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LES GREFFES DANS LE CANCER EXPÉRIMENTAL DU GOUDRON CHEZ LA SOURIS

Les résultats obtenus chez la souris par les greffes en série de tumeurs spontanées ont été considérés comme un test important pour permettre d’apprécier la malignité d’une tumeur. Aussi, dès la découverte du cancer expérimental par le goudron, les tentatives de greffes ont-elles été appliquées à cette variété de tumeurs artificiellement provoquées.

Yamaghiwa et Itchikawa ont obtenu quelques résultats positifs chez le lapin, soit en pratiquant l’inclusion de fragments de tumeurs dans le cerveau, soit par contact direct d’une oreille sur l’autre.

Flbiger et Bang ont réussi également la transplantation de tumeurs du goudron. La greffe dans certains cas a pu être pratiquée en série à plusieurs générations de souris.

Murray a tenté d’élargir la portée de ces expériences, en pratiquant des homo-greffes. La prise ou la résorption du greffon sur l’animal porteur d’une tumeur traduirait, pour lui, la malignité ou la bénignité d’un néoplasme.

Les expériences que nous avons poursuivies ont abouti à des résultats un peu différents de ceux des auteurs précités.

Parmi les 21 tumeurs qui ont servi, à nos tentatives de greffes, nous n'en retiendrons que 17, dont les caractères macroscopiques et histologiques ont permis d’affirmer la nature can- . céreuse.

Il s’agissait, dans tous les cas, d’épithéliomas caractéristiques du goudron, à surface exulcérée ou cornée, reposant sur une base nettement infiltrée, ayant souvent déterminé des métastases

ganglionnaires ou viscérales. Du point de vue histologique, les tumeurs présentaient l’aspect des épithéliomas malpighiens spino-cellulaires avec globes cornés.

Le fragment destiné à servir de greffon a été choisi de préférence à la partie profonde et à la périphérie de la tumeur, de

Fig. 3 o. — Un greffon négatif au fo* jour, montrant la résorption des éléments cornés et la réaction macrophagique périphérique à type de cellules géantes de corps étrangers. Gross. : 145.

façon à éviter autant que possible les régions nécrotiques, et l’infection de surface.

L’inclusion du greffon à l’animal neuf a été pratiquée immédiatement après le prélèvement et le greffon a été introduit, soit en entier* soit, après broyage, en émulsion dans de l’eau physiologique simple ou légèrement additionnée d’éther.

Les résultats de ces expériences ont abouti dans 16 cas à un échec complet de la greffe, et dans 1 cas, à un résultat positif.

Dans les cas négatifs, on note quelques jours après l’introduction du greffon, l’apparition d’un petit nodule qui augmente progessivement de volume, pour atteindre celui d’un petit pois. Ce nodule, habituellement libre dans la région sous-cutanée,

adhère quelquefois à la peau, mais il n’est jamais fixé en profondeur. A partir du 10 e ou du 15 e jour, il diminue de volume, puis disparaît complètement. D’autres fois, la réaction nodulaire se ramollit et s’élimine au dehors, sous la forme d’une substance crémeuse blanc-grisâtre. D’autres fois enfin, le siège de la greffe ne présente pendant les premiers jours qu’une très légère induration, qui disparaît très rapidement.

■ Fig. 31. — Épithélioma malpighien du goudron chei la souris.

Fragment .prélevé au moment de pratiquer la greffe de la tumeur. Gross. : 75.

L’examen histologique pratiqué au cours de l’évolution de ces greffons a révélé les faits suivants :

Au 6 e jour , les masses malpighiennes sont abondamment cornées et entourées par une réaction inflammatoire à polynucléaires.

Au jour, on note qiielques cellules malpighiennes encore intactes, des masses cornées en voie de nécrose, et une réaction fibroblastique serrée à leur voisinage.

Au yo e jour, les greffons ne sont plus représentés que par des

débris cornés ou quelques fragments de poils inclus accidentellement; ces débris sont soumis à une digestion macrophagique par de nombreuses cellules géantes de corps étrangers, et le tissu conjonctif de l’hôte forme, à la périphérie du siège du greffon, une coque fibroblastique serrée.

Dans le cas positif , il s’agissait d’un épithélioma malpighien à évolution cornée très abondante, présentant peu de mitoses et

Fig. 32. — Greffe positive obtenue au bout de 4 mois, en partant de la tumeur représentée dans la figure précédente. Gross. : 75.

n’ayant pas donné de métastases. Sur 7 souris neuves greffées, une seule présenta, au bout de 4 mois, une tumeur qui s’ulcéra rapidement 'et dont l’examen histologique montra la parenté morphologique avec la tumeur primitive, à quelque différence près.

Nous avons alors tenté, sur 3 souris neuves, un deuxième passage qui fut complètement négatif.

Nos expériences de greffes de cancers du goudron chez la souris nous ont donc donné un très faible pourcentage de résultats positifs (1 sur 16).

Si on cherche, dans les conditions d’expérience où nous nous sommes placés, à analyser les raisons de ces résultats, on peut envisager les différentes hypothèses suivantes :

L’âge de la tumeur. — On sait qu’au cours du badigeonnage au goudron, le cancer apparaît habituellement du 90 e au 120 e j our, pour se développer ensuite progressivement. Or, dans nos expériences, le prélèvement du fragment à greffer à été fait entre un, minimum de 140 et un maximum de 345 jours, et le seul cas positif est précisément celui qui correspond au temps minimum de 140 jours.

Les caractères de plus ou moins grande malignité des tumeurs ont-ils une influence sur la prise du greffon ?

Ces caractères peuvent être tirés de la présence des métastases et des signes cytologiques. Or, chez nos animaux nous relevons :

5 tumeurs qui avaient provoqué des métastases pulmonaires, ganglionnaires et même cardiaque (1 cas).

4 tumeurs dans lesquelles l’examen histologique montra une activité mitotique prononcée, un envahissement destructif plus ou moins marqué, sans réaction de défense appréciable de la part des tissus envahis.

7 tumeurs enfin, dans lesquelles la maturation cornée était particulièrement intense et les mitoses rares. Parmi ces 7 tumeurs, 2 étaient limitées, dans leur partie profonde, par une barrière fibroblastique épaisse résultant de la métaplasie du tissu graisseux hypodermique; 3 étaient le siège d’une infiltration intense à polynucléaires affectant par places les caractères de la suppuration et détruisant partiellementles cellules néoplasiques; 2 enfin ne présentaient qu’une réaction mastocytaire banale, constante chez la souris badigeonnée.

L’infection doit sans doute être prise en considération pour expliquer la fréquence des greffes négatives dans le cancer du goudron. Il s’agit là, en effet, de tumeurs de surface, presque toujours ulcérées, riches en microbes de toutes sortes et renfermant même souvent du pus.

Toutefois, le rôle de l’infection ne nous paraît pas suffisant pour expliquer toujours les échecs des greffes, et ceci pour les raisons suivantes :

a) si la présence de microbes et l’infection, au sens bactériologique du mot, est fréquente dans les tumeurs du goudron, l’infection au sens histologique est rare, et la suppuration avec

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présence de polynucléaires est exceptionnelle (3 cas), même dans des tumeurs largement fissurées.

b) l’étude microscopique, pratiquée aux différents stades de l’évolution du greffon, montre bien le mode de résorption des éléments néoplasiques, et il est exceptionnel que l’on assiste à des réactions du type suppuré.’

Aussi, nous pensons que l’infection n’intervient souvent que comme un facteur accessoire et de second plan pour entraver la prise de la greffe.

Nos recherches montrent que les greffes de cancer du goudron chez la souris sont beaucoup plus difficiles que les greffes de cancer spontané chez le même animal. 11 est logique d’admettre que cette différence tient en partie aux propriétés des cellules cancéreuses elles-mêmes, qui ne sont pas identiques dans les différentes variétés de cancer cutanés ou viscéraux.

Cette notion a son importance du point de vue de la pathologie générale des tumeurs; elle conduit à faire quelques réserves sur la valeur du test biologique tiré des résultats des greffes dans l’appréciation de la nature bénigne ou maligne d’une tumeur.

SUR QUELQUES MODIFICATIONS DU STROMA CONJONCTIF DANS LE CANCER EXPÉRIMENTAL DU GOUDRON CHEZ LE LAPIN

Au cours de nos recherches, nous avons été frappés par un fait dont l’étude des biopsies en série nous a permis de poursuivre l’analyse : des tumeurs épithéliales présentant les caractères histologiques indiscutables du cancer sont susceptibles, soit après cessation du badigeonnage, soit même au cours des applications de goudron, de subir une régression spontanée et même d’aboutir à une disparition complète.

11 ressort de nos observations que les modifications du stroma conjonctif apparaissent avec une constance remarquable et suivant un type parallèle à l’évolution régressive ou proliférative des cellules tumorales : la régression des éléments tumoraux coïncide avec l’épaississement scléreux progressif du stroma; au contraire, lorsqu’il s’agit d’une tumeur en activité prolifératrice croissante, il n’existe dans le stroma envahi aucun signe de réaction scléreuse.

Fig. — Lapin n° 1761. Tumeur épithéliale à type de folliculome (a). Stroma (b) très dense et hyalin formant une épaisse barrière au-dessous de la tumeur.

moment même où les cellules néoplasiques présentaient des signes d’activité proliférative.

11 semble donc possible de conclure de tels faits, qu’il existe une relation évidente entre l’accroissement néoplasique et la dissociation du stroma conjonctif d’une part, la régression tumo- : raie et la densification du stroma d’autre part. Il nous est toutefois impossible à l’heure actuelle d’aller plus loin, et de chercher à

Dans un cas, nous avons pu suivre un phénomène inverse : La tumeur est restée longtemps bénigne et limitée en profondeur par une épaisse barrière scléreuse, puis celle-ci s’est dissociée en bandes conjonctives plus grêles et plus lâches, au

savoir si les modifications du stroma précèdent celles de la tumeur ou si, au contraire, c’est le phénomène inverse qui se passe.

Mais les quelques faits que nous venons de rapporter se ratta¬

chent à des questions d’ordre théorique et pratique d’une plus vaste portée générale.

Si l’on veut en effet préciser le sens exact de nos observations, on aboutit à cette conclusion que le cancer est susceptible de guérir'spontanément. Ce fait, admis par quelques auteurs, nié

par d’autres en ce qui concerne le cancer humain, semble trou-ver un appui dans nos observations.

Le lapin paraît être un animal tout particulièrement apte à réaliser la guérison spontanée de tumeurs histologiquement cancéreuses. On peut, il est vrai, objecter qu’il est difficile de conclure de l’animal à l’homme, mais il semble toujours que l’on puisse raisonner par analogie.

A plusieurs reprises, à propos des cancers du col de l’utérus, des cancers cutanés ou bucco-pharyngés et des cancers du sein, nous avons déjà insisté sur l’importance qui nous paraissait devoir être attachée à l’étude du stroma. Or, les faits constatés dans le cancer du goudron chez le lapin sont absolument comparables, à une légère différence près cependant : les réactions considérées, dans nos observations de cancer humain comme répondant à un stroma de type favorable, ressemblent aux réactions constatées chez le lapin au cours de la régression spontanée de ses tumeurs; et inversement ce que nous avons interprété sur les' biopsies humaines, comme réactions de type défavorable, se rapproche des aspects histologiques rencontrés chez le lapin au cours du développement des tumeurs malignes à évolution rapide.

Cependant, nous n’avons pas encorè vu personnellement de cancers humains guérir spontanément et totalement. On comprend tout l’intérêt qu’ilyaà savoir qu’un animal comme le lapin chez qui il est facile de faire du cancer, peut fournir, non pas quelques stades du processus de guérison spontanée, comme il est possible d’en observer dans les cas de guérison partielle chez 'l’homme, mais bien ce processus dans son évolution complète.

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