IV. — Evolution histologique
Le cycle histologique que nous avons le plus souvent observé est le suivant :
Modification très importante de toute la structure de l’oreille, dès le 8 e jour (après trois badigeonnages) :
A. — Hyperplasie malpighienne avec dédifférenciation pilosébacée.
B. —Hyperplasie conjonctive énorme avec infiltration inflammatoire. Fait important, cette modification épithélio-conjonctive est aussi marquée du côté externe que du côté interne.
C. —Prolifération épithéliale très précoce sous forme de pluie de cellules néoplasiques qui s’enfoncent dans le derme jusqu’au contact du cartilage. Il s’agit le plus souvent de cellules étoilées dont la nature épithéliale n’est parfois reconnaissable qu’en raison de leur liaison protoplasmique avec des groupes malpighiens indiscutables. La tendance de ces éléments néoformés à se grouper autour des capillaires, est manifeste.
Le tissu conjonctif du derme est à cette époque très spécial et son aspect semble accompagner toujours celui des cellules épithéliales sus-mentionnées. Il consiste en une dissociation apparente, due essentiellement à une raréfaction des fibres collagènes qui sont remplacées par une substance fondamentale amorphe, basophile Ou métachromatique.
D. — Leseellules épithéliomateuses franchissent la barrière cartilagineuse, ce passage s’effectue toujours par les brèches vasculaires, et jamais nous n’avons constaté d’érosion destructive de
la lame cartilagineuse par les cellules néoplasiques» Bien au contraire, la néoformation chondroïde, soit par épaississement de la lame préexistante, soit par formation de massues sur les moignons sectionnés par les biopsies, est particulièrement intense.
E. — Au bout d’un laps de temps variable, suivant les animaux, et chez un même animal, suivant les tumeurs considérées, se produisent en parallèle :
i° saillie macroscopique plus prononcée de la tumeur,
2° modification morphologique des cellules épithéliomateuses,
3° transformation et hyperplasie conjonctive.
Les cellules épithéliomateuses étaient groupées au début en files descendant perpendiculairement au cartilage. Elles vont maintenant, surtout dans les amas profonds, manifester une tendance à l’enroulement malpighien.
Le tissu conjonctif augmente sa densité fibrillaire. Il encercle les îlots épithéliaux profonds.
Puis progressivement, de la profondeur vers la surface les masses épithéliales dispafaissent, soit par atrophie, enserrées qu’elles sont dans une gangue collagène, soit par désintégration vacuolaire ou lyse, avec une nuée de polynucléaires éosinophiles autour d’elles.
On arrive peu à peu à des tumeurs souvent volumineuses, mais dont toute la partie centrale et le pédicule sont, fibreux, indemnes de cellules néoplasiques; et seule la périphérie comporte une bande épithéliomateuse sans pouvoir de pénétration ou tout au moins sans pouvoir efficace.
Enfin nombre de tumeurs ainsi pédiculisées perdent la faculté de prolifération épithéliale, et l’on voit alors des redifférenciations pileuses et sébacées en bordure de masses papillomateuses souvent énormes.
Les tumeurs de l’oreille du lapin sous l’action du goudron apparaissent par quelques points de structure semblables à celles de l’homme dans la même région; mais elles sont douées d’une malignité moindre et d’une faculté de guérison spontanée manifeste.
Elles ne peuvent donc servir utilement à des essais thérapeutiques si l’on ne recherche pas des moyens de les rendre plus fréquemment malignes, c’est-à-dire douées d’une prolifération destructive sans tendance à la guérison spontanée.
Cependant elles nous apparaissent d’une utilité considérable
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puisqu’elles nous permettent d’étudier les modes réactionnels du tissu conjonctif dont les modifications nous sont apparues, nettement, destinées à débarrasser l’organisme d’éléments indésirables.
Quelques points nous restent à signaler dans l’exposé de nos résultats :
i° La présence de polynucléaires à protoplasma éosinophile
Fig. 38. — 106 * jour. Exemple de désintégration d'un lobule néoplasique. Encerclement par des fibroblastes et des fibres collagènes et aussi dissociation des cellules épithéliomateuses.
(que nous n’identifions pas avec les éosinophiles humains). Ces éléments sont constants, en quantité variable et à localisation élective autour des amas épithéliaux en désintégration. Nous ne pouvons à l’heure actuelle donner de leur rôle une interprétation précise.
2° La mélanine ne nous a pas paru jouer histologiquement un rôle quelconque. La seule constatation de tumeurs plus fréquentes chez les lapins noirs, a déjà été signalée plus haut.
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Microscopiquement, la mélanine disparaît dès que la tumeur se forme; nous ne l’avons jamais rencontrée dans les masses néoplasiques. .
Les fibres élastiques subissent également Une raréfaction puis une disparition et ne nous ont paru jouer aucun rôle actif.
LA NATURE ET L’HISTOGENÈSE DES TUMEURS DITES : ÉPITHÉLIO-SARCOMES
L’examen histologique du cancer du goudron nous a fourni parfois, comme à d’autres auteurs, des tumeurs à structure complexe, des épithélio-sarcomes.
L’étude de ces tumeurs, dont nous avons rencontré 3 exemples chez la souris, et que nous avons pu comparer avec un cas humain, nous a incité à reprendre cette question des épithéliosarcomes, sur la genèse desquels on est loin de s’entendre aujourd’hui.
Chez 3 souris, nous avons obtenu une tumeur à structure complexe, formée d’un épithélioma malpighien à globes cornés, associé à une prolifération donnant très exactement l’image d’un sarcome fuso-cellulaire, avec tourbillons entre-croisés de cellules allongées et avec lacunes sanguines.
Dans l’un de nos cas, l’épithélioma et le sarcome sont intimement mélangés, à ce point qu’il est impossible, dans les zones de transition, de différencier les cellules épithéliomateuses des cellules sarcomateuses. Mais en examinant les coupes attentivement, on trouve de quoi résoudre le problème. En effet, en certains points de ces tumeurs, .on voit les cellules fusiformes s’organiser concentriquement autour d’un centre composé de cellules en voie de dégénérescence cornée. Dans le protoplasma des cellules apparaissent des grains d’éléidine, puis la kératine; un véritable globe épidermique est constitué. Les éléments composants, quoique morphologiquement d’aspect fusiforme, ont conservé biologiquement leurs propriétés évolutives épithé-
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liales, puisqu’ils reproduisent des globes cornés au même titre que les cellules superficielles du corps jnuqueux de Malpighi.
L’étude des métastases, dans deux de nos cas, nous apporte un argument de plus en faveur de la thèse que nous soutenons. Alors que la tumeur cutanée présente une structure à type fusocellulaire pur, dans les noyaux métastasiques pulmonaires, l’aspect épithéliomateux malpighien est des plus évidents. Dans un troisième cas enfin, si les métastases pulmonaires présentaient le type malpighien à globes cornés, un noyau secondaire cardiaque était nettement fuso-cellulaire.
En dernière analyse, nous pensons qu’en s’attachant plus aux caractères évolutifs que morphologiques des éléments cellulaires d’une tumeur pour en identifier la nature, on doit interpréter de telles tumeurs comme des épithéliomas. Et il nous semble parfaitement logique d’admettre qu’une tumeur épithéliale, à tendance proliférative prononcée, soit amenée, au cours de l’infiltration des tissus, à modifier la forme de ses cellules pour leur permettre de se faire plus aisément place au sein d’éléments plus ou moins serrés. Ainsi les cellules épithéliales prennent par endroits le type fuso-cellulaire, tout en conservant leur nature épithéliale, comme le prouve la formation de globes cornés. Il y a bien là, si l’on veut, métaplasie, au sens étymologique du mot, mais il s’agit uniquement, à notre avis, d’une métaplasie apparente, c’est-à-dire de forme et d’aspect, et non d’une métaplasie réelle, c’est-à-dire de fonction.
C’est pourquoi, et sans vouloir bien entendu nier la possibilité de l’association de tumeurs épithéliale et conjonctive malignes, nous pensons que sinon toutes, du moins une partie de ces tumeurs étiquetées épithélio-sarcomes ou carcino-sarcomes, doit être interprétée comme des tumeurs à tissu unique, des épithéliomas prenant en certains point l’aspect fuso-cellulaire, c està-dire comme des épithéliomas fuso-cellulaires.