I. Sur le système nerveux
A. Vaso-moteurs et particulièrement vaso-dilatateurs. — On savait que dans Thémiplégie récente les membres paralysés sont presque toujours plus chauds que leurs homologues, et M. Bouchard avait indiqué qu’il en est généralement de même dans l’hémiplégie ancienne, A ces notions d’observation j’ai ajouté en 1867 (1), pendant mon internat à la Salpêtrière, la connaissance des faits expérimentaux suivants :
Si, chez un hémiplégique, les deux membres homologues sont soumis (par leur immersion dans de l’eau), à un certain degré de refroidissement, 'le même pour les deux), le membre paralysé, qui était le plus chaud, devient le plus froid; mais, si on produit alors un refroidissement plus intense (au moyen d’eau glacée), ce membre ne se refroidit pas autant que le membre sain. —Si les deux membres sont immergés dans l’eau chaude, le membre paralysé ne s'échauffe pas autant que l’autre.
L’interprétation de ces résultats était malaisée, à l’aide des seuls vaso-constricteurs ; elle devenait au contraire très facile en admettant l’existence, dans les membres, de nerfs vaso-moteurs, non seulement constricteurs, mais aussi dilatateurs, lesquels n’étaient alors connus que dans la glande sousmaxillaire. Espérant les démontrer dans le membre supérieur, je fis plus tard, dans le laboratoire de M. Ludwig, chez des chiens curarisés, un bon nombre de sections des racines antérieures du plexus brachial et j’excitai isolément chacune des racines, mais sans parvenir à en trouver une qui contînt seulement des vaso-dilatateurs. Je fus plus heureux sur les nerfs de la langue de la grenouille ; — Je trouvai en effet que par rexcitâtioïi faradique du bout périphérique, parfaitement isolé, soit du nerf hypoglosse, soit du nerf glosso-pharyngien d'Eckart, on fait rougir la moitié correspondante de la langue (2). Tel est le premier fait prouvant l’existence de ne. fs vasodilatateurs hors de la glande sous-maxillaire et permettant de généraliser la découverte de Claude Bernard. On sait que l’année suivante M. Vulpian obtint le même résultat chez le chien.
Dans mes recherches faites en 1876 sur l’excitation du bout périphérique du sciatique (3), j’ai insisté sur le fait que certains modes d’excitation (par exemple un tiraillement léger), sont plutôt suivis d’une dilatation des vaisseaux de la patte qu’une excitation faradique. Mais si jen’ai pu alors arriver à la démonstration décisive des vaso-moteurs du membre inférieur, qui a été apportée un peu plus tard par 'MM. Dastre et Morat, j’ai donné au moins la clé des résultats contradictoires obtenus par l’excitation du
bout périphérique du sciatique^ qui, selon la plupart des physiologistes et notamment M. Vulpian (Fasomoteurs p. 480-81, 662, 756) amenait le refroidissement de la patte, tandis que d'après M. Goltz, elle produit son éshauffement. J’ai montré que le résultat de l’excitation dépendait des conditions initiales de la patte. Etait-elle chaude, comme c’est l’hahitude, l’excitation du bout périphérique du sciatique amenait le refroidissement ; au contraire était-elle /To7c?e, c’est l’effet inverse qui était observé.—Analysant de plus prés le phénomène, j'ai vu chez un chien très refroidi par une curarisation prolongée, mais dont les vaisseaux de la patte avaient été dilatés par l’immersion dans de l’eau tiède, l’excitation du bout périphérique du sciatique être suivie, bien que la patte fût déjà froide, d’un refroidissement encore plus prononcé. (Expérience X). J’en ai conclu que « ce n’est pas le degré thermique qui influe sur le résultat de l’excitation du nerf, mais bien l’état de l’appareil nerveux terminal. — Si un agent tel que le froid élève à son maximum sa tonicité, il est clair que l’excitation des fibres constrictrices ne pourra lien produire de plus, tandis que celle des fibres dilatatrices agissant^û^r interférence (selon l’hypothèse de Cl. Bernard) sera suivie d’effet. Inversement, quand un agent, tel que la chaleur ou certains médicaments, a détendu le ressort, l’excitation des vasodilatateurs aura un résultat nul et les fibres vasoconstrictrices seront seules dansles conditionspropres à produire un effet utile. Dans l’expérience précédente l’immersion dans l’eau tiède avait annihilé la tonicité de l’appareil terminal constricteur; de là vient que, vis-à-vis de l’excitation, les vaisseaux de la
patte se sont comportés comme si elle avait été chaude, bien qu’elle fût déjà beaucoup refroidie par la curarisation. »
On voit qu’en 1876, j’étais arrivé à une conception exacte du mode d’action des vaso-moteurs des membres. Quant à l’importance de l’état initial sur les effets de l’excitation d’un nerf vaso-moteur renfermant les deux espèces de fibres, elle a été acceptée par les physiologistes qui depuis se sont occupés de la question.
Sur le cœur isolé de la tortue, en employant le dipositif indiqué par M. Marey, j’ai vu, avec M. Tridon, que l'excitation des pneumogastriques (lesquels au point de vue de la physiologie générale sont de véritables vaso-moteurs) n'arrête d’une façon constante les battements du cœur que si la température de ce dernier est relativement basse, et que si celle-ci est élevée, elle les accéléré plutôt. (4)
Cette expérience, qui est relatée par le professeur Aubert dans le Handbuch de M. Hermann, et qui établit une analogie de plus entre les pneumogastriques et les nerfs vaso-moteurs ordinaires n’a pas de rapport avec celle de MM. Scbelske et Cyon, ces auteurs ne s’étant point proposé de rechercher si l’excitation du vague arrête mieux un cœur refroidi qu’échauffé.
B. Troubles vaso moteurs et paralysies reflexes. — J’avais observé à la Salpétrière que, dans la pneumonie, les membres supérieurs présentent souvent entre eux une différence de température, celui qui correspond au poumon étant habituellement le plus chaud. (5) Ce symptôme est l’analogue de la rougeur
de la pommette connue depuis longtemps. J'ai fait dans le laboratoire de M. Brown-Sequard des irritations du poumon (ou des extrémités bronchiques) et j’ai pu constater qu’elles déterminent, chez divers animaux, du clignement, du larmoiement et un léger rétrécissement de la pupille, phénomènes que M. Brown-Sequard avait depuis longtemps observés après la section d’une moitié latérale de la moelle. Ces phénomènes, toujours unilatéraux se montrent du côté correspondant à l’irritation ; dans un seul cas je les ai vus se produire du côté opposé.
Une action reflexe du même germe mais plus intense pourrait-elle expliquer tous les cas à'hémiplégie pneumonique signalée par MM. Charcot et Vulpian? Sans trancher cette question j’ai surtout insisté sur l’état athéromateux des vaisseaux de l’encéphale que l’on rencontre toujours en pareil cas (7). L’importance de cette condition est prouvée par le fait que l’hémiplégie pneumonique ne s’observe point chez les jeunes sujets.
A.U contraire il peut se produire à tout âge une de ces hémiplégies ple/urétiques que j’ai le premier signalées (8) chez des malades ayant subi l’opération de l’empyème. Leur pathogônie est hors de toute contestation, puisqu’on peut, expérimentalement en quelque sorte, provoquer leur réapparition ou leur aggravation par une injection irritante dans la cavité pleurale. Dans un cas de ce genre, M. Weill, alors mon chef de clinique, a décrit une chorée unilatérale (9). On sait que le lavage de la cavité pleurale a souvent déterminé des convulsions.
Dans un cas d’hémiplégie réflexe d’origine pulmonaire des plus nets, j’ai, à l’autopsie, isolé avec soin
les deux corps striés et y fait doser la substance sèche et la lécithine par un chimiste compétent, M. Eymonnet (10). Le corps strié du côté opposé à la lésion pulmonaire et à l’hémiplégie était plus pâle que l’autre : il renfermait un vingtième en moins de substance sèche et celle-ci un vingtième en moins delecithine,de telle sorte que 100 de substance fraîche renfermaient environ un dixième en moins de lécithine du côté présumé malade. Dans un autre cas, la diminution de la substance sèche était presque aussi notable; la lécithine n’a pas été dosée.
G — LOCALISATIONS CÉRÉBRALES — La thèsod’agrégation que j’ai écrite en 1875(11) a vulgarisé en France les faits expérimentaux qui venaient d’être publiés par M. Hitzig et par M. Ferrier, et ajouté quelques faits cliniques, recueillis à la Salpétrière, aux rares observations tendant à prouver l’existence chez l’homme d’une région corticale motrice. Avec la réserve naturelle dans un sujet aussi difficile elle a posé la question des localisations cérébrales.
A l’exception de M. Schiff qui avait vu l’excitation de la partie antérieure du cerveau être suivie d’une accélération des battements du cœur (sans modification de la pression) personne ne s’était encore occupé de rechercher les effets de l’excitation de la partie superficielle des hémisphères sur le cœur et les vaisseaux ; Le 5 juin de la même année, c’est-à-dire plusieurs mois avant MM. Eulenburg et Landois, dont la publication est datée du mois d’avril 1886 blatt, p. 260) je communiquai à la société de Biologie les expériences que j’avais faites sur cette question, soit avec M. Bochefontaine, soit avec M. Tridon (12),
et d’où il résulte que l’électrisation du .gyrus postfrontal produit chez le chien eurarisé h une élévation de tension de 7 centimètres de mercure ; 2“ une forte dilatation vasculaire dans les pattes du côté opposé ; 3° une faible dilatation dans les pattes du coté correspondant ; 4° une accélération du cœur si l’excitation est faible^ un ralentissement si l’excitation est forte. J’ai trouvé aussi (13) que l’excitation de la partie antérieure du cerveau agit sur le cœur, de préférence mais non exclusivement, par l’intermédiaire du pneumogastrique du côté opposé.
Une lésion bilatérale de l’écorce, située à la partie inférieure et en avant du sillon de Rolande, peutelle produire les principaux symptômes de la paralysie glosso-labiée d’origine bulbaire ? Me fondant surtout sur un fait recueilli dans le service de M. Charcot et que M. Oulmont a bien voulu me communiquer j’ai répondu par l’affirmative (14) en faisant remar- (}uer toutefois que cette paralysie doit par certains traits se différencier de la paralysie bulbaire, notamment par l’absence d’atrophie des lèvres et par la conservation des reflexes — Plus tard ayant observé chez un hémiplégique avec lésions bilatérales des hémisphères un trismus très accentué, j’ai fait une étude clinique de ce symptôme (15) dont la rareté, dans les lésions cérébrales m’a paru pouvoir être,en partie au moins, expliquée par ce fait, bien connu des expérimentateurs, qu’il faut des courants électriques intenses pour provoquer des mouvements des mâchoires. Quand on réfléchit que la mastication est un acte presque toujours purement automatique, le peu d’influence du cerveau sur ces mouvements n’a rien d’extraordinaire.
J’ai vu plusieurs fois dans des lésions corticales très limitées, la paralysie affecter le pouce (avec participation très légère de l’index, mais non des autres doigts) ; j’en ai rapporté notamment un fait très net avec autopsie (17). Cette circonscription de laparalysie peut servir au diagnostic du siège de la lésion, car il serait tout-à-fait exceptionnel quelle fût produite par une lésion centrale non corticale ; en tout cas cela n’a pas été vu à ma connaissance. J’ai observé cependant un cas de paralysie limitée au pouce, sous la dépendance d’une lésion circonscrite d’une corne grise de la moelle cervicale (la pièce a été soumise à l’examen de M. Pierret); mais il existait une atrophie très prononcée du pouce, ce qui empêchait de penser à une lésion cérébrale. Revue de médecine, 1883, p. 571.
D. Histologie. — En 1867, j’ai le premier donné une description exacte de la structure des espaces périvasculaires des centres nerveux que M. Robin considérait comme limités par une gaine amorphe. J y ai indiqué la présence des cellules plates, en général losangiques mais assez souvent vésîculeuses ; ainsi que je l’ai vu avec M. Ranvier. A l’aide de l’imprégnation d’argent, M. His avait cru démontrer un épithélium dans les grands canaux périvasculaires de la moelle, mais « les éléments cellulaires susmentionnés n’étant pas accolés et soudés les uns avec les autres, il est préférable de les considérer comme appartenant au tissu conjonctif ordinaire (28) ».
A la Salpêtrière et à l’hôpital des enfants j’ai poursuivi mes recherches sur l’anatomie pathologique de ces canaux (29).
Chez un diabétique ayant eu une hémiplégie avec une attaque épileptiforme et ayant .succombé prés d’un an après la guérison de la complication cérébrale, j’ai trouvé à l’autopsie le cerveau en appa- Jence intact. Mais ayant étudié histologiquement avec soin l’écorce des deux hémisphères, nous avons découvert M. Blanc et moi du côté opposé à l’hémiplégie, et de ce côté seulement, de graves lésions de la substance grise et notamment la disparition des grandes cellules pyramidales de la circonvolution pariétale ascendante (30). Ce fait montre, après d’autres, qu’on ne peut affirmer l’intégrité de l’écorce d’après un examen seulement macroscopique.