, de vibrant, « d’amusant ».
1/ œuvre du Titien, le plus bel héritage contemporain, morcelée, dépouillée de sa science, de son élévation, va devenir méconnaissable. Comme toutes les forces de la nature elle contient des éléments vivifiants ou mortels, d’autant plus dangereux qu’ils seront entre des mains grossières ou dépravées. Certes, l’art d’un Raphaël renferme aussi des éléments mortels... ils sont autres. Un art spiritualiste, exigeant une domination perpétuelle de l’intelligence sur l’émotion sensuelle, peut aboutir, par ce contrôle constant et voulu, à la formule. Il s’étiolera dans l’académisme, le poncif aux attitudes figées, mannequin drapé inerte et vide. Ou il périra dans l’archaïsme stérile des dilettantes trop instruits.
U’ art du Titien, au contraire, basé sur la perception directe des choses, risque d’aboutir au naturisme grossier, si le niveau intellectuel des artistes baisse. D’où la faveur du pittoresque documentaire, sans grandeur, de la scène de genre, de la « tranche de vie », se réduisant progressivement à l’étude, ou à la notation triviale.
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à la laideur. Restreint à l'émotion sensuelle, à des extases ambiantes, à un état de la sensibilité, cet art devient plus dangereux encore. Ne vivant que pour ces émotions, porté par elles, alimenté par elles, peu à peu l'individu perd sa force de domination sur soi-même. La dignité d’un « self contrôle » perpétuel disparaissant, l'Art est abandonné à des excitations d’ordre purement physique... sans chef.
Alors c’est le désordre, la démence des sensations toujours altérées de « goûts nouveaux », l’oubli de la forme qui précise, qui explique, le mépris de tout apport intellectuel, l’horreur de la plastique, produit de la raison.
Cette débauche ne peut que descendre à l’animalité, à la primitivité des sensations, aux désirs informulés qui dégénèrent en balbutiements, beuglements, petits cris dissonants sur des tons imprévus, tons de palette, heurtant brutalement la rétine, ou la chatouillant. Bt nous risquons d’osciller entre le forcené et le déliquescent. Dans la lassitude de ces excitations renouvelées nous arrivons à l’impuissance byzantine, aux tares cultivées et étalées, qui font se retourner le passant, pour l’émouvoir.
Tels sont les éléments mortels, en germe dans l’œuvre dilapidée du plus grand des peintres.
Des éléments vivifiants ?
Des grands créateurs ont toujours été portés par une foi, un idéal supérieur, un état philosophique. La Na-
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tare est là, avec sa sève, ses renouvellements infinis pour animer le rêve intérieur des vrais artistes. Allons à elle, toujours candides, émerveillés ; puisons à ses richesses pour nous enrichir. Mais sans nous éloigner d’elle dans un intellectualisme desséchant, ne nous abêtissons pas dans une jouissance trop immédiate.
L’art est un perpétuel équilibre entre nos facultés sensuelles et notre raison.
Des hommes vraiment puissants ne peuvent que grandir en se dominant. Une discipline sans relâche, un constant besoin de perfection, une contrainte sagace n’ont jamais étouffé une personnalité... au contraire.
Ue mal moderne, dont nous souffrons, est que nous nous formons tout seuls, comme des orphelins, ou des enfants abandonnés ! 1/ Ecole n’est pas un apprentissage. Tes courtes visites hebdomadaires d’un fonctionnaire dans un atelier de soixante élèves ne sont point un enseignement. On n’enseigne pas l’art de professeur à élève, mais de maître à disciple.
Depuis David il n’y a plus d’ateliers ni d’apprentis. Des traditions corporatives brisées au nom de la « liberté », nous risquons de nous perdre dans l’anarchie, l’orgueil et l’ignorance. Pourtant des isolés, de vrais artistes auraient voulu un maître, une doctrine, un métier, et ont souffert de la dispersion des plus belles traditions.
J’ai choisi ici l’exemple d’un grand homme : Titien, l’artiste du passé le mieux adapté aux besoins du temps présent. Ses forces intuitives, sa tendresse universelle,
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son rêve de poète, ont toujours été bridés par sa dignité et sa conscience.
Méditons humblement sur l’œuvre des grands ancêtres. Tendons nos mains. Recueillons les morceaux épars de la Beauté et léguons nos modestes matériaux pour rebâtir dans Y ordre et la clarté un temple nouveau avec des ruines.