Suétone, Vie de VUellius, ji l
précieux, trait décisif, pour ceux qui savent combien la concision d'un historien qui était ami des Flaviens couvre de réticences et de respect des convenances. « L'armée de Judée, dit-il, proclama Vespasien avec tant d'ardeur qu'elle n'attendit même pas son fils Titus qui revenait de Syrie. «Titus, en effet, le chef de la conspiration, le grand machinateur, l'ambitieux qui avait fait Vespasien empereur malgré lui, méritait d'être à la fête ; mais sa joie n'en fut pas moins grande : il jouissait de son œuvre ; il savait qu'il aurait la meilleure part de la puissance dévolue au chef de sa famille, en attendant qu'elle lui échût tout entière par droit d'héritage et par sa politique. Dans de semblables aventures , le cœur humain ne peut être sondé : le philosophe le plus clairvoyant est forcé d'ignorer dans quelle mesure le dévouement filial s'allie à l'égoïsme.
Les événements qui remplirent la fm de l'année 69 et le commencement de l'année 70 sont lamentables et ne méritent pas d'être racontés. 11 faut plaindre ceux qui lisent sans dégoût les détails d'une guerre civile. Les Flaviens ont coûté à Rome des flots de sang et avancé sa démoralisation politique. Le soulagement qu'apporte une tyrannie nouvelle ressemble à la maladie qui chasse une autre maladie pour reposer, mais pour affaiblir encore le malade. Vespasien avait appris la victoire de Crémone, les progrès de ses lieutenants et le supplice de Vitellius par des sénateurs, des chevaliers, des transfuges de tout rang, qui avaient affronté les tempêles de l'hiver pour lui apporter leur hommage; chaque galère les déposait sur le môle d'Alexandrie, d'autant plus nombreux que les nouvelles étaient plus favorables. Vespasien était depuis plusieurs mois en Egypte,
prêt à affamer Rome si elle résistait, à occuper l'Afrique si la guerre était incertaine, à se retrancher dans le royaume des Pharaons, admirablement défendu par la nature, si Mucien était vaincu. Titus était avec lui et savourait la douceur tant désirée d'être puissant, d'être riche, d'être flatté. Il forçait même son père à se prêter à d'indignes comédies, propres à ajouter au prestige du pouvoir suprême. Vespasien faisait des miracles, comme Simon le Magicien ou le thaumaturge Apollonius. Deux misérables, l'un aveugle, l'autre boiteux, l'arrêtèrent sur la place publique : ils le supplièrent de le guérir; Sérapis, pendant leur sommeil, leur avait signifié à l'un qu'il recouvrerait la vue si l'empereur daignait cracher sur ses yeux, à l'autre qu'il marcherait droit si l'empereur avait la bonté de lui donner un coup de pied. Vespasien rougit d'abord, honteux pour
l'humanité et pour lui-même. Pressé par ses amis et par son fils, il cessa de résister, il cracha, il donna le coup de pied, et le miracle s'opéra. Ainsi fut établi, pour les Orientaux, le dogme de sa divinité.
Des soins plus graves l'appelaient en Italie. La famine menaçait ; Rome était livrée au désastre ; les soldats y régnaient en maîtres ; la Gaule et la Germanie se révoltaient ; Domitien enfin, son second iils, à peine âgé de dix-sept ans, qu'il avait laissé à Rome, enivré de sa grandeur subite, incapable de se conduire, gâté par l'adulation publique, indocile aux conseils de Mucien, se livrait à ses passions effrénées, prodiguaitles magistratures, multipliaitles destitutions. Son père lui écrivit même à ce sujet une lettre ironique où il le remerciait « de ne pas l'avoir destitué lui-même et de lui permettre de régner. » Vespasien eut avec Ti-
tus un long entretien avant de s'embarquer. Titus avouait qu'il s'était efforcé d'adoucir l'empereur envers son frère, en lui remontrant que la principale force d'un souverain qui veut fonder une dynastie c'est le nombre de ses enfants. Je ne doute pas que le jeune ambitieux n'ait plaidé cette thèse, s'inquiétant peu du reste des témérités d'un enfant qui avait douze ans de moins que lui ; mais le sujet secret et capital de l'entretien ce fut Mucien, le trop puissant Mucien : Mucien qui excitait bien autrement les alarmes de Titus; Mucien qui était à Rome, agissait en maître, tenait les armées dans sa main, exerçait un pouvoir discrétionnaire, promulguait des édits, apposait le sceau que Vespasien avait dû lui confier, multipliait les concessions, remplissait son trésor, se vantait d'être appelé frère par Vespasien, racontait à tous qu'il lui avait donné l'empire,
et se flattait de le partager avec lui \ Il était dangereux de laisser Mucien exposé à des tentations croissantes ; il était nécessaire de le ramener, par une prudente politique et une ingratitude savamment graduée , au rang de courtisan. Après s'être concertés, le père et le fils se séparèrent ; l'un partit pour Rome , afin d'y apprendre le métier d'empereur, l'autre retourna en Judée, afin d'y affermir sa gloire et ses titres à l'héritage d'Auguste.