DE LA FOLIE RHUMATISMALE
A l’époque où ce mémoire a été écrit, la plupart des traités de pathologie, ainsi que les mémoires publiés dans les divers recueils — entre autres ceux de Vigla — Bourdon — Hervez de Chegoin — divisaient en deux classes les accidents cérébraux observés dans le cours des rhumatismes ;
t" Dans l’une, ils rangeaient les complications revêtant la forme de la méningite : Méningite rhumatismale.
2“ Dans l’autre, les accidents à manifestations rapides, presque subites, mortelles en quelques heures: apoplexie rhumatismale.
Quelques auteurs, Vigla entre autres, font cependant observer que cette classification ne répond pas à toutes les formes de délires.
L’étude clinique du rhumatisme cérébral était donc limitée à ces deux formes, lorsque je publiai ce travail.
Thore, Chomel, Louis, Leudet avaient rapporté des faits d’aliénation mentale dans le cours de maladies aiguës, pneumonies, angines, rougeoles, fièvres typhoïdes, mais aucun d’eux n’avait compris l’aliénation mentale au nombre des complications possibles du rhumatisme.
C’est à ce mémoire qu’appartient Vhonneur d’avoir fait connaître Xaliénation, rhumatismale.
Depuis sa publication, en 1856, un grand nombre d’observations ont été publiées dans tous les recueils périodiques ; et tous les traités de pathologie qui ont successivement paru, classent maintenant la folie rhumatismale au nombre des accidents du rhumatisme.
Le malade que j’avais sous les yeux au moment où j’écrivais ce mémoire, était atteint d’un délire continu, mais d’une telle mobilité d’expression et de forme, qu’il était impossible de la ranger dans un type
défini d’aliénation mentale ; il était successivement maniaque ou mélancolique d’un jour à l’autre. Cette mobilité incessante est un des caractères généraux de tous les délires d’aliénation qui se manifestent dans le cours des maladies aiguës ; les types nettement définis appartenant de préférence aux véritables aliénés. Mais qu’importe la forme? qu’il soit maniaque ou mélancolique, le délire d’aliénation des rhumatisants a toujours, au point de vue clinique, la même signification, et presque toujours la même durée, et le même pronostic; tel que je viens de l’indiquer, il s’observe plus fréquemment dans le rhumatisme de moyenne intensité que dans le grand rhumatisme poliarticulaire.
L’aliénation n’est pas toujours subordonnée à l’intensité du rhumatisme ; il résulte, en effet, des observations parues après la publication de ce mémoire, que le délire s’élève parfois aux types les plus achevés de la manie ou de la mélancolie, et que sa violence peut compromettre les jours du malade.
On voit la mélancolie, dont les formes élémentaires sont ; — l’hébétude — la tristesse avec obnulation des facultés — la lenteur des actes physiques et intellectuels, — avec modifications du caractère du malade devenu inquiet, soupçonneux, intolérant, irascible, — se présenter jia^fois avec ses expressions les plus exagérées, telles que : — dépressMrr profonde, — annihilation des facultés, — immobilité complète, — ^allu^ cinations terrifiantes, apparence semi-comateuse. p
Il en est de même de la manie qui, chez quelques malades, arriv^j jusqu’au délire le plus violent, avec agitation continue de jour et de nuit,?; hallucinations multiples, désordre général des facultés qui ne permet >> plus de fixer l’attention. ^
Ces deux modes opposés du délire, nés l’un comme l’autre de la diathèse rhumatismale, ont leur cause prédisposante dans des condition^ personnelles au malade, dispositions héréditaires ou acquises qui déteii minent le genre et la forme du trouble mental. Cependant il est i noter que des deux formes délirantes mélancolique et maniaque, la forme mélancolique est très notablement la plus fréquente. Le rhumatisme n’est
donc, au point de vue pathogénique, que la cause occasionnelle de l’aliénation incidente.
Une fois établi, le délire revêt des caractères d’intensité plus ou moins grande qui ne sont nullement en rapport avec l’étendue du rhumatisme qui l’a produit; les rhumatismes les plus aigus, les plus fluxionnaires, les plus généralisés n’enfantent pas les aliénations les plus violentes ; au contraire, on pourrait même établir, avec quelques réserves cependant, que la disproportion, que le désaccord entre la fièvre rhumatismale et le trouble mental sont un des caractères particuliers à ce genre de
Tandis que l’encéphalopathie rhumatismale fébrile et le rhumatisme, sont, pendant toute la durée de leur évolution, subordonnés Tun à l’autre, qu’ils se développent, grandissent et s’apaisent ensemble, le-.délire d’aliénation tend, au contraire, à se dégager de plus en plus du rhumatisme. La maladie générale apaisée, le pouls et la température revenus à l’état normal, on voit, chez nos malades, l’aliénation persister encore pendant un temps plus ou moins long dans la période de convalescence, jusqu’au jour où la santé générale a repris son parfait équilibre.
Je citerai, à l’appui de cette persistance du délire, une note, sous forme de complément à l’observation de mon mémoire. Cinq QU six mois après sa guérison le malade revint me voir. Je lui exprimais ma surprise au sujet de la résistance que je lui avais vu mettre à prendre des aliments, alors que sa maladie semblait terminée et qu’il avait repris les apparences de la raison ; je lui disais ; qu’en face d’une résistance aussi grande j’avais été fort inquiet et sur le point de lui ingérer des aliments avec la sonde oesophagienne. 11 me fit alors l’aveu que, pendant plus d’un mois, il avait été obsédé de l’idée que tous les aliments qu’on lui présentait ..étaient dénaturés, falsifiés; qu’il résistait avec la conviction qu’on lui donnait à manger des testicules déguisés à l’aide de sauces les plus variées. Il ajoutait : que son esprit était resté inquiet, soupçonneux, défiant pendant plus de deux mois après la guérison du rhumatisme.
Je n’ai reçu ces précieuses confidences que longtemps après la publi-
cation du mémoire, c’est pourquoi je les publie ici comme complément important de cette première observation à'aliénation rhumatismale.