II. Sur la nutrition et l’urine
Je considère l’étude de l’inanition comme la base de celle de la nutrition, à l’état pathologique; car l’inanition est la plus simple de toutes les maladies générales. J’en ai fait le sujet d’un article d’ensemble qui manquait à la littérature médicale (52) et aux faits connus, j’ai ajouté quelques détails.
Type tierce. — 11 y a plusieurs années, j’ai trouvé que chez l’homme et chez le chien, à la ration d’entretien, et même à l’inanition, la courbe représentant les quantités d’urée journellement excrétées offre tous les deux jours une élévation (et un abaissement les jours intermédiaires), affectant ainsi un type tierce. (Exceptionnellement j’ai observé un autre type, notamment le type quarte). — La désassimilation n’est pas le seul phénomène soumis à cette périodicité régulière qui explique peut-être ce
fait, connu en médecine depuis Hippocrate, que parfois les malades ont alternativement un jour bon et un jour mauvais (51).
Acides puosphorique eï phospho-glygérique. — On avait déjà beaucoup écrit sur l’excrétion de l’acide phosphorique dans ses rapports avec le système nerveux. M. J. Teissier notamment avait insisté avec raison sur la phosphaturie qui accompagne parfois la neurasthénie, mais on n’avait pas suivi journellement chez des malades l’excrétion des phosphates alcalins et des phosphates terreux dans ses relations avec Tétât nerveux du sujet. C’est ce que j'ai fait en collaboration avec M. Jacquin, chez des épileptiques (56). Nous avons trouvé le fait nouveau que les phosphates terreux (et non les alcalins) augmentaient beaucoup, relativemeot à l’azote, immédiatement après une attaque et parfois même s’il y avait un simple vertige. Chez un malade atteint de tumeur cérébrale volumineuse nous avons constaté d’une manière permanente la môme anomalie, et chez des chiens après la ligature d’une carotide ou la production d’embolies cérébrales, nous avons observé une énorme augmentation des phosphates. — Dans ses recherches sur l’excrétion de l’acide phosphorique chez les épileptiques, M. Mairet a postérieurement confirmé nos conclusions.
Mais si l’azote ne quitte l’organisme qu’après la rupture de la molécule extrêmement complexe dans laque'le il se trouve lors de son entrée, et si par conséquent son élimination est intimément liée à un organique, il n’en est pas de même de Tacide phosphorique, qui peut être introduit à l’état de
phosphate sans énergie dynamique, et sortir tel qu’il est entré. Voilà pourquoi je me suis attaché plus tard à l’étude de l’élimination d’un composé phosphoré non complètement oxydé, existant d’ailleurs en très petite quantité dans l'urine normale et qui, d’après M. Hoppe-Seyler serait de l’acide phosphd-glycérique(*),c’est-à-dire un produit de dédoublement delà lécithine. Mes recherches commencées avec la collaboration de M. Eymonnet ont été continuées avec celle de M. Aubert. Nous avons tout dAbord cherché une méthode sûre de dosage ("**). Nous avons ensuite déterminé la proportion normale de ce composé phosphoré chez l’homme et chez le chien; puis, nous l’avons dosé chez plus de cent malades et nous avons trouvé que sa proportion (par rapport à l’azote) peut beaucoup augmenter dans certains états nerveux, notamment après une attaque d’apoplexie, d’épilepsie, voire même d’hystérie, et (chez le chien) après l’intoxication par la morphine, le bromure de potassium, etc. (58)
Assurément il serait fort séduisant de considérer le phosphore incomplètement oxydé de l’urine
(*) Cette opinion est fondée sur le fait que son élève, le Sotnischewsky, en opérant sur 10 litres d’urine normale, a obtenu une substance qui, d’une part, a fourni de l’acide phosphorique, et de l’autre, de la glycérine. A une vague indication de Ronalds et à cette découverte deM. Sotnischewsky, se bornait la littérature du phosphore incomplètement oxydé de l’urine.
(**)Nous croyons l’avoir trouvée dans laprêcipitationcowÿiête de l’acide phosphorique existant dans l’urine par le mixture magnésienne, puis dans la calcination, avec le nitrate de potasse, du résidu du liquide filtré et enfin dans la pesée à l’état de phospho-molybdate d’ammoniaque, de l’acide phosphorique ‘produit,, par la calcination, aux dépens du phosphore incomplètement oxydé.
comme donnant la mesure de la désassimilation des tissus renfermant de la lécithine, et spécialement du tissu nerveux ; mais nous l’avons aussi trouvé en quantité considérable dans l’urine de phtisiques avec foie gras (ranomalie est même dans ce cas si frappante qu’elle pourrait servir dans une certaine mesure au diagnostic de cette lésion), et dans beaucoup d^’autres états pathologiques où il y a diminution des combustions organiques, de sorte que l’augmentation du phosphore incomplètement oxydé de l’urine me paraît devoir être surtout attribuée à cette dernière condition.
Soufre incomplètement oxydé de l’urine. — Outre le soufre qui est à l’état d’acide sulfurique, uni à des bases, ou sulfo-conjugué, l’urine renferme encore du soufre, à un état incomplet d’oxydation, (soufre neutre de M. Salkowski) et qui a été jusqu’à ce jour fort peu étudié, bien qu'il y existe en quantité non négligeable (environ 20% à l’état normal du soufre total). En collaboration avec M. Guérin, actuellement agrégé de pharmacie à la Faculté de médecine de Nancy, je m^’en suis fort longuement occupé ; nous avons d’abord reconnu qu’une partie de ce soufre neutre s’oxyde facilement en présence du brome, tandis qu'une autre partie est absolument réfractaire à cet agent d’oxydation. Nous avons en conséquence distingué : 1" le soufre facilement oxydable (celui de la cystine, quand elle existe dans Furine, rentre dans la catégorie du soufre facilement oxydable), et 2“ le soufre difficilement oxydable. Dans ce dernier nous avons pu également introduire une séparation :
Une portion en effet de ce soufre provient de la taurine, ainsi que i avait déjà soupçonnéM. Kunkel, et comme nous l’avons prouvé par de nombreuses expériences (en provoquant une résorption de la bile chez des chiens) ; une autre portion n’a pas cette origine, car l’urine de chiens porteurs d’une fistule biliaire complète renferme encore une notable proportion de soufre difîicilement oxydable. Indépendamment de nos recherches expérimentales nous avons chezun bon nombre de malades dosé le soufre facilement oxydable et le soufre difficilement oxydable. (61, 62 et 63)
Alcaloïdes toxiques de l’urlne. — Les travaux de M. Gautier et de M. Bouchard sur les alcaloïdes toxiques ont lors de leur publication attiré vivement mon attention, et, dès juillet 1883, mon élève M. Dupard, signalait dans sa thèse la toxicité particulière de l’urine de certains typhiques. L’année suivante, en collaboration avec M. Guérin, les alcaloïdes d’un bon nombre d’urines de fébricitants ou de malades apyrétiques étant extraits par- la méthode employée par M. Bouchard, nous en avons étudié expérimentalement la toxicité. Je noterai particulièrement que dans la 8" observation de pneumonie nous avons expressément indiqué l’abondance relative et la toxicité de l’alcaloïde trouvé dans l’urine avantld. défervescence, alors que, deux jours après cette dernière, l’alcaloïde était en beaucoup moindre quantité et n’a pas paru [Revue de Méd. 1884, p. 768). Mais j’ai fait plus que me livrer à ces simples constatations : j’ai insisté dès cette année sur l’erreur grave à laquelle
on est exposé en se servant à.'extraits d’urine pour rechercher la toxicité de celle-ci. M. Aubert et moi^ nous avons prouvé expérimentalement que pendant l’évaporation d’une urine a Jde il se produit de toutes pièces des principes toxiques (peut-être alcaloïdiques) dont les effets ont une grande analogie avec ceux de la muscarine ou de la neurine^ car ils déterminent chez le cobaye les symptômes suivants : salivation, diarrhée, abaissement de la température, enfin ralentissement énorme du cœur (qui fait défaut si on a préalablement atropmisé l’animal). La productiond’un principe toxique dansun milieu acide, porté à une haute température, ne saurait d’ailleurs étonner après les travaux de MM. Guareschi, Mosso et Goppola. Aussi je ne crains pas de dire que si l’on emploie la méthode de Schiffer, qui a cependant travaillé dans le laboratoire d’un chimiste des plus habiles, M. Baumann, on accroît artificiellement la toxicité de l’urine. Et il ne suffit pas d’alcaliniser préalablement celle-ci; car, ainsi que l’a remarqué M. Aubert, elle redevient acide pendant l’évaporation.
En résumé, de la longue série de recherches auxquelles nous nous sommes livrés pc>ur trouver une bonne méthode de fabrication d’extraits urinaires, nous avons conclu que, dans l’état actuel de la science, on ne saurait mieux faire, pour déterminer avec sûreté la toxicité d’une urine, que de l'injecter en nature comme a fait M. Bouchard, et que pour apprécier la toxicité spéciale des principes uorgaiques qu’elle renferme, il faut procéder par différence, c’est-à-dire déterminer chez un animal la quantité à!m\n.^ injectée en nature nécessaire pour
amener la mort^ puis incinérer une portion de la même urine, en dissoudre les cendres dans une quantité d’eau égale à la quantité d’urine incinérée, et injecter cette solution à un animal semblable au premier (*). C’est ce que nous avons fait (72). Nous avons pu ainsi, dans des urines fébriles, établir exactement la part respective de la toxicité des matières salines et des matières organiques et nous convaincre, dans ce cas, de l’énorme toxicité de ces dernières, comparativement à leur toxicité très faible dans l'urine normale. Quelque temps après MM. Feltz et Erhmann ont fait des injections d'urine fébrile dans les veine^ de chiens ; « Les accidents sont survenus avec une quantité d’urine de 2/3 ou même de moitié moindre qu’en employant une urine normale. » Mais ils n^ont pu, en procédant simplement de cette manière, savoir si la toxicité de l’urine tenait ou non aux matières organiques.
(*) On sait qu’en employant cette méthode, mais seulement avec l’urine normale, MM. Feltz et Ritter ont trouvé que la toxicité dos matières organiques est négligeable.
J’ai dit qu’avec la méthode des extraits on est exposé à accroître artificiellement la toxicité d’une urine. Cependant, je me suis convaincu que des extraits préparés avec un soin minutieux ne donnent pâs des résultats foncièrement inexacts. La preuve en est dans l’étude comparative que j’ai faite de la toxicité des extraits préparés par M. Aubert et de celle des alcaloïdes retirés de la même rrine fraîche par l’éther. (Dans ce dernier cas, il. ne saurait être question de production artificielle d’un principe toxique). Plusieurs fois, notamment avec l’urine du pneumonique, (obs. 8, citée précédemment), j’ai pu constater que si rextraitd’urinerenfermant.un alcaloïde toxique, était toxique, l'extrait d’urine sans alcaloïde toxique ne Vêtait pas. — (Congrès de Copenhague 1884, Section de Méd., p. 83.)