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Dion Cassius, au chapitre déjà cité

« Vespasien, dit Tacite, est le premier empereur qui soit devenu meilleur en régnant. » Tacite est dupe de son affection pour lesFlaviens, ou plutôt d'un effet d'optique toujours favorable à ceux qui montent sur un trône. Il suffît qu'ils ne soient pas altérés par la grandeur pour que les cœurs soient touchés ; il suffit qu'ils restent semblables à eux mêmes, avec leurs qualités et les défauts qu'ils montraient dans la condition privée,

pour qu'on leur voue une reconnaissance qui approche de l'admiration. Singulière preuve de la défiance que les hommes nourrissent contre le despotisme, des maux certains qu'ils en attendent, du venin éternel qu'ils y savent caché ! Vespasien avait soixante ans lorsqu'on lui jeta sur les épaules la pourpre et le fardeau des affaires. A cet âge on n'a plus ni les passions, ni l'orgueil, ni la crédulité qui entraînent un novice. Accoutumé aune vie modeste et parfois misérable, il garda le goût de la simplicité. Il n'habitait pas volontiers le Palatin, où le souvenir des splendeurs impériales le gênait : il préférait les jardins de Salluste, qui s'accommodaient mieux à l'aisance d'un particulier. Il ne voulut point de gardes, laissa sa porte ouverte, reçut à toute heure ceux qui se présentaient, abolit l'usage de fouiller quiconque s'approchait de l'empereur, même une femme ou

une jeune fille, se laissa aborder dans la rue ; en un mot, si ses actes furent d'un maître, ses manières furent celles d'un républicain ; il n'y mit ni affectation ni politique ; il continua d'être ce qu'il avait été et trouva plus commode de ne rien changer aux habitudes de toute sa vie. Sa présence suffit pour que la puissance la plus absolue passât des mains de Mucien dans ses mains. La bassesse inébranlable du sénat, la flatterie des courtisans, la soumission des soldats lui permettaient d'aller plus loin encore et l'on eût applaudi même à des crimes. Vespasien conserva le pli de certaines vertus bourgeoises qui répugnaient également à la violence et à la grandeur. Pour bien comprendre ce caractère, il est utile de retracer le portrait qu'en ont laissé les historiens et de le compléter par l'étude des monuments figurés.

Le nouvel empereur avait la taille carrée, les

membres robustes et compactes, une santé excellente qu'il entretenait en se frottant tout le corps avec des mouvements énergiques et cadencés, et en faisant diète un jour par mois. Son visage semblait contracté par un effort continuel. Ses contemporains qualifiaient fort grossièrement la nature de cet effort et en tiraient des plaisanteries de mauvais goût qu'il faut laisser à son biographe Suétone. Cette expression, ou plutôt cette tension est indiquée sur les monnaies frappées pendant son règne ; elle est rendue plus vivement par la statue et le buste de marbre qu'on voit au Louvre. La statue représente Vespasien en costume civil, c'est à dire en toge ; il tient un rouleau dans sa main gauche; le bras droit est cassé; à ses pieds est une boîte ouverte, où sont rangés d'autres rouleaux, contenant le texte manuscrit des lois qu'il a promulguées. On ne doit pas

s'arrêter devant un buste colossal» œuvre d'un artiste sans talent, molle, banale, sans accent individuel. Le petit buste, au contraire, qui est à côté, est plein de finesse ; rapproché de la tête de la slatue, il nous donne les traits suivants : un front ridé, contracté, labouré par cette apparence d'effort dont parlent les auteurs ; un crâne chauve, avec quelques cheveux épargnés sur le sommet et au-dessus de chaque oreille ; une tête ronde, pleine, d'heureuse proportion, qui ne peut contenir que des impressions nettes et un cerveau sain; l'oreille plaquée, johe, bien ourlée ; des yeux enfoncés dans leur orbite, attentifs, marqués au coin de rides narquoises qu'on retrouve aux yeux d'Henri IV; le nez gros, tirant versl'aquilin ; les pommettes hautes ; le menton pointu, accusé, avec cette nuance de bouffonnerie dont les modernes ont fait un type (Pulcinella) ; la bouche souriante, scep-

tique, crispée, sans que cette crispation aille au delà de la malice et nuise à un air de bonté. Si le visiteur qui parcourt le Louvre monte de la galerie des marbres. à la salle des bronzes, il reconnaîtra dans une vitrine un autre buste en bronze, de grandeur naturelle, qui représente Vespasien ; le caractère général est le même, mais les traits sont sensiblement plus laids. Le nez a la pointe épaisse et lourde ; le menton est enflé, énorme et touche à la difformité ; le cou est trapu ; les joues sont trop grasses ; la tension plaisante que trahit la physionomie fait presque accepter la comparaison de Suétone; les yeux, à peine fendus, bridés, mais clairs et pétillants, laissent percer l'esprit et la pénétration comme un rayon de soleil à travers la fissure d'un rocher ; la bouche est ^rrée, ses coins pleins d'astuce complètent une tôle de vieux procureur telle que nous voulons

en voir au théâtre, ou d'usurier retors tel que nous en rencontrons aujourd'hui dans le monde élégant de tous les pays. Ce dernier buste est saisissant par la réalité du type : rien n'est moins noble, rien n'est plus vivant. Il est probable qu'il a été copié avec fidélité, je dirais volontiers moulé sur l'image en cire que Vespasien conservait dans son atrium, comme tout Romain de distinction, et que Domitien dut confier aux artistes dès que son père eut été proclamé. Au contraire, le buste en marbre et la statue offrent une personnalité moins sensible ; ils ont étéennoblis, parl'ordre de Titus peut-être, qui revint un an plus tard à Rome et qui s'atta cha à déguiser la vulgarité de sa famille pour composer un idéal plus propre à séduire la postérité. Malgré la différence des détails, ces œuvres concordent assez pour constituer un type unique : elles varient par l'intention et l'exécution.

l'ensemble est le même. L'air général est la bonhomie et l'égalilé d'humeur dans une contention perpétuelle, l'habitude de la ruse et de l'application tempérée par un naturel heureux, l'exactitude d'un travailleur et la pénétration d'un homme d'esprit qui raille les hommes autant qu'il s'en défie, une régularité de fonctionnaire unie à la cupidité d'un spéculateur, un grand sens avec une [lointe gasconne, une vieillesse aimable, le mépris des courtisans, la satisfaction de jouir de biens tardivement acquis.

Appliqué, exact, modéré, Vespasien était en effet un administrateur à son poste plutôt qu'un César. ïl était le modèle d'un préfet de Rome et se croyait encore gouverneur de province. Levé avant le jour, il se faisait lire les lettres et les rapports, s'habillait lui-môme en causant avec ses amis, donnait audience, expédiait les affaires ; ce n'était qu'après les avoir expédiées qu'il

se faisait promener en litière ou se reposait . 11 avait perdu sa femme et repris une ancienne maîtresse qui était une affranchie et s'appelait Caenis. Il se reposait auprès de Caenis, avec qui il vivait maritalement, et, lorsqu'elle fut morte à son tour, auprès des concubines qu'il choisit sans vergogne et dont il forma une sorte de harem ; ce fut son seul luxe, ridicule à son âge, mais qui parut un scandale assez innocent auprès des terribles fantaisies de ses prédécesseurs. Après la sieste, le bain ; après le bain, le souper. C'était le moment où il montrait le plus d'indulgence et l'humeur la plus douce : les gens de sa maison en protitaient pour présenter leurs requêtes ou enlever les faveurs. Il aimait à faire le plaisant jusqu'à la bouffonnerie ; ses propos de table étaient grossiers jusqu'à l'obscénité. Par là se trahissait sa mauvaise éducation et sa nature vulgaire. Aussi n'avait-il aucun mérite

à rester insensible aux flatteurs ou à rire des généalogistes du temps qui voulaient le rattacher aux dieux. Il se vantait même de son ancienne médiocrité ou de sa basse origine. En vrai parvenu, il ne pouvait s'asservir aux convenances ; hostile à toute étiquette, il déclarait que la représentation était pour lui une gêne, la grandeur un supplice. 11 retournait avec joie dans la petite maison de campagne que possédait sa famille dans la Sabine ; il buvait dans la coupe de son aïeule Tertulla de préférence aux coupes d'or ou d'argent. De sorte qu'on lui sait moins de gré de sa simpUcité lorsqu'on s'aperçoit qu'elle n'était pour lui qu'un refuge.

Le vice capital* de Vespasien était la cupidité. Il n'était pas avare, il était insatiable, défaut royal, fréquent surtout chez les princes qui ont manqué de tout et veulent s'assurer de l'avenir : il leur semble que la richesse est

une protectrice qui survivra même à leur puissance. Les modernes parlent quelquefois de l'avarice de Vespasien, trompés par le mot latin avaritia, qui signifie cupidité. La Fontaine était trop bon latiniste pour s'y laisser prendre. « Gens de rapine et d'avarice, )) fait-il dire à son paysan du Danube. Vespasien était rapace, et tous les moyens lui étaient bons ; c'était dans le sang, il était fils d'usurier. Mucien, par son ordre, avait commencé à remplir le trésor impérial à la faveur de la guerre civile. A peine arrivé à Rome, l'empereur déclara qu'il lui fallait 800 millions comme nerf d'un bon gouvernement. 11 rétablit les impôts les plus lourds, doubla le tribut des provinces, vendit les honneurs, les exemptions, les grâces, ne recula pas devant les trafics sordides, lit le métier de brocanteur, se servit

de sa maîtresse Csenis pour rançonner les

ambitieux, éleva aux plus grands emplois des coquins, auxquels il faisait rendre gorge dès qu'ils s'étaient enrichis : il les appelait ses éponges. 11 partageait les bénéfices de ses huissiers s'ils vendaient les audiences, forçait un de ses cochers, qui pendant un voyage ferrait ses mules pour donner du temps aux solliciteurs, à partager avec lui la somme qu'il avait reçue. L'impôt qui lui a assuré l'immortalité du ridicule n'était cependant pas le plus répréhensible : ce n'était que le fermage des spéculateurs qui exploitaient l'infirmité humaine et lui offraient à prix convenu les récipients ^ auxquels nous avons attaché le nom d'un César. Ce César avait trop d'esprit pour ne pas sentir sa honte ; mais il se servait de son espi'it pour coiivrir ses vilenies par des

1 . C'étaient de grands vases en terre cuite, hauts comme des amphores, semblables à des tonneaux coupés [dolia curta].

bons mots. Suétone, qui le peint sous son jour le plus beau, fait cette remarque profonde, qu'il était surtout facétieux quand il méditait de sales actions. Il savait que le rire désarme et qu'un bouffon cesse d'être odieux. Un de ses favoris lui demandait un poste pour un homme qu'il prétendait son frère. L'empereur lit venir secrètement l'aspirant , en tira la somme qu'il avait promise à son protecteur, lui donna la place, et, quand le favori revint à la charge : « Cherche un autre frère, lui dit-il, celui dont tu me parles est devenu le mien. » Les députés d'une ville lui apprenant qu'on avait voté une somme importante pour lui ériger une statue colossale : « Voici la base, » dit-il en tendant le creux de sa main. Il avait beau railler, les Romains le raillaient d'une façon plus sanglante. A ses funérailles, le premier pantomime, nommé Favor, faisait

le personnage de l'empereur, suivant la coutume, imitait sa démarche, son costume, ses airs, jusqu'à ses paroles : « Quelle ruineuse cérémonie ! s'écria-t-il brusquement lorsqu'il fut en face des procurateurs! combien coùlera-t-elle? — Deux millions, lui répondirent les procurateurs. — Donnez-moi vingt-cinq mille livres et jetez-moi, si vous le voulez, dans le Tibre. »

Du moins faut-il rendre à Vespasien cette justice qu'il usa bien des trésors mal acquis. Il soulagea les misérables, ranima le commerce, rendit aux travaux publics leur activité, donna des pensions aux consulaires ruinés, aux professeurs de lettres grecques et latines, aux artistes, aux acteurs mêmes. Il entassait peur répandre, il volait pour être utile, il était avide du bien d'autrui , mais il en était généreux ; il s'efforça de réparer les maux de

l'anarchie , de rétablir l'ordre , réconomie, la police dans l'Élat. Après les horreurs de plusieurs guerres civiles accumulées , il lui était plus facile de conduire les esprits fatigués, de contenter les intérêts en souffrance , de renvoyer sans promesses nouvelles les soldats gorgés de pillage, de ramener le règne des lois lorsqu'on avait appris à le regretter et de reprendre le jugement des innombrables procès que les révolutions avaient suspendus. La force avait donné l'empire à un général qui aurait pu n'aimer que la guerre : le hasard favorable voulut que cet usurpateur eut des goûts et des talents d'administrateur, quand Rome bouleversée n'avait plus d'autre passion que celle d'être administrée. Fidèle à son origine bourgeoise, Vespasien pratique tranquillement ce que lui conseille la raison ; il n'a d'autres vertus que celles d'un père de

famille, mais il les a ; il n'a point de génie, rngis le bon sens sur le trône est le plus grand bienfait que les peuples puissent espérer. Yespasien a le mérite d'être resté le même sous la pourpre et d'y avoir conservé ses qualités d'homme privé. C'est une chose si rare qu'elle tient du miracle et qu'elle doit lui faire pardonner la vulgarité, la bonhomie familière, le cynisme, qui détruisent chez lui toute impression de majesté. Les intentions étaient bonnes, l'altitude mauvaise ; César ridicule , parce qu'on en avait fait un César, il eût été un excellent magistrat. Il aimait l'égalité, traitait ses sujets comme des concitoyens, les faisait rire par ses plaisanteries, souvent grosses, parfois fines, souffrait qu'on lui répondît sur le même ton et vertement, montrait cet équilibre d'esprit qui produit la bonne humeur avec une pointe de goguenardise. En un mol, il fut pour

les Romains un consolateur. Les délateurs cessèrent d'être écoutés ; le sénat et l'ordre des chevaliers, sérieusement consultés, se relevèrent. Rome eut un peu de répit ; on respira , on eut le temps de se refaire pour supporter plus tard de nouveaux malheurs.

Dès le début de son règne, Vespasien avait inauguré d'une manière significative l'ère des réparations. Il avait voulu, avant tout, restaurer le Capitole, c'est-à-dire le double sanctuaire de la rehgion d'État et des lois. Le temple de • la trinité capitoline, sauvegarde de rempire,.etle tabularium, archives delà toutepuissante administration, avaient brûlé pendant les troubles civils. C'étaient même les Flaviens qui avaient causé l'incendie ; car Flavius Sabinus, frère de Vespasien, en se faisant assiéger dans le Capitole, y avait attiré le fer et la flamme. Des monceaux de ruines immenses

semblaient défier tous les efforts.' Vespasien donna l'exemple. Une hotte sur le dos, il emporta les premiers déblais. Il est inutile d'ajouter que des travaux ainsi commencés devaient marcher vite. Vespasien put déposer la hotte et s'en remettre aux soins de L. Vestinus, chevalier considérable, Gaulois d'origine, comme Antonius Primus : Antonius était de Tl)ulouse , Vestinus de Vienne. Très-actif, très-intelligent , ce Vestinus fut l'A jrippa de Vespasien. tandis que Mucien s'en fit le Mécène. Les défenseurs des nouvelles dynasties sont épris de ces résurrections ; ils vont même jusqu'au plagiat ; ils croient abriter leur maître sous la protection de souverdrs déjà consacrés, et se livrent avec passion à la pratique de cette sorte d'archéologie. Mucien, le nouveau Mécène, qui ne mérite plus désormais l'attention de la postérité, attirait quel-

qiies beaux esprits, vivait dans la mollesse, s'entourait d'un luxe effréné, se permettait toutes les débauches, riait de l'infamie, était assuré de l'impunité, faisait un recueil de mémoires et de lettres, et écrivait pendant ses loisirs forcés une histoira naturelle où l'on prétend que Pline a plus d'une fois puisé.

Vestinus au contraire était infatigable. Le 11 des kalendes de juillet de l'an 71, la première pierre du temple capitolin fut posée avec pompe. On avait entouré le périmètre du temple de bandelettes ; la haie était formée par des soldats qui tous avaient des noms d'heureux présage, Félix, Fortunatus, Faustus, Plus, etc.. Les vestales , suivies d'un double chœur de jeunes garçons et de jeunes filles qui n'avaient point encore porté le deuil de leurs parents, aspergèrent le sol d'eau puisée par elles aux sources ; le ponùfe Plautius ^-Elianus

le purifia par le triple sacrifice d'un taureau, d'un porc et d'une brebis ; le préteur Helvidius Primus, après avoir invoqué la trinité du Capitolc, Jupiter, Minerve et Junon, prit le câble ; tous, prêtres, sénateurs, chevaliers, plébéiens, le saisirent derrière lui et traînèrent en cadence la pierre fondamentale jusqu'à sa place. Dans le irou qu'elle devait occuper, on jela de l'or vierge, de l'argent qui n'avait jamais été fondu par le feu. Le monument fut poussé rapidement. Le plaa ancien fut respecté, comme il Tavait été par Sylla ; c'était le plan étrusque, trois sanctuaires parallèles avec une seule façade. Les formes générales et l'ordre, qui était corinthien, furent reproduits, mais avec des proportions plus élancées, plus ^e hauteur, plus de richesse. Des médailles de bronze frappées sous Vespasien en doniienl quelque idée. On y voit les six colonnes d i la façade, l'entre-

colonnemenl plus large au milieu ; Jupiter, assis dans le fond de son sanctuaire, tenant le sceptre et le foudre, Minerve, dans le sanctuaire de droite, debout, casquée, s'appuyant sur sa lance ; Junon, dans le sanctuaire de gauche, debout, le torse nu, renversant une patère à libations. Les degrés, les statues qui les précèden', le fronton avec sa décoration, les aigles qui forment les acrotères, le quadrige qui surmonte le faîte, tout est indiqué d'une manière rapide ; l'imagination des érudits est refroidie plutôt qu'excitée par la précision insuffisante des détails \

La restauration du temple capitolin était un symbole : l'empire allait être restauré comme

1. On pourra cousuller ces représentations au cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale et jeter en même temps un regard sur les monnaies de Vespasien, dont les revers sont d'un caractère éminemment historique : le char triomphal à quatre chevaux, Rome adossée aux sept collines, la Judée pleurant au jiir'd d'un palmier, auquel la Victcire suspend un trophée, etc.

son palladium, qui devenait, aux yeux des usurpateurs, le palladium de leur dynastie ; mais ce n'était pas à Vespasien qu'il appartenait de déduire ces conséquences. Trop sensé et trop sceptique pour être un fondateur, il se contentait d'agir en père de famille ; il amassait pour ses enfants. Aussi les deux [)remières années de son gouvernement oftreiit-elles peu d'intérêt ; elles ne sont remplies que par les expédients ou les exigences de l'administration. Il faut que Titus soit revenu de Judée, qu'il ait pris pied à. Rome, qu'il ait reconnu le terrain, pour que ses actes aient un caractère politique et tendent vers un but, car c'est Titus qui est le créateur, l'anibitieux, le poète; c'est Titus qui travaille pour l'avenir, c'est-à-dire pour lui-même ; c'est Titus qui est l'âme, Vespasien n'est que l'instrument. Le problème historique ne se pose que lorsque Titus entre

, en scène avec une vigueur qu'on n'a point assez fait ressortir. Son plan est très-net ; s'il a échappé aux historiens, c'est parce qu'ils se sont bornés à raconter les bienfaits d'un règne épliémère, parlant de Titus avec attendrissement, c'est-à-dire sans critique.

Titus avait espéré réduire promptemenl Jérusalem, soit par une capitulation, soit par la force. Les Juifs , acharnés à leur propre [)erte, refusèrent ses conditions et firent une •défense admirable. Il fallut accepter les lenteurs d'un siège dont les détails sont relatés par le témoin Josèphe. Titus, désespéré d'abord d'une résistance qui le retenait loin de Rome, ne se fiant qu'à demi à l'habileté de son père, se ras-

L'ASSOClATlOiN A L'EMPIRE 191

sura plus tard lorsqu'il apprit quel accueil on avait fait à Vespasieii. Tranquille sur l'établissement de l'empire , consolé par l'amour de Bérénice, charmé par des flatteries nouvelles pour lui, entouré d'une cour magnifique que lui fournirent les petits rois de l'Orient et tous les Romains qu'avaient attirés d'Italie l'intérêt, l'espoir, le désir de s'emparer de l'oreille encore libre du prince, il se résigna à devenir un héros. Il se comporta vaillamment, exposa sa vie avec témérité, fut vainqueur et se vengea de tout ce que les Juifs lui avaient fait craindre par la destruction de Jérusalem. Raser une ville illustre et florissante parce qu'elle s'est révoltée justement, disperser une nation parce qu'elle a été poussée aux dernières extrémités par les cruautés des procurateurs impériaux, c'était un acte de férocité inutile. On conçoit que le sénat de la république eût semé le sel sur

Carthage, quand (^arthage pouvait se relever et menacer de nouveau le salut de Rome ; mais Jérusalem n'avait été ni un danger ni un exemple contagieux pour l'univers enchaîné. Titus a cédé ou à un ressentiment personnel ou à un désir plus inhumain encore de frapper les esprits par un coup terrible. Il voulait apparaître aux citoyens romains comme un foudre de guerre et un exterminateur. Il leur apprenait quel sort attendait désormais une cité qui oserait se révolter contre la famille des Fiaviens. Prémices rares d'un cœur tendre et bienfaisant ! Singulier prélude à la clémence dont Titus est un type consacré ! Cette décision cruelle a été trop facilement pardonnée par les historiens chrétiens, parce qu'ils ne voyaient dans Titus qu'un instrument de la colère divine. Si la religion peut se réjouir de voir accomplir un arrêt de la Providence, l'histoire

ne doit pas juger pour cela avec moins de sévérité l'instrument aveugle et inconscient de cet arrêt. En condamnant Jérusalem, Titus ne croyait point obéir à la volonté d'un Dieu qu'il ■ ignorait; conseillé par l'ambition encore plus que par la vengeance, il agissait librement : il est donc responsable, il est coupable, il est sans excuse aux yeux de l'humanité.

L'hiver était arrivé ; la mer était fermée pendant toute la saison aux navigateurs prudents ; Titus attendit le printemps. 11 jouit de sa puissance, distribua à ses soldais les grades et les récompenses et se promena en Asie comme un triomphateur. Les peuples lui prodiguaient la pâture dont s'enivrent les despotes novices, fêtes et mensonges, bassesse et adoration. Titus, à son tour, prodiguait les faveurs et des spectacles sanglants dont les pauvres Juifs faisaient tous les frais. Il traînait

derrière lui un grand nombre de prisonniers, que décimaient la fatigue, la maladie, la misère. Pour diminuer encore les embarras d'une telle suite, il en força '2,500 à s'entr'égorger dans l'amphithéâtre de Césarée, avec le titre de gladiateurs, [len fit tuer '2,500 autres àBéryte, pour célébrer le jour de la naissance de son père. Toutes les villes importantes de la Syrie eurent successivement leur part de joie, et, comme elles détestaient les Juifs, elles purent se rassasier de leur sang. Les chefs cependant et l'élite des captifs furent épargnés, soignés, embarqués à l'avance, envoyés en Italie pour parer le triomphe que se promettait le destructeur de Jérusalem. Ce faste et ces allures lyranmques effrayaient les Romains. Les alarmes redoublaient lorsqu'on apprenait les privilèges accordés au roi Agrippa et à sa sœur, la réception des ambassadeurs parthes apportant

les vœux de Vologèse, la consécralion du nouveau bœuf Apis par Titus, qui, pour obéir à l'usage égyptien, avait ceint le diadème royal. Les habitants de Rome , dont l'oreille était tendue vers l'Orient, craignaient que Titus ne fût entraîné par Bérénice comme Antoine l'avait été jadis par Cléopâtre, qu'il ne voulût diviser le monde et se contenter de l'Asie ou se proclamer empereur et commencer une guerre parricide. On prévoyait de nouvelles dissensions civiles ou la ruine de l'empire. Vespasien seul ne ressentait point ces inquiétudes. Il connaissait trop bien l'ambition de son fils, de même que Titus savait trop quelle était l'affection de son père et son détachement des grandeurs. 11 eût été insensé de garder avec péril la moitié de l'univers, quand l'univers entier devait lui appartenir sans obstacle. Aussi, lorsque Titus toucha la rive de Brindes,

trouva-t-il Vespasien, qui était venu à sa rencontre, comme un lieutenant au-devant de son empereur. Aucune explication ne fut nécessaire. Il suffit que Titus s'écriât : « Me voici, mon père, me voici. » Les deux cœurs se sentirent toujours d'accord . Vespasien n'avait point oublié que son fils seul l'avait fait tout-puissant. Titus était convaincu que son père n'avait accepté la toute-puissance que pour la partager avec lui. Dès ce jour, en effet, tout est commun entre le père et le fils, les apparences aussi bien que la réalité du pouvoir, Titus aies titres et les droits césariens, impéralor, consul, censeur, tribun, pontife. Vespasien avait refusé la puissance tribunitienne qui constituait sacrée ei inviolable la personne du souverain : c'était une faute que Titus lui fit comprendre. Tous les deux se firent aussitôt donner par le sénat cette inviolabilité, qui était la force morale

des Césars et motivait la loi de lèse-majesté. Les monnaies de l'an 7:2 donnent en effet cette qualité à Titus. Ce n'^est pas assez de dire qu'il était un successeur désigné : il était véfitablement associé à l'empire : il y mettait la main, il y veillait, particeps et tutor, non pas en secret, mais publiquement, officiellement, de même qu'il s'asseyait partout sur le trône à côté de son père. Il avait alors trente ans. Homme fait, général glorieux, accoutumé à commander seul, ambitieux de naissance, politique déjà mûr, il avait sur l'esprit de Vespasien d'autant plus d'influence que Vespasien faisait le sceptique ou le plaisant. Ce fut pour complaire à Titus que Vespasien célébra par un pompeux triomphe la soumission de la Judée. Depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil, monté sur le même char que son fils, il subit les fatigues de cette longue ce-

rémonie : on le voyait s'essuyer le front de temps en temps ; on l'entendait murnmrer entre ses dents : (c Suis-je assez fou, à mon âge ! Je n'ai que ce que je mérite. » En toutes choses il acceptait les conseils d'un fils dont il reconnaissait le talent, dont l'ascendant lui paraissait doux, qui le rajeunissait en lui communiquant sa propre chaleur ou ses vastes espérances. Sur deux points seulement il se montrait un maître jaloux : l'administration proprement dite et les finances. Modèle des fonctionnaires, il se réservait les minuties qui font un État bien réglé, et que Titus lui abandonnait avec joie. Fils d'usurier, financier dans l'âme, il poursuivait avec une insatiable cupidité l'or qui devait soutenir son gouvernement. Son fils savait mieux que personne combien étaient nécessaires à Rome ces trésors que son père entassait; il devait en profiter

lui-même un jour ; il entassait de son côté ; sa délicatesse ne se révoltait que sur le choix des moyens. H lui répugnait de voir l'empereur se salir ou se couvrir de ridicule par certains expédients auxquels il pouvait ne point recourir. Ses remontrances sur ce sujet le trouvaient railleur et intraitable. On sait comment Vespasien lui mit un jour sous le nez le premier produit de l'impôt sur les urines, dont il avait combattu l'établissement, lui demandant si cet argent sentait mauvais. Vespasien était l'homme d'affaires, le ministre des finances, l'intendant sur le trône.

Le rôle de Titus fut supérieur : il s'appliqua uniquement à la politique, et par poh tique il faut entendre, à une telle époque, tous les actes propres à fonder le prestige de la dynastie. Ce sens manquait à Vespasien; dans sa bonhomie, il croyait suffisant que le pouvoir fûttrans-

mis comme un héritage ; il était assuré de cette transmission ; il riait des prétentions et des supercheries du jeune César; incorrigible jusqu'au bout, il en riait encore à son lit de mort. Il allait expirer; on lui demandait de ses nouvelles : « Eh! eh! répondit-il, je sens que je deviens jn dieU;, )) raillant ainsi l'apothéose d'usage à laquelle son fils ne le laisserait pas échapper.

Trois choses semblaient nécessaires à Titus pour incarner dans sa famille le bonheur, ou du moins la perpétuelle soumission de l'univers : effacer le souvenir des souverains qui l'avaient précédé, s'entourer d'un éclat presque divin, se faire craindre. Or Vespasien avait manqué à ces trois devoirs : il avait marié et doté la fille de Vitellius ; il restait attaché à une simpUcité bourgeoise ; il était d'une clémence qui encourageait aussi bien les conspirations que l'excès de familiarité.

Vitelliiis et les aventuriers auxquels il avait succédé n'avaient point laissé de traces qui pussent inquiéter ; mais il y avait un empereur, mort depuis trois ans à peine, qui était resté cher à la multitude. Othon avait dû relever ses statues et prendre son nom, Vitellius offrir un sacrifice solennel à ses mânes et achever son palais, pour devenir agréable à la plèbe romaine. Cet empereur était Néron, l'artiste couronné, qui s'était donné en spectacle à ses sujets, qui avait captivé Rome par ses prodigalités, ses orgies, ses fantaisies gigantesques, et dont le règne avait été une fêle perpétuelle . Titus était jaloux de Néron. Les dynasties nouvelles ressemblent aux parvenus, qui envient tout à leurs voisins et haïssent la noblesse en essayant de l'éclipser; elles contractent des ressentiments implacables contre la dynastie qu'elles remplacent. Abolir la mémoire de Néron fut l'idée

fixe de Titus, et comme les monuments qui frappent les yeux semblent redire sans cesse le nom de celui qui les a bâtis, il s'attaqua aux monuments. La villa impériale fut bouleversée, les magnificences de la Maison dorée détruites, afin de rendre au public les terrains qui lui avaient été enlevés. Le prétexte était bon et la tactique habile. Néron avait en effet poussé ses empiétements jusqu'à l'Esquilin et jusqu'au Cœlius. Il occupait près de cent hectares, c'està-dire l'emplacement d'une ville. D'abord la voie Sacrée fut rectifiée ; pour la décorer, le colosse de bronze, fondu par Zénodore à la ressemblance de >'éron, fut changé de place ; des rayons furent ajustés autour de la tôle; des attributs précis et quelques retouches bien entendues firent une statue du dieu Soleil, que les passants durent adorer. Les fondations d'un arc de triomphe, destiné à consacrer la prise de

Jérusalem, furent jetées sur la voie, devant l'entrée même du Palatin. Cet arc, en marbre pentélique, devait immortaliser à la fois Yespasien et Titus ; mais comme il ne fut achevé que sous Domilien, sans doute à cause de la richesse des sculptures, Domitien le dédia au seul Titus. C'est pour cela que sous la voûte Titus est représenté sur un aigle, symbole de l'apothéose \

Le lac qui s'étendait entre le Cœlius et l'Esquihn fui desséché. Les prairies couvertes de troupeaux, les chaumières, les forêts giboyeuses qui l'entouraienl, les beaux points de vue, disparurent. On profila de la cavité du lieu pour préparer une arène plus vaste que toutes les arènes connues; on y ménagea, jusqu'à vingtquatre pieds de profondeur, deux étages de

1. L'inscription le qualifie également de Divus, ce qui ne pouvait se faire qu'après la mort d'un empereur.

constructions souterraines pour les bêtes féroces et le jeu des machines ; on entoura cet espace d'une immense construction destinée à contenir quatre-vingt-sept mille spectateurs. Ainsi fut fondé l'amphithéâtre qui devait servir de type à tous les autres, qui reçut le nom desFlaviens, et que les Romains ne désignent depuis bien des siècles que par le nom de Colosseo (Colisée), sans doute à cause du colosse qui en était voisin. Promettre aux plaisirs populaires un abri aussi magnifique, c'était toucher le cœur des descendants de Romulus au point le plus sensible; rien n'était plus propre à faire oublier Néron et à concilier à ses successeurs l'amour d'une multitude fainéante.

La Maison dorée fut attaquée à son tour. On la démolit sur le Palatin, on la défigura dans la vallée, on la masqua du cùté de l'Esquilin par un édifice somptueux qui fut appelé le temple de

la Paix. Ce temple, que les modernes ont confondu longtemps avec la basilique de Constantin, et dont il ne reste qu'un pan de mur derrière la basilique,fut un véritable musée. On y transporta les chefs-d'œuvre grecs que contenait la Maison dorée, entre autres Vlalysus de Prologène, la statue du Nil avec les seize génies de l'inondation, peut-être le Laocoon; on y forma une collection de manuscrits; on y reçut en dépôt les trésors des particuliers : tout y fut disposé pour le public. A la place d'honneur brillaient les trophées de la guerre de Judée, les vases d'or et le chandelier à sept branches, les images des nouveaux Césars ; en un mot, le temple de la Paix devenait le temple delà famille Flavia. Enfin, comme les citoyens s'arrêtaient encore avec trop de curiosité ou de tristesse devant les restes du palais de Néron, Titus impatienté résolut de les enfouir; mais, fidèle à sa tactique, il parut ne

les sacrifier qu'à l'ulilité publique, effaçant par la promesse de nouvelles jouissances les regrets qui s'attachaient au passé. Des thermes plus vastes que ceux d'Agrippa furent commencés ; ils s'élevèrent sur une terrasse factice dont la maison de Néron, comblée soigneusement et plongée dans d'éternelles ténèbres, forma la substruction. Ouverts aux citoyens après la mort de Vespasien, ces thermes ont gardé le nom de bains de Titus.

Les rafllnements contre la mémoire de Néron furent poussés plus loin. Celui-ci avait démoli sur le Cœlius un lemple commencé par sa mère Agrippine, et qui devait être dédié au divin Claude. Titus se moquait de Claude comme tout citoyen de Rome ; mais il releva son temple avec affectation, afin de mieux constater l'impiété de son fils adoptif. En même temps, il consacra une statue à Britannicus, empoisonné

par Néron, autant pour raviver le souvenir du crime que pour honorer le compagnon de son enfance.

Vespasien, dont les coffres regorgeaient, se prêtait à cette guerre rétrospeclive, parce qu'elle était l'occasion de travaux considérables qui restauraient la ville, ravivaient le commerce et occupaient des milliers de bras. Il était moins accommodant pour la seconde partie de la politique de son fils, celle qui tendait au prestige, à des origines chimériques et presque à la divinité. Les mensonges et les légendes le trouvèrent sans pitié. Il refusa de déclarer déesses, selon l'usage impérial, sa mère Yespasia Polla et sa femme Flavia Domitilla, mortes avant son avènement. Titus ne put satisfaire sa piété fastueuse envers sa mère ^ que lorsqu'il fut em-

l ■ Des médailles d'or, frappées sous Tilus, lui donnent le titre de Diva Domililla Augusta. Eckhel attribue à sa fille Flavia Domitilla, sœur de Titus, des pièces frappées l'an 80 et

pereur; alors seulement il prodigua à sa famille les statues, les médailles commémoratives, les apothéoses. Lorsqu'on apportait à Vespasien un tableau généalogique admirable qui le faisait descendre d'un compagnon d'Hercule, fondateur prétendu de la petite ville de Réate, Vespasien haussait les épaules ou parlait du laboureur cisalpin, son aïeul. Titus rougissait et se taisait. En vain Titus le suppUail de s'entourer de gardes, d'habiter le Palatin, de ne plus repousser une pompe et un luxe qui sont le secret de la majesté des rois. En vain il demandait pour son frère Domitien, non pas une puissance qui l'eût alarmé lui-même, mais des honneurs et

l'au 81 avec l'inscription : Memoriœ Domilillœ. La mère de Titus fut représentée également par des monuments sculptés. Le busle qui est au Louvre est charmant, plein de finesse et de grâce. Les cheveux sont divisés en petites nattes sur toute la tête et ramenés sur le devant comme le pli d'une étoffe : cela rappelle la coiffure moderne de certaines paysannes romaines. La bouche est très-délicate , les yeux espacés comme ceux de Titus, le menton accusé.

des apparences vaines propres à en imposer à la crédulité des hommes; Domilien, à qui son père tenait rigueur, ne fut consul sérieusement, c'est-à-dire une année entière, que lorsque Titus se fut démis en sa faveur de son propre consulat. Les efforts de Titus pour entourer d'éclat la dynastie récente échouèrent contre l'opiniâtre bon sens de Vespasien. Il ne pouvait donc appliquer que dans une faible mesure sa théorie ; il eut la consolation d'en être lui-même un jour la victime et de pouvoir s'immoler aux préjugés du temps.

Bérénice était à Rome ; elle n'avait pas accompagné le vainqueur de Jérusalem, elle l'avait rejoint, conduite par son frère Agrippa. Titus reprit son commerce avec elle; Vespasien l'accueillit avec de grands honneurs, tenant compte de son rang, des services qu'elle lui avait rendus, de l'amour qu'elle inspirait à

son fils. Comme le Palatin n'était pas occupé par l'empereur, on la logea au Palatin. Elle y étala sa beauté, sa magnificence, des prétentions i[iiprudentes peut-être. Les amis de ïitus et les flatteurs, armée toujours nombreuse et toujours prête, lui formèrent aussitôt une cour. Titus se plaisait à combler de faveurs un des principaux instruments de sa fortune ; il était fier de montrer aux Romains qu'il avait une reine pour maîtresse ; il croyait tirer de ce scandale public un lustre nouveau, parce qu'elle n'était et ne devait rester que sa maîtresse. Les choses tournèrent autrement. Soit que les deux Juifs eussent laissé percer leur ambition, soit que le Palatin éveillât le souvenir des usurpations royales, soit que les honnêtes gens eussent été indignés de l'impudence de Titus, le bruit se répandit dans Rome que Bérénice allait être épousée, qu'elle prenait d'avance le

litre à'Augusta, qu'elle s'essayait aux prérogatives d'une impératrice ; le public s'émut, les soupçons devinrent un murmure, le murmure un éclat. La multitude, qui avait applaudi Messaline et Poppée et qu'avait réjouie le mariage de Néron avec l'eunuque Sporus, ne put supporter l'idée d'obéir à une étranijère. Le vieux préjugé romain reparut avec toute sa force ; les cœurs redevinrent républicains uni-" quement pour détester une reine. Titus protesta : on ne le crut point. Il sévit ; sa colère sembla une preuve nouvelle. Il fit battre de verges le philosophe Diogène qui l'avait raillé sur ce sujet ; on railla plus fort. Il fit décapiter Héras qui l'avait blâmé en public avec véhémence ; ce sang versé ne servit qu'à rsndre Bérénice plus odieuse. Il dut enfin connaître ledanger, écouter les avis de son père, écouter surtout sa propre ambition. On peut tout con-

tre un peuple asservi, on ne peut rien contre un préjugé ; l'opinion publique est un torrent qui finit par entraîner ou par renverser les plus puissants despotes. Titus avait trop à conquérir et à garder pour tant compromettre : Bérénice partit. Aurélius Victor raconte ^ qu'Aulus Cécina , personnage consulaire , fut assassiné par Titus à la fin d'un festin, parce qu'il était soupçonné d'être l'amant de la belle Juive; ce serait un dénoùment vulgaire pour le roman qu'a immortalisé Racine : il vaut mieux ne pas croire Aurélius Victor. On ne sait si Bérénice fut congédiée pendant le règne de Vespasien ou aussitôt après sa mort. Dans le premier cas , elle aurait eu quarante-trois ans, dans le second cinquante. Une femme de cet âge, depuis longtemps possédée, ne pouvait être mise en balance avec l'empire,

'. Épit. X, :

L'ASSOCIATION A L'EMPIRK 213

Il restait à Titus la consolation de se faire craindre ; il appliqua énergiquement ce système, qui fut au fond sa véritable politique tant que vécut Vespasien. Couvert par la responsabilité paternelle, i! put être impunément âpre, cruel , sans scrupule. Sa rigueur compensait la clémence de l'empereur et la faisait valoir. Il concentra le pouvoir entre ses mains avec l'assentiment de son père, afin d'occuper d'avance d'une manière irrésistible l'héritage qu'il aurait fallu plus tard ou obtenir des sénateurs ou acheter aux soldats. Il fortifiait sa propriété , et prenait si bien possession de l'empire que la pensée ne pouvait venir à personne de le lui contester. Il avait la haute main partout, dirigeait les ministères (officia), dictait les lettres au nom de son père, apposait sa signature sur les édits à côté de la signature de son père, lisait

ses discours dans le sénat à la place du qiiestrur. Consul chaque année, censeur quand cela était opportun, tribun et pontife à perpétuité, césar, irapératnr, il avait tous les droits, c'està-dire toutes les fictions légales dont Auguste avait orné sa dictature. Cela ne lui suftlt pas : il voulut disposer seul d'une force aveugle qui avait été l'instrument des caprices des tyrans, et d'où ils avaient tiré autant de bourreaux que de défenseurs. La garde prétorienne avait été commandée jusque-là par de simples chevaliers : Titus s'attribua ce commandement et en abusa pour commettre les meurtres qu'il jugea nécessaires. La délation était un moyen usé et les procès une vengeance trop lente. Le nouveau chef des prétoriens se montra plus expéditif. Tous ceux qui lui étaient suspects, il se faisait demander leur têtes par des agents apostés soit dans le camp, soit dans le théâtre.

Aussitôt, pour accomplir ce qu'il appelait la volonté du peuple, il mettait à mort ceux que les clameurs lui désignaient \ Il invita même à souper chez lui Aulus Cécina, le traita avec magnificence, et attendit à peine qu'il fût sorti de sa table pour le faire égorger. Il est vrai que, pour justifier ce crime, il montra plus tard un plan de conspiration de la main de Cécina, qu'il avait saisi, disait- il, sur des soldats ses complices ; mais ceux qui savaient avec quel talent Titus contrefaisait toutes les écritures, ou qui l'entendaient s'en vanter, ne furent point pour cela persuadés (Jes intentions coupables de Cécina. Une poursuite régulière et une enquête devant le sénat auraient mieux établi la solidité des preuves qu'un assassinat précipité. Les soupçons dont Aurélius Victor s'est fait l'écho furent le seul fruit de cette honteuse affaire.

1 Suétone, Vie de Titus, vi.

Violent et féroce pour son compte, Titus s'efforçait de tromper la clémence de son père dans les causes régulièrement instruites, et de surprendre des condamnations qu'il savait rendre irrévocables. L'histoire de Sabinus et d'Éponine est célèbre. Avant même que Yespaâien fût à Rome, le Gaulois Sabinus s'était proclamé César, à la faveur des guerres civiles. Vaincu, réfugié sur le territoire de Langres, sa patrie, caché dans un tombeau, nourri et consolé par sa femme Éponine, devenu père de deux jumeaux, découvert après neuf ans, amené à Rome, le malheureux avait expié suffisamment ses prétentions par une réclusion volontaire et des angoisses qui valaient un supplice ; on pouvait lui pardonner sans péril. Vespasien, ému par les prières d'Éponine et la vue de ses petits enfants, versait déjà des larmes ; Titus le rappela à son devoir. Que devenait la dynastie fu-

tiire, la majesté du pouvoir, le secret de l'empire, si les hommes voyaient impuni, vivant, honoré, celui qui avait usurpé la pourpre, ne fût-ce qu'une heure ? Sahinus périt. Helvidius Priscus périt de même, condamné d'abord par Vespasien, gracié aussitôt ; mais déjà le chef des prétoriens tenait sa proie. En vain l'empereur donna l'ordre formel d'épargner Helvidius. On lui répondit qu'il était trop tard, et, après ravoir calmé par ce mensonge, on procéda à l'exécution \

Helvidius Priscus était le chef du parti stoïcien. Gendre de Thraséa, continuateur de sa vertu et de son courage, il voulait le rétablissement de la liberté et le règne des lois. Tribun quand Vespasien monta sur le trône, il ne consentit à lui donner aucun titre, continua de l'appeler par son nom^ comme s'il fût resté un

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