GUÉRISON SPONTANÉE DES TUMEURS DU GOUDRON CHEZ LE LAPIN
Nous possédons un agent cancérigène incontestable avec le goudron : le lapin comme la souris nous prouvent qu’ils sont réceptifs à cette action : mais le lapin, surtout, guérit ses tumeurs d’une façon spontanée. On constate exceptionnellement, au bout de plus de 8 à 9 mois, des cancers pénétrants; quant aux métastases, nous n’en avons pas obtenu pour notre part. Est-ce à dire qu’il est impossible d’obtenir des cancers identiques à ceux de l’homme? Non, mais jusqu’à présent nous ne le pouvorfs pas à
volonté. Les ouvriers goudronneurs ne font pas tous les mêmes, accidents d’irritation ni tous du cancer, parce qu’à côté du facteur commun, goudron, auquel ils sont soumis, viennent s’ajouter d’autres facteurs, que nous ignorons, mais que nous pouvons soupçonner être des facteurs de prédisposition individuelle. Chez nos lapins, il en est vraisemblablement de même; nous ne pouvons pas prévoir, en commençant les applications de goudron, quel animal fera du cancer à envahissement croissant et si même nous aurons un résultat positif.
Les facteurs de prédisposition individuelle dont nous pouvons à juste titre soupçonner l’existence peuvent se diviser en facteurs de prédisposition locale et facteurs de prédisposition générale.
La prédisposition générale constitue un problème très complexe qui il fait l’objet de recherches sérologiques, physiques, chimiques, cytologiques; mais les résultats obtenus n’ont apporté jusqu’à présent que des renseignements non spécifiques parmi lesquels il est bien difficile de faire la part de ce qui revient au cancer proprement dit en écartant ce qui ressortit à des complications secondaires contingentes.
Les facteurs locaux peuvent, par contre, être étudiés avec plus de précision. C’est la recherche des modifications tissulaires au point même où se développent les tumeurs. C’est à ce dernier point que nous nous sommes plus particulièrement attachés. C’est en un mot les rapports entre l’épithélioma et le tissu envahi dont nous avons cherché à analyser les détails. Nous avons déjà, avec le P r G. Roussy, insisté sur l’importance de cette étude en matière de cancer humain. Nous pensons que la définition aussi complète que possible de ces rapports tissulaires et cellulaires pourrait peut-être constituer une base de classifia cation des tumeurs, et la classification qui en résultera échappera au reproche si justifié que l’on fait aux classifications anatomo-pathologiques d’être basées uniquement sur la morphologie cellulaire. C’est au contraire sur les symptômes cliniques, macroscopiques et histologiques associés que nous nous appuierons en faisant intervenir à la fois la durée d’évolution, l’état général apparent du sujet, l’aspect de l’envahissement néoplasique, les figures microscopiques de réaction ou d’indifférence des tissus envahis.
Nous avons déjà à plusieurs reprises soutenu ces notions à l’appui de faits cliniques. Nous apportons ici des faits expérimentaux qui viennent confirmer nos précédents résultats, en
même temps qu’ils nous permettront de préciser la valeur du cancer expérimental du goudron chez le lapin. De là, nous pourrons conclure ce que l’on est en droit d’attendre de cette réalisation expérimentale, du point de vue biologique' d’abord, pratique et surtout thérapeutique ensuite.
Nous avons mis (en février 1924) 12 lapins en expérience et
choisi à dessein 6 lapins noirs et 6 lapins blanes, car notre première idée était de rechercher les modifications de la mélanine ; la pigmentation' pouvait avoir une influence sur le développement des tumeurs. Les autres buts de notre investigation étaient : les rapports entre épithélium et conjonctif; et dans ce dernier tissu l’étude plus particulière des fibres élastiques.
Dans un essai de récapitulation, nous chercherons à dégager les points essentiels qui dans nos observations apportent aux hypothèses que nous défendons des arguments favorables.
Chaque lapin fut observé jour par jour, et toute manœuvre
ou toute constatation même apparemment négligeable fut consignée sur un protocole. Au fur et à mesure de l’apparition et du développement des tumeurs, chacune de celles-ci fut notée sur un schéma d’oreille et numérotée. Enfin pour chaque tumeur un graphique fut établi, sur lequel l’évolution de la néoformation était inscrite par reproduction aussi exacte que possible de sa
Fig. 56. — 7f" jour. Un lobule épithéliomateux en évolution cornée, entouré d'une couronne de polynucléaires éosinophiles.
forme, de sa dimension, en grandeur naturelle, de sa hauteur, de son aspect superficiel. De plus, tout prélèvement biopsique fut repéré sur les schémas. Cette dernière précaution nous paraît indispensable, car lorsque les tumeurs ont atteint certaines dimensions, impressionnantes parfois (le volume d’une mandarine en certains cas), le fragment biopsique peut être prélevé en des points d’aspects macroscopiques très variables : or la comparaison de deux biopsies prises à quelques jours de distance aux deux pôles opposés d’une même tumeur ne peut en aucune façon être considérée comme représentant les étapes successives
de cellules biologiquement identiques. C’est ainsi qu’une tumeur peut très bien être active en un point, en régression ailleurs, sans que l’on puisse conclure à une évolution régressive de la tumeur dans son ensemble.
Chaque tumeur dont l’évolution paraissait digne d’intérêt a été suivie par biopsies en série pratiquées à intervalles aussi réguliers que possible ; nos prélèvements ont été surtout dictés par l’évolution macroscopique et par la variété de renseignements que nous cherchions à obtenir. C’est ainsi que sur lun de nos lapins, nous avons pendant un certain temps biopsié systématiquement les tumeurs dès que nous constations leur présence afin de voir s’il y avait une certaine constance de structure histologique dans des néoformations successives macroscopiquement semblables. Nous avons pu nous convaincre qu’il n’en est rien.
D’autre part, les biopsies en série d’une même tumeur nous permettent, dans une certaine mesure, de reconstituer les étapes du développement et les modifications subies par cette tumeur. C’est là un procédé cinématographique à clichés espacés, mais qu’il est difficile de multiplier au delà de certaines limites sous peine d’apporter un élément traumatique trop important dans l’évolution de la lésion étudiée.
Les badigeonnages au goudron ont été pratiqués sur le côté interne des deux oreilles de chaque lapin; ils furent répétés trois fois par semaine. Avant chaque application nouvelle la couche précédente de goudron était soigneusement enlevée à la pince, mais sans essai de dilution au xylol ou à la benzine. Le goudron a été utilisé pur, sans aucune modification chimique ou physique préalable.
Les animaux ont été pèsés systématiquement tous les 8 jours; c’est la seule notation, bien fruste d’ailleurs, que nous ayons faite sur l’état général. Après un amaigrissement de 3 à 500 grammes durant les 15 premiers jours, tous nos animaux se sont maintenus aux environs de 2 500 à } 000 grammes, et c’est seulement pendant les 48 heures qui précédaient leur mort que quelques-unes de nos bêtes ont présenté une rapide baisse de poids. Nous donnons simplement cette indication sur l’état général; notion bien insuffisante, nous le reconnaissons, mais nous n’avions ni le matériel ni le temps nécessaire pour mener de front : étude générale et étude locale.
Conclusions.