VII. — LE CANCER
40. Morphologie. — Dès le moment où je devins chef de laboratoire j’ai dû m’intéresser à l’anatomie des tumeurs, à leur structure et à leurs récidives. Les observations que j’ai pu faire sur ce sujet ont fait l’objet d’une vingtaine de communications à la Société anatomique et à l’Association française pour l’étude du cancer dont j’ai été l’un des premiers membres.
41. Etiologie et pathogénie. — Je ne parlerai pas ici des très nombreuses recherches que j’ai entreprises pour tenter (avec et après tant d’autres) de jeter quelque clarté sur le déterminisme des néoplasies, car aucune (recherche de parasites, gretles, transplantations) n’a abouti à des résultats intéressants.
42. Histogénèse et développement des néoplasies. La Greffe. ~ Elles m’ont cependant servi à comprendre exactement ce qu’est le problème du cancer, à lui donner des limites précises.
J’ai d’abord établi que la propriété fondamentale et caractéristique des cellules cancéreuses est cette aptitude qu’elles ont de se séparer les unes des autres, pour donner des semis de greffons. La greffe est absolument spécifique du processus néoplasique ; c’est le mécanisme unique par lequel se font les propagations immédiates, proches ou lointaines (op. 115).
Accidents des néoplasies. — Je me suis attaché ensuite à montrer que le plus petit noyau néoplasique étant donné, avec son aptitude à l’expansion, tous les accidents provoqués par les tumeurs malignes se déroulent d’une façon automatique' et rentrent aisément dans les cadres connus de la pathologi’e.
Les désordres que cause la néoplasie sont d’abord et pendant longtemps purement locaux (compression, hémorragies, inflammation) et, dans les troubles qu’ils déterminent, il n’y a rien qui soit particulier aux tumeurs malignes.
Toute riiistoire des cancers se laisse expliquer par la progression de l’infiltration cellulaire. La malignité ne réside pas dans une qualité spéciale du tissu néoplasique. Elle est liée à son expansion architectonique. C’est la localisation d’un cancer qui fait sa gravité.
J’ai mis en relief le rôle que joue l’infection dans la provocation des accidents, en montrant qu’elle est le facteur presque capital des ulcérations et des inflammations sclérosantes qui aggravent et diffusent l’induration des tissus néoplasiques.
43. Le Cancer est une maladie locale et qui ne modifie pas l’état humoral. — Non seulement j’ai pu expliquer le déroulement de toutes les complications des cancers par le développement de la lésion locale, mais j’ai montré que la présence d’une néoplasie, à aucun moment de son évolution, ne trouble jamais directement l’ensemble de l’organisme, et je crois avoir péremptoirement établi que tous les troubles humoraux et autres décrits chez les cancéreux ont un mécanisme indirect et sont le signe des complications du cancer, non du cancer lui-même.
44. La Cachexie des Cancéreux. — L’analyse que j’ai faite de tous les syndromes observés chez les cancéreux (anémie, urémie, états infectieux, etc.) m’a permis d’établir qu’aucun d’eux ne présente de particularités spécifiques.
La marche, l’évolution, l’enchaînement des accidents se laissent aisément résoudre par l’analyse clinique et ramener aux faits connus. La néoplasie est le premier anneau d’une longue chaîne de lésions anatomiques et de troubles fonctionnels au bout desquels se placent inévitablement, en raison de la durée indéfinie du processus, des accidents qui atteignent l’organisme dans ses œuvres vives, provoquent sa déchéance et déterminent la mort.
Pour comprendre cette évolution des phénomènes, l’hypothèse d’une intoxication spéciale n’est pas nécessaire. La cachexie dans laquelle tombent la plupart des cancéreux n’est en aucune manière propre au cancer. 11 faut cesser de parler de la cachexie cancéreuse.
45. Conception médicale des Cancers. — En synthétisant toutes les données acquises par l’étude anatomique des tumeurs et l’observation de malades suivis jusqu’à leur mort, j’ai exposé une conception simple des cancers et des accidents qu’ils détermi-
nent. J’y ai négligé de parti pris toutes les particularités histologiques et parlé des cancers comme si toutes les néoplasies avaient la même structure. En me bornant à exposer le développement anatomique des cancers, à suivre leurs étapes, à étudier leurs localisations, et à suivre le déroulement des accidents qu’ils provoquent, j’ai pu exposer tout ce que nous savons de sûr touchant le cancer, et écrire un livre qui donne au grand public médical des notions claires et pratiquement utilisables (op. 12S).
Y] II. niÉHAPEUTlQUE
46. Contre la morphinisation dans les maladies chroniques. — Je me suis élevé dans plusieurs mémoires contre les dangers de la morphinisation au cours des maladies chroniques et particulièrement des cancers, après m’être convaincu que ses inconvénients l’emportent de beaucoup sur ses avantages toujours passagers et souvent illusoires (op. 68 et 73).
La morphine n’est souveraine que contre les paroxysmes douloureux passagers. Dans les affections chroniques, son elficacité est de courte durée. De plus, loin de donner le repos moral et d’engendrer l’euphorie, la morphinisation provoque rapidement le besoin, fait naître l’inquiétude et accroît 1 irritabilité. Le nioiphinomane ne connaît jamais ni repos, ni quiétude.
J’ai donné en exemple ma conduite dans mon service de Brévannes, où je sèvre rapidement et sans incidents les nombreux malades qui y arrivent morphinomanes et pour lesquels la suppression de la morphine représente toujours un bénéfice considérable. Là où on faisait autrefois 180 injections quotidiennes, on n’en fait plus aujourd’hui que 3 ou 4, et les malades se plaignent beaucoup moins.
Cette campagne que j’ai menée et mène encore contre la morphinisation me donne de plus en plus 1 impression d être une œuvre éminemment salutaire et utile.
47. L’arrêt des hémorragies par le citrate de soude. — Guidé par les travaux des physiologistes, j’ai découvert que
les injections concentrées de citrate de soude exerçaient ujio action remarquablement efficace et rapide sur les hémorragies (op. 81, 86et9S).
Les hémorragies profuses ou les petits saignements continus qui compliquent l’évolution des néoplasies malignes, de la' tuberculose ou des inflammations des muqueuses, s arrêtent instantanément après l’injection ou tout au moins dans les heures qui la suivent.
Il ne m’a pas été possible de préciser le naécanisme de cette action hémostatique si évidente et si précise.
Les petits phénomènes de choc qui suivent l’injection, l’absence de modifications de la coagulabilité m’ont cependant fait accepter comme hypothèse temporaire que le citrate de soude modifie, par excitation du sympathique, les conditions de la circulation dans les capillaires, surtout dans les tissus enflammés, plus qu’il ne modifie les qualités du plasma.
Un intéressant problème reste posé à la sagacité des physiologistes, mais il est maintenant hors de doute que l’utilisation du citrate de soude, suivant la méthode que j’ai préconisée et dont la valeur a été vérifiée de tous côtés, a doté la thérapeutique du plus simple et du plus sûr des moyens connus jusqu’ici de combattre les hémorragies.