DE L’AUTOMATISME, DE LA MÉMOIRE ET DU SOUVENIR
Les troubles étudiés dans ce travail appartiennent aux névroses que Cérise avait appelées extraordinaires ; elles sont en effet extraordinaires par leurs expressions bizarres et par la singularité des phénomènes qui les accompagnent. L’incertitude et la mobilité des désordres nerveux au milieu desquels se produit ordinairement l’automatisme, exigent toujours une très grande réserve de la part de l’observateur, mais la base sur laquelle repose ce travail échappe à toute critique, puisqu’il a pour sujet un malade atteint d’une lésion grave et profonde du cerveau. Le rapport de cause à effet s’y démontre d’une manière si convaincante, qu’un des dignitaires de la médecine anglaise, le professeur Huxley, a pris ce mémoire pour sujet de son discours d’ouverture à l’Association britannique pour l’avancement des sciences en 1874.
Un soldat de l’armée de Metz, âgé de vingt-sept ans, est atteint par une balle qui lui fracture le pariétal gauche; la blessure, longue de 8 à 10 centimètres, parallèle à la suture temporale, située à 2 centimètres environ au-dessous de cette suture, répond au tiers supérieur du sillon de Rolande.
Quelques instants après ce coup de feu, tout le côté droit du corps se paralysa, en même temps que le malade perdit connaissance; trois semaines se passèrent ainsi avant qu’il reprît l’usage de ses sens; quant à l’hémiplégie du côté droit, elle dura pendant douze mois environ, après quoi le mouvement et la sensibilité se rétablirent presque complètement.
C’est à cette époque, alors que la paralysie était en voie d’amélioration, que se manifestèrent les désordres nerveux de l’automatisme.
Tout à coup, cet homme passe de l’état normal à l’état de maladie ; il cesse d’être en rapport avec le monde extérieur, ses sens se ferment aux excitations du dehors, il ne vit plus que de sa vie exclusivement personnelle, il n’agit plus qu’avec ses propres excitations, qu’avec le mouvement automatique de son cerveau. Il se lève, marche, fait, agit avec les apparences de l’état normal, à tel point qu’une personne non prévenue de son état, le croiserait dans sa promenade, le rencontrerait sur son passage sans se douter des singuliers phénomènes qu’il présente. Sa démarche est facile, son attitude calme; il a les yeux largement ouverts, la pupille dilatée ; le front et les sourcils contracturés, avec un mouvement incessant de nystagmus, accusant un état de souffrance vers la tête; ainsi qu’un mâchonnement continu. S’il se promène dans le milieu qu’il habite, dont il connaît lès dispositions locales, il agit avec toutes les libertés d’allures qu’il a dans la vie habituelle; mais si on le placé dans un milieu qu’il ne connaît pas, si on lui crée des obstacles en lui barrant le passage, il heurte légèrement chaque chose, s’arrête au moindre contact, et, promenant les mains sur l’objet qui lui fait obstacle, il en cherche les contours, et le tourne facilement. Il n’offre aucune résistance aux mouvements qu’on lui imprime ; soit qu’on l’arrête, soit qu’on le fasse changer de direction, soit qu’on précipite sa marche, soit qü’bn la ralentisse, il se laisse diriger comme un automate et continue son mouvement dans la direction qu’on a voulu lui donner.
Toutes les fonctions animales s’accomplissent comme à l’état normal, contrairement à ce qui se passe dans les fonctions de relation. La sensibilité de la peau et des muqueuses est absolument éteinte.
Tous les sens sont fermés, à l’exception du toucher, qui seul persiste et met le malade en rapport avec le monde extérieur; la délicatesse et la subtilité de ce sens sont tellement développées, qu’il présente une véritable hyperesthésie. Le sens de la vue n’est pas complètement fermé, car l’œil reçoit encore quelques impressions lumineuses, mais tellement pâles
et affaiblies, que la vue ne fournit plus au malade qu’une notion vague et indécise des objets et des choses. Telles sont les conditions extérieures de ce malade, chez lequel nous avons vu ce singulier état se répéter sous nos yeux, un grand nombre de fois, sous forme de crises ou d’accès revenant à jours fixes, toujours semblables h eux-mêmes dans leur expression, dans leur durée et dans leurs retours périodiques à un intervalle invariable de vingt jours.
Il était d’un intérêt tout particulier de déterminer l’état mental do ce malade et de rechercher la mesure de son activité cérébrale ; les expériences multiples que nous avons faites témoignent d’une suspension, d’un arrêt dans l’exercice de ses facultés. Les facultés actives, le jugement, la conscience, la spontanéité ont cessé d’être en exercice, comme les sens ; et, dans cet état, qui se rapproche à certains égards du sommeil, le malade n’est plus qu’un être mécanique obéissant passivement aux excitations automatiques de son cerveau. Tous les actes quil accomplit sont ceux de sa vie habituelle, il les répète tels qu’il les produit chaque jour, aux mêmes heures, dans les mêmes conditions, avec des apparences de spontanéité qu’il n’a pas; et, quels que soient les obstacles qu’on apporte à l’exécution de ses mouvements, il poursuit son but avec ténacité; ses allures, ses gestes, ses expressions sont tristes ou gaies suivant l’idée qui préside à l’action.
Tel est le malade abandonné à lui-même et agissant sous l’influence des excitations spontanées de son cerveau.
Mais, d’autre part, l’éveil des idées peut aussi être provoqué par des impressions faites sur le toucher, qui, avons-nous dit, est le seul sens dont l’extériorité soit conservée; toutefois, la condition nécessaire au succès de cette expérience est que l’objet, mis au contact du sens du toucher, corresponde à un événement ou à un acte de la vie habituelle, dont l’impression existe profondément gravée dans le souvenir. C’est ainsi que nous avons pu, en mettant dans la main de ce malade un objet présentant la forme d’un fusil, réveiller en lui l’action du drame de Bazeilles, dans lequel il avait été si cruellement blessé ; par te contact
d’une plume l’amener à écrire une lettre; par l’impression d’un rouleau de papier lui faire chanter les morceaux de son répertoire. Tous ces actes, mis en action par une impression extérieure, sont, comme les précédents, dépourvus de spontanéité; le mouvement qui les accompagne est un mouvement appris, un simple reflet de la vie normale ; Ce qu’il chante est, SI je puis dire ainsi, une expression toute mécanique. L’expérience suivante, que j’ai répétée plusieurs fois, démontre magistralement le rôle de la mémoire : il venait d’écrire une lettre éparse sur cinq à six feuilles de papier, que j’avais successivement enlevées à mesure qu’il écrivait quelques lignes sur chacune d’elles; la dernière feuille ne contenait que sa signature, il prit cette feuille blanche, la parcourut du haut en bas avec le bout de sa plume, lisant ses mots, ses phrases, comme s’il avait eu réellement sa lettre sous les yeux, ajoutant dés virgules et des points, parachevant cette lettre. Eridemmenl il relisait dans sa mémoire ce que sa mémoire venait de lui faire écrire quelques instants auparavant.
Ces deux ordres de mouvements, les uns spontanés, les autres provoqués par le toucher, sont équivalents au point de vue psychologique; ils sont exclusivement liés à lexercice automatique de la mémoire et dépourvus de toute participation de la conscience et du jugement.
Parmi les actes spontanés appartenant aux crises de ce malade, il en est un qui revenait invariablement dans chacune d’elles et qui le dominait pendant toute leur durée : c’était une attraction particulière vers les objets brillants, une sorte d’entraînement qui le conduisait à les saisir et les emporter. Lorsqu’un reflet plus ou moins éclatant impressionnait sa vue, il s’approchait, palpait délicatement l’objet pour en prendre connaissance — la vue ne lui donnant que des notions vagues et confuses — puis, s'entourant de mille précautions, promenant autour de lui ses yeux ouverts qui ne voyaient pas les quinze ou vingt personnes qui l’entouraient, il enlevait l’objet avec une grande subtilité de main et s’en allait l’emportant mystérieusement. Nous l’avons vu, dans les conditions que je viens de décrire, soustraire des montres avec leurs chaînes, des pièces de monnaie, de l’argenterie, des cristaux; mais, il est vrai qu’on pouvait tout
aussitôt les enlever de ses poches avec autant de facilité qu’on les lui avait laissés prendre.
Cet entraînement au vol, qui a toujours été la note dominante de ses crises, n’avait nul précédent dans la vie antérieure de ce malade ; sa conduite, son grade et ses antécédents plaident en sa faveur. Il subissait fatalement cette triste excitation. Ce sont là des caractères propres à un certain nombre de névroses cérébrales dont la science n’a pu enregistrer jusqu’à ce jour que de rares exemples, mais dont l’étude offre un grand intérêt non seulement au point de vue psychologique, mais plus encore au point de vue médico-légal. C’est qu’en effet le trouble que ces perversions fonctionnelles du système nerveux apportent dans l’exercice de la vie do relation, s’étend non seulement aux organes de la sensibilité, aux sens et aux organes de l’intelligence, mais parfois aussi il réveille des excitations instinctives qui livrent l’homme sans défense, privé de discernement et de raison, aux entraînements les plus déplorables. Il agit avec des apparences de liberté qu’il n’a pas, il semble combiner certains actes, quand il n’est en réalité qu’un instrument aveugle obéissant aux impulsions irrésistibles qui le dominent.
Depuis que cette étude des actes automatiques a éveillé l’attention des médecins légistes, les faits ont été mieux compris, plus judicieusement interprétés, et, grâce aux progrès de la psychologie, nous arriverons, dans un avenir prochain, à convaincre les magistrats de la réalité de ces phénomènes pathologiques. Déjà nos annales contiennent un certain nombre d’impulsions instinctives, d’espèces différentes, observées dans l’exercice automatique du cerveau :
Tel combine et exécute le vol, comme nous venons de le voir;
Tel combine le suicide et prépare mystérieusement, au milieu d’une nombreuse assistance, les moyens de se détruire. J’ai personnellement assisté à deux tentatives de suicide. Tune par empoisonnement, l’autre par pendaison, que j’ai laissée se poursuivre jusqu’à la dernière limite de l’expérimentation; j’ai coupé la corde au moment où l’asphyxie commen-
Tel autre est homicide;
Tel autre incendiaire;
Et après l’accomplissement de ces actes malheureux la crise cesse, le malade se réveille, reprend les habitudes de sa vie normale sans garder aucun souvenir de la période pathologique qu’il vient de traverser. Conduit devant la justice, il nie le fait accompli, qu’il ignore réellement, alors que sa participation est évidente pour tous.
CHOLÉRA A L’HOPITAL SAIXT-ANTOIKE.
Chargé du service des cholériques à l’hôpital Saint-Antoine pendant l’épidémie de 1866, j’ai fait sur un nombre considérable de malades, 213, l’étude clinique du mode d’invasion, du développement et des diverses phases de la convalescence du choléra. Je ne saurais rendre un compte plus fidèle de ce mémoire, que Ta fait le rapporteur de la commission de l’Académie des sciences, dont l’analyse a été publiée dans le bulletin de la séance du 18 mai 1868.
Voici le rapport du professeur Charles Robin, mon excellent ami :
Ce mémoire se compose de deux parties, — Tune étudie l’intoxication cholérique dans sa période ascensionnelle, depuis le début, dont la diari hée épidémique marque la première étape, jusqu’à la sidération du système nerveux, — l’autre étudie la réaction dans ses diverses phases, avec les accidents multiples qui viennent la compliquer.
« La première partie est consacrée à l’exposition des divers aspects « symptomatologiques sous lesquels se présente le choléra d’un individu « à l’autre. Pour grouper plus facilement les faits observés sur les nom- « breux malades soumis à son examen, l’auteur a divisé ces derniers en
« nés thoraciques. Mais il n’en est plus ainsi pour la cachexie alcoolique « qui a profondément débilité l’organisme, car les malades atteints du « choléra dans cet état de dégradation profonde sont, comme les phthi- « siques, les cancéreux, etc., presque incapables d’une réaction suffisante, « et meurent pour la plupart dans l’algidité.
« Il est encore une partie de ce travail qui mérite de vous être signalée « tout particulièrement, car elle met en relief un fait important de phyc siologie patholoETique : autant, dans les fonctions nerveuses, l’intégrité « des facultés intellectuelles est conservée pendant la succession des acci- « dents les plus graves de la période algide, autant elles sont disposées à « subir de graves atteintes dans la période de réaction du choléra. »
Il suffît d’avoir observé quelques cholériques pour être frappé du désaccord qui existe entre les fonctions nerveuses de la vie animale et les expressions de la vie de relation. Je ne sais rien de plus émouvant que l’aspect de la période algide asphyxique, alors que le malade s’agite continuellement, que ses traits et sa peau sont cadavéreux, que toute innervation viscérale paraît éteinte, qu’aucune fonction organique semble ne plus se faire en lui et que, cependant, il conserve encore son intelligence et peut, jusqu’au dernier moment, converser avec vous. Son esprit n’a plus, il est vrai, la même vivacité, ses conceptions sont lentes, sa mémoire a besoin d’être sollicitée, mais pour peu qu’on le stimule et qu’on fixe son attention, on obtient de lui des renseignements précis, des réponses justes aux questions qu’on lui adresse. L’état semi-comateux dans lequel on l’observe, n’est point le coma des maladies cérébrales, mais une sorte d’assoupissement qui résulte de l’épuisement général de la vie organique. Les sens, engourdis, ont bien aussi leur part dans la lenteur des actes cérébraux ; moins sensibles aux excitants du dehors, ils transmettent des impressions imparfaites suivies de sensations obscures : l’ouïe est dure, la vue affaibbe, la sensibilité générale obtuse.
Dès que l’algidité vient à diminuer, dès que la réaction apparaît, les facultés intellectuelles sortent de l’engourdissement dans lequel nous venons de les voir, elles se réveillent, et le malade qui se remet en rapport
céphaliq
Les complications cérébrales de la réaction présentent en général une symptomatologie plus ou moins semblable à celle delà méningite, mais elles en diffèrent par les caractères anatomiques des membranes qui sont très exceptionnellement revêtues de pus ou de lymphe plastique. Dans les quatre cinquièmes des cas nous les avons trouvées fines et transparentes comme à l’état normal ; le liquide céphalo-rachidien, peut-être moins abondant, avait conservé sa transparence et sa couleur citrine ; la surface du cerveau un peu sèche et poisseuse; point d’œdème sous-arachnoïdien ; point de diminution de la consistance du cerveau ; rien autre chose que
quelques modifications dans la vascularisation de I seaux de la surface sont gorgés de sang, çà et là si circonvolutions, des Iaxis de petits vaisseaux extr^ formant de petites plaques rouges au-dessous desqi superficielle de la substance grise avec une teinte phalique présente, sur toutes les surfaces des sectic épaisseur, un pointillé rouge, un sablé qui n’exisb logique.L’ensemble de ces lésions ne permet pas de c à moins qu’on ne les rattache aux formes des ménii d’autre caractère qu’une différence en moins dans encéphalo-rachidien, avec sécheresse des membi de leur surface; ou bien qu’on considère la form
Nous avons donc pu dire avec raison que l’état i à la méningite proprement dite, ce que l’état typh phoide, c’est-à-dire une expression de symptômes ractères anatomiques propres à l’espèce.
Les accidents cérébraux de la période de réaction n’ayant point pour cause nécessaire l’inflammation des méninges, nous avons pensé qu’ils pouvaient être la conséquence du trouble de la circulation et de l’innervation cérébrale.
De même que nous avons vu les perceptions et les mouvements spontanés de la pensée perdre leur vivacité à mesure que le pouls s’affaiblissait et que la cyanose faisait des progrès, de même nous avons assisté au réveil des facultés intellectuelles proportionnellement au retour de la circulation. C’est qu’en effet l’excitation toute physiologique du liquide sanguin sur la fibre nerveuse, est la condition indispensable de la manifestation des actes dévolus à l’appareil cérébral ; que le cours du sang soit ralenti ou précipité, qu’une modification survienne dans les éléments qui le constituent, nous voyons aussitôt la fonction irrégulière, imparfaite,
Mais, comment expliquer, si ce n’est par une prédisposition particulière à l’individu lui-même, les accidents cérébraux que nous voyons survenir ainsi chez tel ou tel cholérique sorti d’un groupe de malades, qui tous ont passé par les deux mêmes périodes d’algidité et de réaction? L’expérience de tous les jours ne nous démontre-t-elle pas que chaque être porte en lui telles ou telles dispositions personnelles, qui déterminent, soit dans l’exercice de ses fonctions, soit dans l’impression produite par les agents extérieurs, des phénomènes particuliers et individuels, souvent bien différents de ceux qui ont lieu chez d’autres hommes soumis aux mêmes influences ? Quand nous voyons survenir quelques complications cérébrales dans le cours d’une pneumonie, d’un érysipèle de la face, d’un rhumatisme, nous cherchons dans la méningite, dans l’alcoolisme ou dans toute autre condition la raison du délire ; et si aucune d’elles ne répond à notre examen, nous arrivons cliniquement à la prédisposition organique. Héréditaire ou acquise, la prédisposition cérébrale doit donc compter dans l’étiologie générale des accidents de la période de réaction, et quelquefois même être mise au premier rang.
M. le docteur Robin termine ainsi son rapport : « L’ensemble de ce
« travail témoigne à chaque pas qu’il est d’un observateur attentif et ju- « dicieux ; aussi a-t-il eu l’honneur de plusieurs traductions à l’étranger. « Comme de plus, et par-dessus tout, les faits de physiologie pathologique « observés par son auteur sont utiles à la science et au traitement du « choléra, votre commission a pensé que cet ordre d’études devait être « encouragé. »