Les débuts de la surdité
{Société française d'Oto~rhinO‘laryngûbgie, et Bulletin de laryngologie, 7 mai 1902, page 182.)
Les moyens ne manquent pas, en l’état actuel de l’otologie, pour établir le diagnostic des diverses espèces de surdité, mais nous sommes moins avertis sur les signes qui peuvent annoncer les premiers débuts de cette infirmité. Et pourtant, si une chose importe, en, cette question, ce serait bien de découvrir les commencements pour leur opposer une thérapeutique qui d’ordinaire arrive trop tard.
Les oreilles ont cette malchance queles premières atteintes à leur intégrité passent souvent inaperçues.
Pourquoi du reste est-on si peu disposé, de bonne foi ou sciemment, à avouer un début de surdité? Quelle fâcheuse tendance à se mentir à soi-même, à se formaliser si une personne de l’entourage s’étonne que vous fassiez répéter une question.
Les yeux sont à cet égard moins à plaindre que les oreilles. Le moindre trouble dans leur fonctionnement est aussitôt manifeste. 11 n’a rien d’humiliant: Le lorgnon ou le monocle n’est pas pour déplaire, mais un cornet acoustique !
L’exposé des circonstances qui marquent le début des surdités m’a donc paru de quelque utilité ; ce sera comme le diagnostic précoce, l’étude de la précophose et plus encore un article de consultations que de diagnostics.
J’ai composé cette étude avec les conversations préalables et les interrogatoires de mes malades. Ce sont eux qui parleront la plupart du temps, car, bien avant que l’auriste intervienne, son client a pu noter telle particularité qui servira beaucoup au diagnostic.
Mon enquête se présente encore encombrée de comment ? et de pourquoi ? Mais elle compte sur la haute expérience de mes collègues pour sortir de cette séance beaucoup mieux documentée et renseignée.
Il m’a paru que ces commencements de surdités devaient être étudiés séparénfent aux trois principaux âges de la vie : chez l’enfant, l’adulte, le vieillard.
C’est au théâtre que quelques personnes ont découvert le début de leur infirmité. Elles ont remarqué que tel acteur n’est plus entendu comme avant, que tel autre au verbe plus net est seul compris, au point qu’elles vous nommeront ceux ou celles qu’elles aiment mieux voir en scène. D’autres ont dû s’approcher de plus en plus du premier rang de l’orchestre ou monter aux places élevées, et s’aider de plus en plus de la lorgnette pour voir parler l’artiste. A rOpéra-Comique, le chant sera mieux perçu que le poème parlé.
Près d’un orchestre, l’oreille faiblissante entend mieux le chant lié des instruments â cordes que les notes détachées du piano. Ne savons-nous pas déjà qu’un son continu impressionne plus fortement l’ouïe qu’un son discontinu. Dans l’ordinaire de la vie, ce sont les sonnettes de l’appartement qui sont le moins entendues. Que de fois ou nous a donné ce détail. Un valet de chambre se présentait l’autre jour à la clinique, renvoyé de sa place uniquement parce qu’il n’entendait pas la sonnette de la porte d’entrée.
Enfin les musiciens ont des facilités spéciales pour découvrir les premières atteintes que subit leur audition. Je l’ai constaté notamment chez deux accordeurs de piano, qui, au début d’une sclérose tympanique, se plaignaient d’un retard de percep tion et d’une audition moindre pour les notes graves que pour les notes aiguës.
Pour finir, je désirerais parler quelque peu de 1 audition chez le vieillard.
Quand 1 oreille vieillit, elle perd d’abord la faculté d’adaptation ou d accomodation aux diverses tonalités. Les changements survenus se trouvent bien indiqués dans la phrase suivante, que je retrouve dans mes notes et qui me fut dite par un de mes clients : « Depuis quelque temps j’entends gris comme je vois gris, c’est-à-dire que
je distingue à peine les sons et les couleurs ; les orchestres me semblent jouer faux ; écouter me fatigue. On ne trouvera donc jamais des lunettes pour les oreilles. » Et c’est ainsi que les vieillards en arrivent à ne plus vouloir écouter. C’est la désespérance auditive.
Une autre signe de la vieillesse otique consiste dans la presbyacousie. Les personnes qui en sont atteintes entendent mieux de loin que de prés. 11 y a quelques variantes à cette infirmité. Chez trois de mes malades, la conversation et les bruits un peu lointains étaient mieux perçus qu’à proximité. J’ajoute que c’étaient des gens de très bonne foi et que j’ai contrôlé moi-même leur dire. J’en ai vu qui entendaient mieux la voix chuchotée que la voix haute. Une dame âgée présentait pour écouter son oreille la moins bonne, parce que, disait-elle, en entendant moins, elle percevait mieux.
Comment expliquer ce résultat paradoxal? Sans doute que l’organe affaibli perd l’agilité d’accommodation tympanique e.t de perception labyrinthique et reste troublé par une trop grande sonorité.
A ces oreilles altérées par l’âge, on doit appliquer la règle mit me tangere, car un traitement actif risquerait d’amener des bourdonnements ou des vertiges. Le mieux est de s’en tenir aux quelques médicaments qu’indiquent les symptômes particuliers.