Dion Cassius, lxxvii
La numismatique épuisa ses symboles et son génie inventif pour éclipser Titus. Les monnaies ne montrèrent plus que les eftlgies armées de Pallas, des boucliers, des trophées, des Victoires aux grandes ailes, des lions avec une épée dans la gueule, des aigles avec une palme, des Germains captifs, la Germanie personnifiée par une femme en pleurs, Domitien à cheval et chargeant un ennemi agenouillé. Enfin, pour acheter la complicité des soldats qui l'avaient accompagné, l'empereur augmenta d'un tiers la solde de toute l'armée, et, comme une telle prodigalité était ruineuse pour le trésor, il diminua peu à peu le nombre des légionnaires, réduisant les défenseurs des frontières à une faiblesse numérique qui les exposait à être vaincus.
Toute parodie officielle rencontre plus de railleurs que de flatteurs. Les fonctionnaires
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tremblent et composent leurs visages ; niais le peuple, qui ne craint rien, ne ménage ni le rire ni le mépris. Les incrédules allèrent jusqu'à prétendre que le triomphateur avait manœuvré de manière à éviter et même à fuir l'ennemi. Domitien sentit que sa popularité était perdue ; l'amertume et le soupçon , qui épient les despotes comme une proie, se glissèrent aussitôt dans son cœur ; la modération, le désir d'être aimé, la sérénité, les bonnes intentions, furent chassés du même coup. Tout blessait sa conscience ombrageuse et son esprit pénétrant. Il s'irritait également d'être féUcité et de ne point l'être ; les éloges lui paraissaient une dérision, le silence une condamnation. Ses courtisans envenimaient tout par leur bassesse et redoublaient le dégoût qu'il avait de lui-même. Déjà les délateurs reparaissaient , déjà ils se faisaient écouter, déjà la nièce de l'empereur.
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Julie, avait dû sauver de la mort le consul Ursus, qui n'avait pas craint de blâmer son maître. Domitien glissait sur la pente fatale qui avait conduit son prédécesseur à l'assassinat et à la scélératesse. La fortune vint à son secours en faisant éclater une guerre sérieuse ; il put quitter Rome , secouer le vertige qui le gagnait, courir à des victoiies qui laveraient ses mensonges et satisfaire enfin l'ambition de toute sa vie, jusque-là déçue.
Les Daces avaient pris les armes. Ils passaient pour les plus braves et les plus belliqueux des barbares. Ils formaient une vaste confédération, composée de quinze peuples, dont les noms sont mentionnés par Ptolémée, et occupaient tous les pays qui s'étendent de la Theiss aux Carpathes et du Prulh au Danube, c'est-àdire une partie de la Hongrie et de la Moldavie, la Bukowine, la Valachie, etc. Le chef militaire
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de la confédération avait le titre de Décébal, conrime jadis les chefs gaulois portaient le titre de Brenn. Le dernier décébal, dont le nom était Diurpanéus, avait été désigné au choix de la nation par le vieux roi Duras, à cause de sa valeur et de ses vertus guerrières. A peine élu, il voulut justifier son élection, passa le Danube, ravagea le territoire romain, défit et tua le gouverneur de la Mésie, Oppius Sabinus, emporta d'assaut plusieurs forteresses et étendit au loin ses ravages. A la première nouvelle de celte agression, Domitien partit. Le voyage était long, le temps nécessaire pour rassembler une armée plus lo:!g encore ; lorsqu'on fut prêt, les Daces étaient chargés de butin et si las de piller qu'ils offrirent la paix. Tant de modération aurait dû enhardir le bouillant César. Il repoussa les propositions de paix, il est vrai ; mais lorsqu'il s'agit d'attaquer l'ennemi, le cœur lui faillit.
Le iTialheiireux n'avait jamais vu la guerre; il n'avait exercé ni son corps aux fatigues , ni son âme au courage ; il croyait toutefois que le génie militaire se révèle comme l'appétit devant un festin.
La réalité déjoua des illusions de novice; devant le danger, les fumées de gloire se dissipèrent, les beaux plans de campagne combinés sur la route furent oubliés , tout l'héroïsme, qui n'était que dans l'imagination, tomba : le césar fut ému par la vue de ces hordes de barbares qui paraissaient si bien disposés à se défendre, le césar pâlit à la pensée de voir tourner contre lui cette forêt de lances et d'épées , le césar eut peur et prit la fuite. Il remit le commandement de l'armée à Cornélius Fuscus et repartit précipitamment pour Rome. Ce qu'il souffrit, quels visages consternés il rencontra sur sa route, comment il cacha sa con-
fusion, l'histoire ne le dit pas ; mais on peut mesurer son supplice à l'effort qu'il tenta bientôt.
On apprit un jour que Cornélius Fuscus avait passé le Danube sur un pont de bateaux, qu'il avait livré bataille, qu'il avait été vaincu et tué. Comme tous les lâches, Domitien, une fois loin du péril, retrouvait son empire sur lui-même, sa volonté et quelques velléités de bravoure. Il partit aussitôt, rassembla une nouvelle armée, poussa jusqu'en Mésie et même jusqu'aux eaux du Danube, vit sur l'autre rive galoper les cavaliers ennemis ; le cœur lui faillit de nouveau. Les Daces, enorgueillis par deux victoires , lui apparaissaient invincibles , et le décébal Diurpanéus prenait à ses yeux les proportions d'un Alexandre. Il expédia divers corps d'armée, commandés par des chefs soigneusement choisis, se tint loin du théâtre
de la guerre, dans une ville bien fortifiée, entouré lui-même d'une armée, écrivant seul à Rome, rejetant les échecs sur ses lieutenants, se faisant honneur de leurs succès, sauvant, à ce qu'il croyait, les apparences et l'honneur impérial. Il eut même un accès de bravoure lorsqu'il reçut la nouvelle d'une grande victoire remportée à Tapse par Julien, qui avait failli arriver jusqu'à Sarmizegethusa, capitale des ennemis. Cet exploit le remit en humeur martiale, et il voulut se montrer digne enfin de régner sur les Romains. La prudence lui conseillait de ne point s'attaquer aux Daces, surtout après une défaite qu'ils voulaient venger. Il avisa les Marcomans, [leuple voisin, beaucoup moins redoutable, qui avait refusé de lui fournir des contingents et qui méritait d'être châtié. Les Marcomans paraissaient tranquilles , en pleine paix ; ils feraient sans doute
comme les Catles , laisseraient ravager leur territoire et remporter de faciles trophées. Domitien marcha contre eux, les trouva en armes, fut attaqué, battu à plate couture et prit la fuite. Éperdu, anéanti, guéri à jamais de sa passion et de ses chimères il voulut quitter à tout prix le théâtre de la guerre ; pour chasser les images sinistres et les soucis, il ne garda ni mesure ni vergogne. Il fit demander au décébal Diurpanéus une paix qu'il lui avait précédemment refusée ; i) le supplia de rendre quelques prisonniers et quelques armes ; en échange, il lui donna des sommes considérables, lui promit des ingénieurs et des ouvriers habiles, et s'engagea à lui payer uu tribut régulier.
C'était la première fois qu'un général romain traitait après une défaite! C'était la première fois que Rome payait un tribut ! Reine des
nations civilisées, elle allait s'humilier chaque année devant des peuplades grossières et sans gloire. Ni les impostures du piteux ijnpemtor , ni le triomphe qu'il se fit décréter, ni le surnom de Dacicus qu'il s'arrogea, mais n'osa graver sur ses monnaies, ne firent illusion aux citoyens. On connut bientôt la vérité entière, et aucun flatteur, même parmi les historiens, n'a pu nier ce traité sans précédents dans les fastes de Rome. Le tribut fut payé ponctuellement pendant tout le règne de Domitien. Ce fut Trajan qui rejeta cet opprobre et rétablit l'honneur des légions. Pour effacer jusqu'au souvenir de la lâcheté de son prédécesseur, il réduisit la Dacie en province romaine.
Dès lors Domitien fut perdu. La honte, la rage, un désespoir incurable, l'envahirent à jamais. Il sentait peser sur lui l'indignation muette de ses sujets et le mépris de l'univers.
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L'orgueil était la seule force d'une âme profondément corrompue : quel orgueil avait été plus ouverteîiient confondu et soumis à des souffrances plus aiguës ? L'âcreté native du tempérament , le désordre des passions , le désir de se venger, la méchanceté, prirent un essor fatal. Chaque citoyen devint un ennemi parce qu'il était un juge. Tout regard parut une attaque, tout sourire une insuUe. Il ne put supporter la vue d'Agricola lorsqu'il revint victorieux de la Grande-Bretagne ; il ne lui adressa pas une parole, ne le laissa vivre que parce qu'il s'enferma dans une villa éloignée, et ajiprit sa mort avec une joie indécente que hâtèrent des courriers échelonnés sur la route. En vain il cherchait la solitude : la solitude le livrait aux suggestions implacables de sa mémoire et faisait revivre les scènes d'un honteux passé. Kn vain il se fit élever des stalues d'or
OU d'argent jusqu'à encombrer les degrés et les issues du Capitole, en vain il se fit appeler seigneur et dieu par un peuple qui tremblait devant lui : on savait que ces stalues étaient celles d'un poltron, que le seigneur était un vaincu et que le dieu payait tribut à quelques barbares devant lesquels il avait fui ! En fallaitil davantage pour empoisonner un cœur orgueilleux, le remplir de fiel, de soupçons, de ténèbres, et transformer le bienfaiteur attentif de l'humanité en un tvran sombre?
Le chagrin s'ajouta au sentiment de l'infamie. Domitia, sa femme, le trahit publiquement pour l'acteur Paris ; un fils , qu'il aimait comme le seul soutien de la dynastie, mourut en bas âge. Julie, sa nièce et sa maîtresse ',
1. La statue et le buste du Louvre qui représentenl Julie ne valent pas l'admirable béril du cabinet des médailles signé par lo graveur Euodos. Les boucles innombrables de la chevelure sont élagées comme sur un tour : on dirait un diadème fait de
mourut aussi pour avoir bu par sou ordre un breuvage qui devait la faire avorter. Enfin le trésor était vide; des guerres lointaines, l'or prodigué aux soldats pour qu'ils devinssent des complices, et deux triomphes magnifiques dont certes l'ennemi n'avait point fait les frais, avaient achevé de l'épuiser. Pour le remplir, il fallait revenir aux confiscations, hériter des vivants, proscrire les innocents. C'en était fait d'un bon gouvernement. La science d'administrer, qui est une quahté en quelque sorte mécanique, n'allait point abandonner pour cela l'empereur, mais elle allait se compliquer d'injustices, de violences et de meurtres.
C'est à celte époque de sa vie, qui cornmadrépore?. Le nez est prononcé et vulgaire, l'œil à fleur comme celui jl'unc négresse, la Louche molle, le cou grêle mais bien rond, la tête sans ampleur. Julie a l'air doux, faible, étonné, un peu hébété. L'éclat du teint rphaussait sans doute ce type bourgeois, qui est déjà bien loin des types aristocratiques et énergiques d'Agrippine ou de Lisie.
prend les huit dernières années de son règne, que remontent les portraits de Domitien : je parle des bustes et des statues que ses sujets multiplièrent, autant pour l'apaiser par leur zèle et par leur culte que pour se conformer aux traditions servîtes de l'empire. La plus grande partie de ces images, qui remplissaient Rome et le monde, étaient en métal ; elles ont donc été fondues, et au vi^ siècle Procope n'en vit plus à Rome qu'une seule, sans doute la statue équestre derrière laquelle on éleva l'arc de Septime Sévère et qui regardait le Forum. La statue du Vatican, en costume militaire, le torse du Louvre, sans jambes et sans bras, le buste colossal que l'on voit également au Louvre , ont survécu à ces représailles des Romains. Il semble que le principal souci des sculpteurs ait été de donner à leur modèle un aspect héroïque. Le front a
quelque chose de léonin, qui est inanilestement une réminiscence du front d'Alexandre, de même que la chevelure avec ses boucles touffues a quelque chose de la chevelure d'Hercule. Le nez est droit et presque grec ; les narines dilatées, la bouche entr'ouverte, respirent le courage et l'ardeur guerrière ; les favoris sont marqués légèrement comme sur les joues du dieu Mars. Les sourcils sont froncés et menaçants; les yeux, enfoncés sous leur large cavité, sont beaux, pleins d'orgueil et de défi ; le menton seul rappelle Vespasien, parce qu'il est accusé et saillant; le cou est d'une ampleur athlétique. En un mot, le type, dans son ensemble, paraît singulièrement ennobli par l'art. La nature a servi de texte , et il n'est point douteux qu'elle ne se prêtât à être idéahsée ; mais les artistes ont exagéré ses traits distinctifs et ajouté le caractère le plus propre
à flatter leur modèle. Or, celui qui avait si impudemment triomphé des Cattes, des Marcomans et des Daces ne devait reculer devant aucune imposture ; il ne pouvait manquer de se faire représenter en héros , puisque l'art se prête avec tant de complaisance, dans tous les temps, aux fantaisies de cette sorte» On ne peut donc contempler sans une certaine détiance les images de Domitien.
Le biographe Suétone nous apprend, du reste, qu'il était d'une haute taille, que ses yeux ■étaient grands, mais d'un myope, que ses joues se coloraient aisément ; dans sa jeunesse, c'était une rougeur modeste et trompeuse, qui paraissait le reflet des émotions les plus honnêtes; plus tard cette rougeur devenait une menace, lorsque son visage féroce s'armait contre la honte et, selon l'expression de Tacite, observait la palourde tant d'infortunés. Il avait
été beau, gracieux, et son corps n'offrait alors d'autre défaut que des doigts de pied petits et contractés, défaut que les sandales des anciens et leurs attaches rendaient plus choquant; mais de bonne heure il perdit ses cheveux ; son ventre grossit, et ses jambes, à la suite d'une maladie, maigrirent dans une fâcheuse proportion. Il était si fâché d'être chauve qu'il regardait comme une insulte toute plaisanterie dirigée contre un autre sur le même sujet. Il avait montré plus de philosophie au temps où il n'était pas encore aigri par l'infamie, car il avait adressé alors à un compagnon d'infortune un traité Sur l'entretien des cheveux [De cura capillorum), où il le consolait en ces termes : « Ne voyez-vous pas que je suis comme vous, quoique grand et bien fait? J'aurai un jour le même sort que ma chevelure, et je supporte avec courage le chagrhi de la voir vieillir plus
vite que moi. Sachez qu'il n'y arien de plus charmant et de plus fugitif que la beauté. »
Incapable de soutenir la fatigue , il allait rarement à pied ; dans ?es campagnes , il montait peu son cheval et se faisait porter en litière. L'usage, ou plutôt l'abus des femmes, régulier comme un exercice gymnastique, l'avait énervé. Il ne pouvait ni tenir un bouclier ni se servir d'une épée ; en revanche il était un archer très-adroit. Dans sa villa d'Albano, on le voyait percer d'un trait sur des centaines d'animaux et même leur planter ses flèches sur la tête en guise de cornes; il visait aussi à travers les doigts d'un enfant, dont la main ouverte lui servait de but, sans le blesser jamais. La méchanceté le rendit paresseux. Il cessa de pratiquer les devoirs les plus simples de la représentation : ses lettres , ses discours, ses édits , étaient rédi-
gés par des subalternes. Il ne lisait rien que les mémoires de Tibère et les actes de son règne. Il s'exprimait bien cependant, et avait de l'esprit. Dion le dépeint audacieux, irascible, dissimulé, redoutable comme un conspirateur, tantôt s'élançant comme la foudre, tantôt préparant lentement un crime, n'aimant personne, craignant et méprisant le genre humain. Il retournait le mot de Démoslhène : « La défiance est la sauvegarde des peuples contre les tyrans » , et il répétait souvent « que les princes ont du malheur en matière- de complots, parce qu'on n'y croit que s'ils sont tués. » Il s'étudiait à rendre son abord effrayant, contractait ses sourcils, roulait des yeux farouches; son ton était rude, sa voix aigre ; jamais un sourire; l'orgueil seul éclairait son visage. Perspicace, vindicatif, plein de ruse, il se fit tellement craindre des Romains , qu'ils l'appelaient
un second Néron, ou plus volontiers h Néron chauve. Ses passions, que la douceiu^ de régner avait endormies, se développèrent dans l'adversité avec une âpreté terrible. Son caractère, qui avait été corrompu de bonne heure puis réprimé, s'exaspéra sous l'aiguillou du désespoir. Hypocrite et pertide, il mettait du rafiinement dans ses barbaries, de la noirceur dans ses actes de clémence. Il se plaisait tantôt à rassurer ceux qu'il allait tuer, tantôt à affoler de terreur ceux qu'il épargnait. On sait avec quelles caresses il renvoya un acteur célèbre qu'il fit aussitôt mettre en croix. L'anecdote du turbot et celle du banquet funèbre donné aux sénateurs sont encore plus connues.
Si la honte Tavait rendu féroce, le besoin le rendit rapace. Pour remplir le gouffre qu'avaient creusé les expéditions lointaines, l'augmentatiun de la paye militaire, les bâtiments,
les spectacles, il fallait revenir aux traditions impériales. Les délateurs furent de nouveau tout-puissants ; on confisquait les héritages dès qu'un témoin affirmait qu'il avait entendu dire au défunt que César serait son héritier; paroles et actions devinrent crime de lèse-majesté; les morts furent pillés aussi bien que les vivants. Pourquoi raconter des horreurs qui sont l'ofjprobre de l'hun anité? Les formes de la tyrannie varient peu, et les premiers Césars ont épuisé dans ce genre toutes les inventions. Il suffit d'énumérer les principales victimes : — Rusiicus Arulénus est tué pour avoir loué Thraséa; Hérennius- Sénécion pour avoir écrit la vie d'Helvidius Priscus; Maternus pour avoir dit du mal des tyrans; Céréalis parce qu'il a conspiré; Acilius Glabrio parce qu'il en est exil; Pompusianus parce qu'on lui a prédit l'empire; SaldiusCocceianus parce qu'il célèbre l'anuiver-
saire de l'empereur Olhon, son oncle; Salliistius Lucullus parce qu'il a donné son nom à des lances nouvelles ; Flavius Clémens parce qu'il est chrétien '; Mlius Lamia parce qu'il a jadis plaisanté sur sa femme Domitia, que César lui a ravie ; Paris Thistrion parce qu'il est l'amant de Domitia; un élève de Paris parce qu'il ressemble à son maîlre; Flavius Sabinus, cousin de l'empereur, parce que le crieur public, au lieu de le proclamer consul, l'a proclamé imperator. Les persécutions contre les chrétiens vont de pair avec les persécutions contre les stoïciens : les uns subissent le martyre sans se plaindre, les autres continuent de protester au nom de l'humanité et de la justice. La guerre commencée sous Néron, reprise sous Vespasien, redevient ardente sous Domitien.
1. Voyez dans le Journal des Sayanis (Janvier 1870\ l'arlicle que j'ai consacré au\ Chrétiens de la famille Flavin.
Les philosophes et les femmes qui glorifient l'abstention politique sont exilés. Artéraidore, Épictète, Télésinus sont chassés de Rome; Dion Chrysostome ne trouve d'asile que chez les Gètes; Pompusiana Gratilla, digne amie de Fanuia et d'Arria, est bannie avec ces stoïciennes illustres, sans que leur exemple empêche la stoïcienne Sulpicia de composer ses vers. Hermogène de Thrace est condamné à mort parce qu'il a écrit une histoire trop hardie, et les copistes qui ont répandu ses manuscrits sont mis en croix. Partout le sang coule ou pour la foi ou pour la Ubre pensée; aussi lorsque Domitien, acharné contre les innocents, découvre une conspiration véritable ou les fauteurs d'une rébelHon , ne lui reste-t-il plus qu'à inventer contrôles coupables de si affreux supphces que la langue autant que la pudeur se refusent à les décrire.
Détournons donc nos regards de ce tableau pour en contempler un autre plus consolant, le châtiment du bourreau lui-même. Domitien avait trop de clairvoyance pour ne pas sentir le poids de la haine, sinon du remords; il avait trop d'imagination pour ne pas être entouré de fantômes et d'idées terribles. Il a été le plus intelligent et le plus malheureux des tyrans de Rome. Tibère, du moins, avait pour s'étourdir les débauches de Caprée; Calignla sa jeunesse et sa folie; Néron le théâtre et l'ivresse. Domitien était sobre, réfléchi, solitaire. Retenu par une timidité native et par l'orgueil, il usait toutes les ressources de son esprit à se torturer lui-môme. Son âme était dévorée par la défiance, la jalousie, les angoisses. La superstition, appui suprême des cœurs faibles, ajoutait à ses alarmes ; les prédictions des astrologues lui montraient partout du danger. Si
l'insomnie redoublait autour de lui le vide et le silence des nuits, la peur ne rendait pas les journées moins amères, car, se sachant détesté de tous, il ne voyait de toutes parts que des ennemis. Il n'osait interroger en secret les prisonniers qu'en tenant leurs chaînes dans ses mains ; il fit périr Épaphrodite , l'affranchi de Néron, pour enseigner à ceux qui le servaient qu'on ne doit même pas aider un maître à mourir. Il en vint à faire garnir les portiques du palais sous lesquels il se promenait, de plaques transparentes dont les reflets lui permettaient de surveiller ce qui se passait derrière lui.
Il succomba cependant sous les coups de ses propres serviteurs. Il fallut une révolution de palais pour délivrer les Romains : ils étaient incapables de s'affranchir eux-mêmes, après un siècle entier d'abaissement politique et de
dissolution sociale. L'impératrice Domitia surprit une liste de proscription où son nom était gravé le premier. Elle se ligua avec les deux chefs des prétoriens, menacés . comme elle, et fit assassiner son époux '. Ce furent des secrétaires , des valets de chambre, un adjudant de service ' , qui le tuèrent; ce fut sa nourrice Phyllis qui brûla son cadavre sur la voie Latine et rapporta secrètement ses restes dans le temple de la famille Flavia et les mêla aux cendres de Julie, fille de Titus, qu'il avait aimée et déshonorée publiquement.
1. Domitia, qui esl représentée sur les monnaies de nombreuses villes grecques et de colonies, vécut encore quarantequatre ans. Lorsqu'elle mourut, l'an 140, Polycarpe et Europe, ses affranchis, lui élevèrent près de Gabies un temple que le prince Borghèse a retrouvé en 1792.
2. Les conjurés étaient Norbanus et Pétronius Sécundus, préfets du prétoire, Salurius, décurion des cubiculaires, Parlhénius et Sigérius, cubiculaires, Maximus, affranchi de Parthénius, Entellus , secrétaire, Clodianas, adjudant (corniculariiis), Stéplianus, intendant de Flavia Domitilla, nièce de l'empereur.
Ainsi disparut à quarante-cinq ans le dernier représentant d'une famille qui, après un effort de vertu, avait repris les traditions les plus sanglantes du césarisme. Avant Domitien, les peuples n'avaient été victimes de l'amour de la guerre que lorsque leurs maîtres étaient des capitaines intrépides ou des conquérants : ce qui perdit les Romains cette fois, ce fut, au contraire, la lâcheté de leur imperator et son impuissance à la tête des armées. L'humiliation , la rage et la crainte du mépris pubHc lui firent tourner contre Rome des armes qu'il n'avait point su tenir contre des barbares. L'ennemi lui avait dicté la paix, mais il se vengea sur les citoyens en leur déclarant une guerre perpétuelle.
Telle fut la plaie morale qui transforma en fléau public un bon administrateur et un césar jaloux de se faire aimer. Après avoir com-
mencé comme Titus avait fmi, il finit comme Titus avait commencé. Dérision de la destinée, qui devrait rendre les hommes moins complaisants dans le jugement qu'ils portent sur les princes! Si Domiiien n'avait régné que deux ans, ainsi que son frère, il aurait laissé une mémoire pure et des regrets universels ; si Titus avait régné quinze ans ainsi que Domitien, il serait peut-être devenu pour le monde un sujet de pitié et d'horreur.
Ainsi disparut la dynastie que Titus avait fondée avec tant d'efforts : elle expirait après vingt-sept ans de durée, dans des flots de sang ; son troisième représentant avait fait plus de mal que les tyrans les plus effrénés de la dynastie d'Auguste, qui, lui aussi, avait eu des monstres pour successeurs.
Pour a[iprécier Titus à sa \aleur, on doit considérer quel bien durable il a produit ou
quel progrès il a rêvé. Il a voulu fonder une dynastie, mais sans autre but. Or de quel droit impose-t-on aux hommes le joug d'une famille, c'est-à-dire les hasards redoutables de l'hérédité, si cette famille n'apporte pas avec elle des garanties et des compensations ? D'un autre côté, quelle base stable peut espérer une dynastie, si elle ne représente pas un principe ? Or ni Titus ni son père n'ont eu le sentiment de ce devoir . ou la prévision de ce danger. Vespasien a pris l'empire comme un bon fonctionnaire prend une province. Il a administré au jour le jour, rétabli l'ordre extérieur, la police, les finances, pratiqué avec modération les traditions impériales, amassé de l'or et laissé son fils fortifier luimême sa succession. Simple pilote, il a radoubé le navire de son mieux, évité les récifs et tenu la mer, sans chercher une station sûre. Le pouvoir absolu ne perdait rien de sa violence
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ni de son venin ; le venin et la violence dormaient. Le seul refuge des Romains, c'était la perpétuité des vertus dans la famille Flavia.
Vespasien a pour excuse de n'avoir pas désiré la pourpre ; mais Titus, qui l'a poursuivie d'ime ardeur effrénée , qu'a-t-il fait pour la mériter? 11 s'est créé un rôle et l'a bien joué, prenant pour modèle le fondateur même de l'empire : il n'a créé ni un système nouveau ni une seule institution. Égoïste sans scrupules, il a cru tous les moyens bons pour satisfaire son ambition. Il a frappé et caressé tour à tour les hommes, non pour les corriger ni pour les rendre heureux : il les frappait pour leur paraître fort, il les caressait pour les désarmer. Tant que son intérêt personnel le lui a permis, il a élé cruel, impudent, rapace, calculant froidement ce qu'un crime lui apportait de puissance, ce que la débauche élégante lui donnait de près-
tige, ce que les vols lui procuraient de ressources ; il était abrité par la responsabilité d'un autre. Dès qu'il s'est trouvé seul responsable, il a flatté la multitude et s'est fait le serviteur de ses plaisirs. Une douceur égale pour tous, des libéralités sans distinction, un laisseraller qui rassurait les méchants encore plus que les honnêtes gens, des distributions, des dépenses insensées, l'abandon des affaires, la licence et l'exemple de l'inaction , des fêtes perpétuelles qui semblent avoir absorbé le règne, étaient pour un peuple aussi corrompu que les- Romains un nouvel aliment de corruption. L'inépuisable condescendance de l'empereur ressemblait à la faiblesse du père de famille qui passe tout à ses enfants pour s'en faire aimer.
On ne peut rien fonder sur la bonté. La Donté est un accident comme la méchanceté est une maladie : ni l'une ni l'autre ne sont hé-
réditaires ; elles ne sont même pas constantes dans le même prince. C'est que rien n'est aussi précaire qu'une politique personnelle, aussi fragile que les bonnes intentions d'un souverain, si des institutions solides ne garantissent point ses sujets contre ses erreurs, ses défaillances, ses maladies. Une passion déçue ou un accès de fièvre suffisent pour altérer l'âme la mieux disposée ou pour altérer le cerveau. Aux causes permanentes qui dépravent les despotes s'ajoutent les infirmités de chaque individu, qui varient à l'infini et déjouent les prévisions. Si Titus avait eu pour son peuple une tendresse moins intéressée, il aurait eu plus de souci du lendemain. Il connaissait Domitien , il lisait dans cette âme énergique et troublée , il y devinait peut-être un tyran. Il n'a rien fait pour prémunir Rome contre sa tyrannie, poussant l'égoïsme, comme Auguste,
jusqu'à sourire au successeur qui le devait faire mieux regretter, et ne comprenant pas que Domi tien serait sa flagrante condamnation. Son gouvernement n'a été que le règne du bon plaisir; sa race n'a rien apporté au monde, qu'un peu de clémence effacée aussitôt par de sanglantes fureurs. La famille Flavia a profité simplement du système fondé au profit de la famille Julia ; elle a usurpé une puissance malfaisante qui prétendait égaler celle des dieux, elle a conduit les hommes comme un troupeau. Le troupeau était décimé ; elle l'a laissé se refaire avant de le décimer à son tour. Titus a accablé ses sujets d'aumônes, de bains et de spectacles ; il ne leur a 'donné ni ime liberté réglée, ni des défenses légales , ni l'ombre d'une garantie pour l'avenir. Il n'a donc été qu'un aventurier sur le trône, son père qu'un parvenu, son frère qu'un usurpateur , parce qu'aucun
d'eux n'a rien fondé ni rien tenté pour redresser et fortifier sa patrie. Ils ont vécu d'expédients, ils n'ont pas eu une seule idée politique, ils ont cherché uniquement leurs jouissances. Même lorsqu'un peuple est assez avih pour ne plus revendiquer ses droits, la justice agit sans lui et le venge : toute dynastie sans principes est morte, et la première tempête l'emportera comme la feuille séchée avant la saison.