Mercure de France, nurs 1753, pp
Toi-même, cher Titon, guidé par ce flambeau, Tu sçùs nous présenter un chef-d'œuvre nouveau ; Ton Parnasse François, sur garant de ta gloire. Te place pour jamais au Temple de Mémoire ; Ton nom sera chéri de la postérité Voilà le vrai chemin de l'immortalité.
Par ce brillant aspect l'équitable Nature,
De nos jours limités prolonge la mesure,
Ou plutôt à nos vœux donnant un sort plus beau
Nous fait-elle survivre au-delà du tombeau.
Notre àme désormais libre de la matière
Se verra sans nuage et vivre toute entière ?
Enveloppée alors de gloire et de vertus.
Sa lumière croîtra pour ne s'éteindre plus.
Le mérite vivant, poursuivi par l'envie.
En triomphe toujours au sortir de la vie ;
Et sans cesse ici-bas haï, persécuté,
N'a de repos qu'au sein de l'immortalité.
Tel au fond des forêts un chêne vénérable,
Présente aux ouragans sa tête inébranlable
Sans relâche agité par les vents furieux,
Il brave leur courroux, s'élance vers les Cieux.
Oui, Titon, s'élevant au-dessus du vulgaire,
On s'attire bientôt son injuste colère ;
On est l'heureux objet de ses cris impuissans,
Et l'on voit s'irriter mille insectes rampans.
Hé ! n'ont-ils pas voulu dans leur sombre malice,
Renverser de tes mains le superbe édifice ?
Tu te vois au-dessus de leurs lâches efforts,
Car les cœurs généreux sont enfin les plus forts.
O sublimes mortels, d'une àme courageuse
Sçachez voguer au sein d'une mer orageuse ;
Le Port vous est ouvert, sçachez-y parvenir ;
Supportez le présent, contemplez l'avenir.
A vos ardens efforts plus les vents sont contraires.
Plus grande est votre gloire et vos courses prospères ;
On s'endort aisément sur le calme des flots,
La tempête fait voir tout l'art des matelots.
De l'insolent Pradon l'audace téméraire,
Entraîne quelque tems un aveugle parterre ;
Mais Racine bientôt par ses accens vainqueurs
Sous la loi du génie enchaîne tous les cœurs :
Son triomphe dès-lors éclate davantage ; Sa splendeur tout-à-coup dissipe ce nuage ; Il auroit eu sans doute un sort moins glorieux S'il ne s'étoit jamais suscité d'envieux.
O mortels malheureux, qui jouet de l'envie, Nourissez dans vos coeurs cette noire furie ; De ce monstre odieux trop fidèles suppôts, Voyez quel est le fruit de vos honteux complots. Vous pensez opprimer par d'indignes outrages Ceux qui mériteroient votre encens, vos hommages ; Un grand cœur vous méprise, et l'effort de vos coups Trop foible contre lui rejaillit contre vous ; De vos propres fureurs, vous êtes les victimes; Vous ne pouvez l'atteindre en ses essors sublimes ; Il ne vous laisse voir ni foible, ni défaut ; Voulant le rabaisser, vous l'élevez plus haut ; Tel est de l'envieux la barbare injustice : La richesse d'autrui lui devient un supplice ; Furieux il voudroit à force d'attentats Etouffer les vertus, les talens qu'il n'a pas. Les assauts violens de sa jalouse rage Nous font chercher un port éloigné de l'orage ; Nous le trouvons enfin ce port tant souhaité Le jour que nous volons à l'immortalité. L'affreuse envie alors voit finir son empire ; Nous mourons pour renaître, à jamais elle expire.
D'une telle Mégère, implacable ennemi.
Cher Titon, dans nos cœurs ton règne est affermi;
Ton esprit bienfaisant, et ton cœur magnanime
Seront le digne objet d'une éternelle estime ;
Nos vœux t'éleveront au rang des immortels :
A de moindres vertus on dresse des Autels.
Les Poètes guidés par leur reconnoissance.
Te feront désormais l'Apollon de la France.
Hélas ! que ne peux-tu, pour combler nos souhaits,
Jouir d'un sort si beau sans nous quitter jamais.
Du moins qu'en ta faveur le destin moins sévère.
Daigne étendre pour toi notre course ordinaire :
Oui, sois long-tems mortel, plein de gloire à nos yeux.
Hé, n'est-on point assez immortel dans les Cieux ?