PI. XXIII
Photo Anderson, Rome.
PORTRAIT DE PHILIPPE II (Musée du Prado, Madrid.)
LA VIE INTÉRIEURE 107
« O nature ! toi qui infusa en moi la sève des hommes « primitifs, ceux qui aimaient sans connaître le péché,
« reprends- moi dans ton sein ! Je t’ai chérie comme un « fils attendri : mes yeux ont caressé les lointains azurés, « les ciels du soir, l’atmosphère d’or qui magnifie les « choses. Mes mains ont caressé, émues et innocentes, « les formes de la jeunesse heureuse et libre. J’ai vu les « jouvenceaux enlacés s’aimer et j’ai pleuré ! J’ai surpris, « en marchant dans les fougères, les capripèdes qui cou, « raient, répandant leur odeur fauve. J’ai vu les dieux « et les déesses, que tu caches aux hommes méchants « et compliqués. Et Vénus, quoique moins jeune, « était encore bien belle !
« O nature ! je vais mourir. Prends-moi dans ton sein, « car je t’ai aimée ! Que mon corps s’unisse à l’humus « fécond, et que, du limon terrestre, mes poussières et « mon suc retournent aux arbres feuillus, aux bêtes qui « broutent... à la lumière... à l’univers !... O nature ! « laisse-moi étendre mon vieux corps d’amoureux sur « l’herbe, et regarder le ciel une fois encore,., absorbe- « moi !... »
Pieta. Venise. Académie (1576). — Titien avait quatre-vingt-dix-neuf ans quand il peignit ce tableau. Il sentait sa force l’abandonner, et avait traité avec les Erari pour être enterré dans leur église ; la Prêta leur était destinée. Ea peste s’était abattue de nouveau sur Venise, y faisant de terribles ravages. Titien allait quitter la ville quand il fut frappé par le fléau.
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L'œuvre inachevée a été pieusement terminée par Jacopo Palma le Jeune, son élève préféré.
Elle est un chef-d'œuvre... et semble émaner du plus profond de l'âme et de la substance du grand peintre... Une atmosphère rousse et triste plane mystérieusement comme un silence... silence devant la mort du Christ... mort divine et humaine, si humaine que tous les hommes se recueillent devant ce grand cadavre qui s'affaisse dans le giron de sa mère, où jadis il fut bercé. La face détendue semble trouver un apaisement immense au sommeil éternel, et la douleur n'y laisse que des traces effacées.
C’est la dernière prière avant la mort.
« Mon Dieu ! j'ai lutté... j'ai comblé la vie de mon « labeur infatigable !... J'avais la foi du paysan, « telle que mon père, le soldat montagnard, me l'avait « donnée ; et ma force et ma vigueur faisaient mes élans « rudes, sincères et humains. J'ai senti aux heures re- « cueillies le mystère de la douleur, et son rayonne- « ment... J’ai créé ton image avec mon âme et ma « chair... Mon œuvre me faisait oublier, comme une « prière, les misères du monde...
« Mais voici que ma main faiblit ; mon sang, jadis si « généreux, se refroidit, et le rêve de ma création se « voile...
« Dieu de miséricorde !... prends-moi ! je ne veux « pas vivre davantage, sans la force de peindre encore ! »